Le travail, ce n’est plus la santé, puisqu’il m’a tué !

« Qu’est-ce qui peut bien pousser un être humain à commettre l’irréparable? » Cette question revient sempiternellement, au fil des infos. Encore la semaine passée, avec des collègues (de mon entreprise à crise qui plus est, vous comprendrez que cet album m’ait touché encore plus), nous évoquions un geste désespéré d’un jeune qui n' »y » arrivait plus. Parce que notre société est devenue un monstre, une lame de fond, un presse et represse citron. Comme dans Le travail m’a tué, inspiré de faits réels et perpétués.

Résumé de l’éditeur: Jeune ingénieur, Carlos Pérez se fait embaucher en 1988 par une grande marque automobile. Son rêve d’enfant se réalise. Il monte peu à peu les échelons, se marie, attend un premier enfant… Sa vie se complique dès lors que la société emménage dans un nouveau lieu, à l’opposé de la banlieue où il vient d’emménager.

© Prolongeau/Delalande/Mardon chez Futuropolis

Carlos avait tout pour réussir, l’envie et la vie à revendre, chef de service prometteur pas en manque d’idée et amoureux du travail bien fait. Reconnu de ses pairs et de ses supérieurs dans cette entreprise automobile au logo travesti mais identifiable et spécialiste des modèles portant des noms de peintres.

© Prolongeau/Delalande/Mardon chez Futuropolis

Pourtant, quelques années plus tard, Carlos n’est plus là et sa veuve tente la procédure judiciaire de la dernière chance pour tenter de faire condamner l’usine sans âme qui a pris celle de son mari, la mettre devant ses responsabilités et faire jurisprudence. L’espoir est infime. Et c’est là que le flashback s’amorce tel. une descente aux enfers. Des débuts fastes dans une entreprise gérée en bon père de famille à l’arrivée de jeunes loups aux dents longues qui entendent changer les règles et hisser toujours plus haut les objectifs intenables au prix de cadences infernales (que Gaston décriait, mais là il n’y a pas de place pour les Gaston), d’heures supplémentaires et de moins en moins d’air, de nuits toujours plus courtes… sans récompense, sans augmentation si ce n’est de la pression et du stress, renforcé par des délocalisations et de nouveaux logiciels non-testés et non-approuvés et dont Carlos doit se dépêtrer en un temps record. Pendant que les mails résonnent à toute heure. Ting.

© Prolongeau/Delalande/Mardon chez Futuropolis
© Prolongeau/Delalande/Mardon chez Futuropolis

C’est une vie de robot, mais en sommes-nous? Doit-on s’interdire d’avoir une vie de famille, la déconnexion, de vivre tout simplement? Trop tard, côté vie privée, Carlos était déjà engagé. Les conflits horaires parlant pour lui. Et les disputes, et l’absence. Et le manque. Et l’incompréhension. Pourquoi ne lève-t-il pas le pied de la pédale d’embrayage des véhicules qu’il conçoit? Parce qu’il n’a pas le choix. Que le faire serait un aveu de faiblesse, d’échec. Une perte de sens là où on a déjà perdu l’humanité.

© Prolongeau/Delalande/Mardon chez Futuropolis

Adaptant l’enquête d’Hubert Prolongeau, partie intégrante de la création de ce récit en bande dessinée aux côtés d’Arnaud Delalande, Le travail m’a tué est malheureusement assez universel dans son illustration de ces entreprises-abattoirs qui ont la culture du Kleenex, qui sacrifieraient tout pour un peu plus de rentabilité mais se dédouanent d’avoir poussé à bout leurs employés, alors que le ma(i)l-être s’installait, perceptible.

Étapes de travail © Grégory Mardon
Étapes de travail © Grégory Mardon

Ici, si l’on sait quel sera le tournant fatal, le récit en fait la démonstration, au fil du temps pesant sur les épaules de son « héros » noyé de travail et sans bouée de sauvetage. Dans un style plus synthétique, plus routinier (logique) et lâché que la dernière fois (une autre histoire vraie, plus légère, celle du braquage dont a été victime Kim Kardashian à Paris), Grégory Mardon met son crayon au plus près du mal-être grandissant de celui qui s’appelle ici Carlos mais pourrait avoir des dizaines de milliers de noms et de visages. Jusqu’au saut dans le vide auquel le dessinateur confère une ampleur sidérante. Notre quotidien et la modernité galopante sont décidément les meilleurs ingrédients du film d’horreur implacable et larmoyant dans lequel nous vivons. Alors, en ces temps de vacances, commençons à prendre le temps, à revoir le sens des priorités, ce sera déjà ça de pris. Le travail, ce n’est plus la santé.

© Prolongeau/Delalande/Mardon chez Futuropolis

Titre : Le travail m’a tué

Récit complet

Scénario  : Hubert Prolongeau et Arnaud Delalande

Dessin et couleurs : Grégory Mardon

Genre: Drame, Histoire vraie, Société

Éditeur: Futuropolis

Nbre de pages: 120

Prix: 19€

Date de sortie: le 05/06/2019

Extraits : 

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