Andrea Lafontaine et The Bukowskies livrent une filmographie idéale et un album parfait :  » Juste la musique et des mots, pas de blabla, pas de fausses histoires… »

On les attendait, mais pas de cette manière, claquante, extrêmement séduisante, ambitieuse, inspirée et inspirante. Dans son nouvel album, Youth Crime or the Influence of…, The Bukowskies réussissent un bijou, une compilation de nouvelles chansons dont les noms sont reliés à des films majeurs de l’Histoire du cinéma. Qu’il se passe et se fasse à Hollywood, en Italie, en Angleterre ou en France. Avec des mouvements plus electro, des solos qui frappent les esprits, le groupe liégeois mené de main de maître par Andrea Lafontaine est sans peur et sans reproche, et ça lui réussit. Ça crache, c’est urbain, Hip-rock, rappeur en blouson noir parfois, danseur de bossa nova, toujours avec l’attitude rock. Entre musique ancestrale, classique et profondément moderne, les Bukowskies livrent un album majeur, vital et brûlant. Nous avons rencontré Andrea Lafontaine pour un véritable making-of.

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Bonjour Andrea, on attendait un album solo, c’est finalement un album des Bukowskies qui sort. Avec le même matériel. Comment est-ce devenu un album des Bukowskies, d’ailleurs ?

J’ai beaucoup souffert du temps qu’il a fallu pour finaliser l’album « Youth Crime », voyant le temps passer, j’ai pensé que rien ne pourrait sortir avec le groupe alors que j’avais déjà envie de sortir quelque chose de neuf sous le nom Bukowskies. Pour empêcher le groupe de mourir, j’ai décidé de sortir cet album-ci plutôt que ce que je préparai déjà pour le groupe au départ.

Mais tu as quasiment tout fait sur cet album, non ?

Ecrit, composé, joué les instruments, les voix etc. Oui, avec l’aide de mon ingénieur son. C’est plaisant d’avoir de contrôle sur tout, cela permet d’être le seul responsable, positivement ou négativement.

Heureusement, cette fois c’est plutôt positivement. Le groupe adore l’album.

Son nom Youth Crime ou Youth Crime or the Influence of… of quoi ?

Of toute une liste de vins ! La liste sur le côté de la pochette c’est la liste des bouteilles que j’ai le plus bues durant la création de cet album.

Les deux premiers albums avaient des noms de drogues. Celui-ci porte le nom de la drogue que je consomme le plus : le vin italien.

Comment est arrivé ce titre d’album ? Youth Crime, ça devait être le nom sous lequel tu aurais publié cet album solo, pourquoi ce choix ?

Au départ Youth Crime était le nom de mon projet solo. Cela veut dire beaucoup de choses, mais moi je le vois comme « délinquance juvénile ». Le père de mon guitariste, qui est décédé l’année dernière, m’appelait souvent « Délinquant Juvénile » quand j’étais plus jeune. Je trouve que cela sonne bien. Je trouve ces mots très fins.

Tiens, et comment Bukowski est-il devenu votre nom de groupe. Il y en a peu des jeunes qui cultivent l’aura, l’héritage de ce monument de la littérature. Comment est-il arrivé dans vos mains ?

C’était important pour moi d’avoir un nom se rapportant à la littérature. J’ai beaucoup lu Bukowski ado. J’aime toujours ses écrits, mais nous aurions pu nous appeler comme 20 autres écrivains. J’admire son travail, Women fait toujours partie des romans que je préfère mais je ne veux surtout pas que l’on vienne à nous en assimilant notre musique à ses écrits. C’est pour cela que je regrette parfois de m’être approprié son nom.

Un album qui tranche et qui fait pourtant la liaison avec le précédent. La même volonté d’évoluer, d’expérimenter…, non ?

Je suis content que tu trouves qu’il fait la liaison, on ne le remarque pas assez souvent à mon goût. Brown-Brown s’est fait en 3 jours en enregistrant rapidement et n’importe où. Pour Youth Crime nous avons utilisé des tas de plan B mais c’est un album sur lequel j’avais la maîtrise et où je ne devais pas trop penser à comment le jouer complètement sur scène étant donné que c’était un album solo.

Youth Crime, c’est l’album que je veux faire depuis le début du groupe, sauf que pour le premier nous avions des contraintes de label et pour le deuxième un manque de temps et de moyens. Celui-ci reflète beaucoup mieux ce que j’ai dans la tête.

D’ailleurs, il y en avait des traces sur Brown-Brown, non ? Des morceaux ont été utilisés sur ce second album qui auraient pu figurer sur ce troisième ?

Exact. J’ai fait un tri à l’époque entre les chansons pour le groupe et les choses irréalisables à ce moment là.

Un changement de son ? Vous ne vous interdisez plus (encore moins) rien, j’ai l’impression !

Je pense que l’on ne s’interdira jamais plus rien après cela. Je me suis rendu compte que ce qui nous différencie des autres, c’est de ne pas avoir de style défini et c’est ce que j’aime. Je nous vois comme un « groupe à instruments », c’est de plus en plus rare je trouve. Donc si je veux faire du métal avec mes instruments, je le fais, si je veux faire du disco aussi d’ailleurs.

Nous sommes Rock parce que c’est dans notre ADN, je crois, et surtout pour l’utilisation des guitares. Pour le reste, je ne pense pas que l’on peut nous voir comme un groupe « cliché rock’n’roll».

Peut-on parler d’album-concept ?

Je pense que l’on a essayé d’offrir quelque chose de différent qu’un simple disque, oui. Je pense aussi que ce que l’on a réussi c’est de faire cela sans artifices : pas de fausses histoires, pas de clips psychédéliques, pas de bla-bla pour raconter tout et n’importe quoi sur nous et notre travail. Juste la musique et des mots : des noms de films, des interludes sur le même thème, Intro, Outro… C’est tout.

Une succession de morceaux inspirés et extraordinaires. Aussi, une sélection à l’image de votre cinémathèque idéale ?

Oui, ma filmographie idéale, on peut le dire. En fait, initialement, j’avais sélectionné une cinquantaine de titres. Certains avant la composition des morceaux, puis d’autres après.

On la parcourt, d’accord ? Qu’évoquent-ils pour vous, ces titres ?

  • The Master

C’est un grand film. Je suis admiratif du travail de P.T. Anderson. Puis, il y a Philip Seymour Hoffman et Joaquin Phoenix, deux de mes acteurs fétiches. Dans le film, il y a ce rapport à la scientologie. Je voulais qu’on entre dans cet album de manière obsessionnelle. D’où une partie chuchotée, entêtante, une aura assez calme.

  • Tetro

C’est le plus évident. Ce film de Francis Ford Coppola nous entraîne en Argentine. En-dehors de ses grands anciens films comme Le Parrain, je le préfère peut-être encore plus depuis qu’il fait des films plus indépendants. Dans ma musique, je voulais faire quelque chose de sud-américain. J’ai quelques tambours chez moi, j’ai recherché cette atmosphère en pérégrinant sur les sons disponibles sur internet. C’est cette piste que je vais reprendre à trois reprises dans des genres différents. Mais à la base, je l’ai pensée avec des sonorités de bossa nova. Quand avec le groupe, on se plantait sur scène, je partais dans un morceau de guitare de cette veine.

  • Blow Out

Un film de Brian De Palma, plus expressif, nerveux, avec une explosion à la fin. Je pense que c’est le morceau le plus long, avec un mélange de romance et de nervosité.

  • La Terrazza

C’est un film d’Ettore Scola qui nourrit cette idée qu’il est difficile d’entrer dans un cercle d’amis ou plus thématique, comme les idées politiques, de garder la proximité avec ses amis.

  • Zodiac

C’est Fincher et un de ses films que je préfère. Parce qu’il est parfait, très prenant sans qu’on ne sache vraiment de quoi il retourne. C’est une enquête sans en être une. Ce film n’est pas méconnu mais souvent placé en retrait de la filmographie de David Fincher. Je voulais le remettre en avant. Dans mon morceau, il est question de quelqu’un de nerveux, qui a une arme et qui s’énerve, qui va exploser et qui dit à un moment : je suis l’éventreur !

  • Io Sono L’amore

Un film de Luca Guadagnino qui a depuis réalisé Call me by your name, notamment. Je l’ai choisi parce qu’il met en scène Milan, une ville qui reste en Italie mais avec un côté plus froid. C’est une ville plus nordique, avec un son électro mais une mélodie romantique. La source de l’électro, c’est un mélange qui va de l’Italie à l’Allemagne. En Italie, il y a Moroder, quand même.

  • Body double

Un autre film de Brian De Palma, le seul qui revient à deux reprises. Je l’ai choisi pour sa sonorité, très sombre, entre rêve et réalité. Ma musique était vacillante.

  • La Grande Bellezza

Paolo Sorrentino signe une évocation de Rome, la plus belle ville pour moi. La fin est grandiose. C’est le premier morceau que j’ai créé calmement, à la guitare. Je prospectais et une mélodie m’est apparue. Rome m’est apparu.

  • On retrouve Joaquin Phoenix dans Two Lovers

Exact. Ce film de James Gray parle des relations qu’on peut entretenir. D’un homme qui doit faire le choix entre un véritable amour et une liaison superficielle. Ma chance aborde ce thème.

  • Perche non sa voler bene

Parce qu’il ne sait pas aimer ! C’est la phrase répétée plusieurs fois par Claudia dans le film de Fellini, 8 1/2. Ce morceau évoque l’Italie, fait un résumé de la culture italienne.

  • OUATIA / Once upon a time in America, j’imagine ?

Oui. C’est le morceau que je préfère depuis que je pratique la musique. Il fallait que j’y associe un chef-d’oeuvre. Le film de Sergio Leone s’est imposé.

  • Le Redoutable

Le dernier titre que j’ai trouvé. Punchy. Je ne trouvais pas de titres. Et Le redoutable, c’est un des rares films français qui m’ait plu, ces dernières années. Ma femme n’aime pas trop Louis Garrel, mais c’est elle qui m’a conseillé de choisir un film français. Ce qui manquait dans ma sélection. Le film de Michel Hazanavicius me permettait de rendre hommage à Jean-Luc Godard sans passer directement par lui, une énième fois.

  • A Single Man

J’ai une grande admiration pour ce que fait Tom Ford. Au-delà de sa carrière dans la mode, c’est un grand réalisateur. Dans A Single Man, il est question de tristesse, de solitude, d’amour perdu, mort, disparu. Ça me plaisait.

  • Casino

Honnêtement, c’est le bouche-trou de cet album. Celui qui a le moins de rapport avec le morceau qui y est associé. Dans la filmographie de Scorsese, J’ai pensé aux Affranchis mais ça faisait trop clin d’oeil. Alors, je me suis tourné vers Casino, son rapport au jeu. Puis Casino, en italien, ça peut vouloir dire bordel. J’aimais cette idée de commencer cet album dans la maîtrise avec The Master et de finir dans la désorganisation.

Y’en a-t-il que tu regrettes de ne pas avoir su placer ?

Oui, un peu, il en manque toujours bien entendu !

Impossible de nier que tu es cinéphile, non ? Ton réalisateur préféré ? Et ton acteur / Actrice préféré(e) ?

Oui, je regarde un film chaque jour je pense. De Palma, j’aime sa façon de filmer et la sensualité qui se dégage de son cinéma. J’aime beaucoup Fellini aussi. Pour les Acteurs, Joaquin Phoenix et Marcello Mastroianni sont ceux que je préfère. J’aime beaucoup voir Tilda Swinton à l’écran aussi.

Plutôt blockbuster ou cinéma d’auteur ? Pourquoi ?

Films d’auteurs quand même, mais surtout parce que peu de blockbusters me plaisent aujourd’hui. Cela reviendra j’imagine.

Plutôt cinéma français, italien ou anglophone ?

Tous, tous bien entendu.

En tout cas, ici, c’est un mix. Aussi dans la manière dont la musique, les morceaux sont conçus ?

Oui, les chansons viennent de beaucoup d’idées, une sorte de mix qui évolue un peu durant l’enregistrement.

Comment as-tu mis de la musique, des paroles, sur ces films ? Tu as fait abstraction des bandes originales ou tu as voulu les prolonger ?

J’ai fait abstraction. Totalement. J’ai même essayé de me dégager du film et de son sujet parfois. La plupart des titres sont venus après la création des chansons.

Qui dit films dit parfois chansons mais aussi souvent musiques sans paroles. Et il y a beaucoup de place pour ça, avec des intermèdes, des solos aménagés, des moments où la voix tombe et laisse la musique partir en live.

C’est le son qui m’intéresse, c’est le son qui me passionne, du Larsen à une chorale, c’est le son et les accords qui me touchent. J’essaie d’ailleurs de ne pas rester avec trop de synthés sous les doigts sinon je ne quitterai jamais le studio. J’ai envie de tout écouter.

Très fort en morceaux de guitares, aussi. Les Bukowskies sont-ils des guitar-heroes ?

Ah ah ah ! Non, je ne sais pas… Je suis vraiment content de mes solos cette fois, ça c’est certain !

En live, il va donner quoi cet album d’ailleurs ?

On prépare tout cela. On aime rester assez « brut » sur scène mais on va incorporer pas mal de choses de ce nouvel album. Pour l’instant cela crée quelque chose de très particulier, parfois violent, j’aime beaucoup.

Il y a aussi la manière dont tu poses ta voix, très variée. Avec, parfois, la nécessité de ne pas chanter, de juste « réciter » (dans le bon sens du terme), d’avoir un ton plus urbain, de chuchoter (le début du disque) ou de rocker, bien sûr.

C’est important pour moi d’explorer avec ma voix comme avec les instruments. J’ai chanté dans des tas de tonalités sur cet album, je trouve ça important.

D’ailleurs, vous êtes des rockeurs tout-terrains, échappant à tout catalogage. Avec des références comme Morricone mais aussi les Daft Punk (Blow Out m’a fait penser à un morceau de Random Access Memories). Et Christophe, non ?

C’est gentil. On adore Christophe et c’est un de mes chanteurs préférés. Pour le reste, Morricone fait partie des personnes que j’écoute presque chaque jour et les Daft ont été ultra important pour la musique et la production.

D’autres ?

Julian Casablancas et Lucio Battisti sont mes chanteurs favoris. Je ne sais pas si cela se ressent mais ce sont les seules personnes dont la discographie me montre qu’il y a toujours des possibilités, des choses à explorer, des mélodies…

Quitte à parler cinéma, on peut parler clip. Y’en aura-t-il pour cet album ?

On nous le demande. Pour tout dire, on en a tourné plusieurs, je voulais même faire un film de près d’une heure rassemblant tous les morceaux de cet album. Mais avec un budget modeste, je n’étais pas assez content du résultat que pour les sortir. On va en rassembler différentes sections pour un même montage.

Je ne suis pas fan des clips. Souvent, ils dévalorisent les morceaux. Parfois, j’adore un morceau et j’en vois le clip plus tard. C’est sûr, ça pourrait faire de jolis films mais ça ne colle pas, ça tue l’imagination. Et c’est quelqu’un qui aime le cinéma qui vous dit ça, pourtant ! (rires) En plus, dans notre cas, quoi qu’on fasse, on ramènera toujours nos clips aux titres des films qui donnent leur noms aux morceaux. On fera toujours le rapprochement.

Et faire un film, alors ?

Ce serait le pied.

Faire la musique d’un film ? 

Je vais me pencher là-dessus !

Cet album aligne aussi des morceaux hors des formats prisés en radio, trois minutes etc. Vous prenez vraiment le temps d’asseoir les morceaux, de prendre le temps. J’ai cru comprendre que ça vous avait manqué sur les albums précédents, cette marge de liberté.

C’est important la liberté quand on fait de la musique, vraiment.

Un album sorti sur ALF Records, de l’auto-production ? C’est compliqué, j’imagine, il faut le vouloir.

C’est encore une histoire de liberté. Quand il n’y a pas de liberté en musique, on fait juste du commerce, et ça perd de sa valeur artistique. Il y a beaucoup de labels qui me plaisent, je n’ai jamais eu de bons contacts avec ceux que j’ai rencontrés pour l’instant, mais il n’est pas impossible de l’on signe à nouveau, surtout pour pouvoir se concentrer uniquement sur la musique.

Une parution sur les plateformes digitales avant une parution en physique, donc ? Pourquoi scinder ? Cet album, son projet n’avait déjà que trop traîné ?

Exact. Et puis pouvoir le faire écouter plus rapidement, réfléchir aux plus beaux formats physiques (CD, Coffret, Vinyl…) et choisir la quantité de production.

Tu fais de la musique avec une sacrée bande. Mais aussi avec ta femme, Florence Vandendooren. Votre relation a-t-elle changé votre manière de faire de la musique ? Elle est aux claviers, toi aussi, et cet instrument prend aussi toute son importance sur cet album, pourquoi ?

Le Synthé est le plus bel instrument et elle la plus belle des filles. Faire de la musique ensemble était surtout une facilité ! J’ai eu la chance qu’elle fasse du piano, j’aime mieux bosser avec des proches, j’aime le côté bande.

La suite, c’est quoi ? D’autres projets ?

Organiser la tournée ! Et on prépare déjà l’album suivant avec le groupe, celui-ci nous a motivés comme jamais !

Merci Andrea et bonne route ! 

Youth Crime or the Influence of… est disponible sur toutes les plateformes d’écoute et de téléchargements légales.

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