À l’encre noire de la pieuvre, Gess sublime le destin d’un X-Man à la française et les femmes fortes d’un Paris en dédale

James Bond n’a pas le monopole du Spectre, l’organisation criminelle qu’il combat inlassablement. En France, on dit que la méconnue mais tout aussi horrifiante Pieuvre a tendu ses tentacules jusqu’à nos jours. Et que les récits de ses méfaits ont été transportés jusqu’à nos jours grâce à Gess. Passé maître de son univers et forgeant la légende avec le premier roman graphique de cette série incroyable (mais à laquelle on croit), l’auteur nous entraîne dans un monde où ce ne sont pas les héros qui sont récurrents mais les méchants ! De quoi explorer différemment les facettes du combat entre le bien et le mal.

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© Gess chez Delcourt

Résumé de l’éditeur : Paris, printemps 1898. La famille de l’inspecteur Émile Farges est enlevée par La Pieuvre. La raison ? Utiliser son talent pour retrouver la femme et la fille de La Bouche, un des quatre dirigeants de cette terrible mafia. Émile Farges est trouveur. À l’aide d’un caillou jeté sur une carte, il peut localiser la personne qu’il cherche. C’est ainsi qu’il a rencontré Léonie, l’amour de sa vie, fille de Mama-Brûleur, redoutable activiste féministe et anarchiste. Lorsque l’organisation connue sous le nom de La Pieuvre l’embauche, contre sa volonté, pour retrouver la femme et la fille d’un des leurs, Trouveur est placé dans une situation impossible dont son talent ne suffira peut-être pas à le sortir…

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Quand j’étais plus jeune, je suis longtemps resté subjugué devant la bibliothèque de mon parrain et des livres aux couvertures craquelées et reconnaissables entre toutes. Ces livres, pocket, c’était la collection fantastique des Éditions Marabout avec, comme éminent représentant, notamment, Jean Ray. À force d’usage, ces ouvrages devenaient de vrais grimoires à l’aura impalpable mais enivrante.

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Dans un plus grand format, avec sa couleur prédominante à chaque fois (après le cramoisi, le bleu ici) et son dos toilé mettant en valeur ce symbole inquiétant de la pieuvre, avec ses pages tachées, comme corrompues par le temps et ses affres; la série des Contes de la Pieuvre m’évoque ces émois adolescents. Avant même d’aller à la rencontre de ce que nous a concocté Gess, l’objet-livre est équivoque, classe et mystérieux.

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Après avoir emmené le maudit Gustave Babel à travers le monde, Gess a moins la bougeotte dans ce deuxième album et reste à Paris et ces alentours. Il faut dire qu’en cette fin de 19e siècle (quelques décennies avant le premier opus donc), il y a à faire quand on entend combattre le crime et l’horreur. L’ennemi horrifique numéro 1 s’appelle L’Hypnotiseur (qui nous avait déjà hantés dans le premier tome), ou Le Saigneur, et sa rencontre avec Émile Farges ne va pas laisser ce dernier indemne. Le maudissant lui aussi de deux façons (et encore il s’en sort bien, lui) : chaque nuit, il fera un cauchemar qui le réveillera en panique à 4h47 et il en arrivera à douter de son talent.

© Gess chez Delcourt
© Gess chez Delcourt

Car dans ce Paris en guenille, une infime partie de la population a hérité de dons étranges, sortes de super-pouvoirs avant l’heure, leur permettant d’être clairvoyants. French X-Men, ils ne plaisent pas à tout le monde, même si en l’état rien ne les distingue physiquement du commun des mortels. Mais, par leur capacité hors-norme, ils peuvent être des atouts formidables pour aider le Bien… ou le Mal. Sachant que ces deux opposés ne polarisent pas tant que ça le monde et qu’on peut passer de l’un à l’autre.

© Gess chez Delcourt

Le talent de notre Émile réside dans le lancer d’une petite pierre. Pas pour battre le record du monde de ricochet. Non, sur la carte détaillée des arrondissements de Paris ou d’ailleurs, Émile Le Trouveur peut retrouver ce qu’on veut : une disparue, un homme sauvage enchanté par un violon, un objet… Tout ce qu’on veut. Sauf peut-être le bonheur et l’absence de danger.

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Ainsi, inspecteur qu’il est en concurrence avec un salaud qui n’aime pas les « talentueux », Émile va de gré et de force passer du côté de la force obscure, dans les bras ventousé de la Pieuvre. Il n’a pas le choix. Quand femme et fille de La Bouche (lui aussi déjà présent pour sceller le destin de Gustave Babel) sont enlevées, ce mafieux fait pression sur Émile pour qu’il les retrouve en kidnappant à son tour sa famille. Et la petite pierre de notre Trouveur de faire tourner l’engrenage du pire.

© Gess chez Delcourt

Greeter de luxe dans ce Paris démodé autant que fantasmé, Gess choisit son camp, ni du côté de la Pieuvre ni même du côté de son personnage principal mis à rude épreuve, mais au chevet des femmes, fortes et coriaces (le talent d’une d’entre elles d’ailleurs), qui entament un combat de longue haleine : celui de l’égalité et de leur reconnaissance à leur juste valeur. Et elles ont du caractère pour y parvenir les Mama-Brûleur, Leonie et toute leur dynastie.

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Emmené, envolé par un peu de Rousseau à chaque chapitre, Gess livre un nouveau tour de force qui fait tourner la tête, nous déphase et nous tient par les tripes. Ce gars-là, lui aussi, il a un talent inné et phénoménal, celui de faire croire dur comme fer à ses héros et à ceux qui les entourent. À tel point qu’on se surprend à aller voir si, par hasard, sur Google (bien anachronique pour l’époque narrée, je le concède), Amédée Fayolle, la bête humaine, n’a pas réellement existé. Et Mama-Brûleur ? Ça en dit long sur le pouvoir de persuasion, d’authentification, d’urgence même de cet auteur bien documenté qui met le cachet de la fiction sur notre idée du réel. C’est inouï.

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Volubile et dense, Un destin de trouveur prolonge, sans lui donner suite, toute la force de La malédiction de Gustave Babel. Avec une manière de sentir le récit et de lui donner vie (et mort) assez unique en son genre. C’est beau, c’est fort, c’est prodigieux.

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Avec, en plus, un récit court qui aide à en savoir plus sur la bête (au physique angélique) qui pourrait, pourquoi pas, être prolongé dans un futur album. Pas le prochain qui reprendra à son compte d’autres personnages vus ici: Claire, Pluton… On espère que cette série contera de nombreux livres, en tout cas! Parce que là, on n’est pas sorti de l’auberge… de la pieuvre.

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Par ailleurs, alors qu’il prendra aussi prochainement le relais au dessin du troisième tome de M.O.R.I.A.R.T.Y., Gess prépare aussi un Conan dans la série que propose Glénat avec brio!

Série : Un récit des contes de la pieuvre

Tome : Un destin de trouveur

Scénario, dessin et couleurs : Gess

Genre : Fantastique, Polar

Éditeur : Delcourt

Collection : Machination

Nbre de pages : 224

Prix : 25,50€

Date de sortie : le 10/04/2019

Extraits : 

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