Nous finirons ensemble : le vent du temps s’est pris dans les Petits Mouchoirs, l’océan les a éprouvés mais on n’abime pas si facilement un si grand c(h)oeur

« C’est le silence
Qui se remarque le plus
Les volets roulants tous descendus
De l’herbe ancienne
Dans les bacs à fleurs
Sur les balcons
On doit être hors-saison » (Francis Cabrel)

Et c’est hors-saison, Max n’a plus besoin de tondre à tout bout de champ, que s’implante Nous finirons ensemble, la suite, neuf ans après, des Petits Mouchoirs qui avaient tant chamboulé le box-office et des millions de téléspectateurs.

Des cinéphiles, aussi, parfois, même si certains ont gardé la dent dure à l’égard de la belle bande d’amis réunie par Guillaume Canet (aidé cette fois au scénario par Rodolphe Lauga et toujours servi par la magnifique photographie de Christophe Offenstein) qu’ils ont considérée comme des Bobos qui faisaient un film sans autre intérêt que celui des Bobos. Une décennie plus tard, ils sont toujours là, parmi les critiques professionnels français à fustiger ce film pour de mauvaises raisons, je pense. Parce que ce n’est pas un problème de Bobo de perdre un ami, un maillon de la chaîne de l’amitié (pas toujours très solidaire, c’est vrai, mais là encore ce n’est pas un problème d’argent, mais parfois plus de temps et d’envie). Ce n’est pas non plus un problème de Bobo de faire faillite, de tout perdre et de s’embourber toujours plus : qu’on ait 1000€ à ne surtout pas perdre ou 1 000 000€, le constat est le même avec sa chute et les difficultés à se relever. Ce n’est pas un problème de bobo d’être mal dans sa peau, de ne plus savoir quoi, où l’on va et avec qui…

On avait quitté Éric, Antoine, Marie, Isabelle, Véronique et Max en larmes, tenant à peine debout, sonnés par la mort de Ludo, l’ami qu’ils avaient laissé à l’hôpital pensant naïvement qu’il allait s’en tirer pour mieux prendre du bon temps au soleil.

On les retrouve à la faveur d’une ellipse. Le temps a passé, ils se sont revus, aimés, trahis et inexorablement éloignés, en clan. Max s’est séparé de Véronique et s’est froissé avec la bande, c’est seul et triste comme un menhir (même s’il ne se l’avoue pas) qu’il revient dans la maison du bonheur… déconfit. Il fait son tour du propriétaire, veille à ce que tout soit bien à sa place, sans rien qui dépasse… sauf la tête de Vincent et de la ribambelle des amis qu’il n’attendait plus et qu’il n’est pas forcément prêt à revoir. Il va avoir soixante ans et, entre tant d’autres choses, il n’a pas la tête (d’enterrement, ça n’a pas changé depuis la dernière fois qu’on l’a croisé) à fêter ça. Le ton monte, la surprise est plombée, ce petit monde va-t-il se réconcilier à la chaleur du soleil plus doux et du feu du soir?

Pour ce qui est sans doute son univers le plus personnel, Guillaume Canet évite soigneusement de faire Les petits mouchoirs 2. C’est par petites touches qu’il fait le lien. Les clins d’oeil attendus, gros comme des maisons du Cap Ferret ne viennent pas forcément et laissent leur place à d’autres moins appuyé cultivant une certaine tendresse des retrouvailles (Nassim est bien là, autant que Joel Dupuch qui gagne encore un peu en charisme et en épaisseur, inébranlable colosse). Puis, il y a les petits nouveaux, José Garcia qui se fait un very good trip avec deux amis, en voisins de Max et, surtout, Véronique. Puis, il y a la sérieuse et pourtant jouissive Tatiana Gousseff, qui a troqué son écharpe maïorale de Doc Martin contre la poussette de la baby-sitteuse à toute épreuve… Elle boit pas, elle fume pas mais elle hurle !

Car, oui, pas que dans les choux, les têtes blondes naissent aussi dans les petits mouchoirs bien irrigués. Aux enfants déjà présents dans le premier opus et qui ont bien grandi, se sont ajoutés deux autres bonshommes aux caractères bien trempés. Éric (Gilles Lellouche) revient en papa célibataire et pas vraiment poule, à l’opposé du splendide rôle de l’acteur dans Pupille et Marie (Marion Cotillard) en maman défaitiste et défaite, totalement sensible et noyée d’alcool et de fumées.

Le reste de la bande a aussi changé : Vincent (Benoît Magimel) a trouvé un nouvel équilibre au masculin, Isabelle (Pascale Arbillot) a eu du mal à s’en remettre, a changé de coiffure pour apparaître rayonnante et décomplexée. Antoine (Laurent Lafitte) est toujours aussi naïf mais un peu plus révolté, quitte à mettre les pieds, et les deux, dans le plat à plusieurs reprises. Véronique (Valérie Bonneton) laisse tomber ses bonnes manières et principes, qui emmerdent tout le monde de toute façon, et va péter son câble bien comme il faut. Car Max et elle, c’est fini, consumé. Max qui, lui, n’a pas vraiment changé: il serre toujours les dents mais doit désormais aussi serrer les fesses. Plus parce que Vincent lui fait du rentre-dedans… mais parce que notre restaurateur bougon a fait un mauvais investissement, est proche de la banqueroute et se doit (à qui d’ailleurs ?) de faire bonne figure, grand prince, pour que ses amis ne se doutent de rien. Comme sa compagne, Sabin, radieuse Clémentine Baert, qui n’a eu aucun mal à trouver sa place dans le groupe bien différent des Bronzés.

Aussi généreux que tyrannique avec ses personnages, comme la vie, Guillaume Canet ne leur fait pas de cadeaux. Comme Max, d’ailleurs, ne s’en fait pas.  Quand ça ne veut pas, ça ne veut pas, et même quand il croit avoir tout lâché, il y a toujours un coup de bambou qui l’enfonce un peu plus. Pourtant, il a sur qui compter. Ses compagnons de route, de doutes, ont bien compris la leçon de leur premier drame. Ils sont là pour lui. Mais peut-on être là pour quelqu’un qui ne veut pas de votre aide, qui a déjà du mal à tolérer votre présence, tête baissée, prêt à foncer et à bousculer tout sur son passage.

Même au grand air, ce n’est pas facile de filmer et de jouer la vie de manière aussi intense dans les joies comme les peines. Guillaume Canet y arrive avec brio, sincérité et un certain réalisme, épaulé par des acteurs qui sonnent formidablement vrais (même les débutants), et offrant à chacun non pas une heure de gloire, mais deux. Et le plus beau carat qui va avec. Sur une Bande Originale (ou empruntée) d’enfer, le réalisateur multiplie les bons moments, ceux au grand air (une plage déserte, un saut en vélo et d’autres en parachute à se pisser dessus, une balade forcée au large) ou ceux entre quatre murs (de l’habitacle d’une camionnette festive à une boîte de nuit en passant par la salle à manger transformée en dancing). Des bons moments partagés entre différents groupes dans le groupe quitte, parfois, durant la première heure, à ressembler à un amas de sketches manquant parfois de lien.

Le comique des situations, la saveur des piques lancées, la jovialité de certains et la mauvaise humeur des autres, tout ça vient pourtant le renforcer ce lien, avec le public, tendre et sincère. Jusqu’à une dernière demi-heure baignée de drame et d’inquiétude (mais tout de même déridée par Antoine qui ira jusqu’à nous faire un petit remake de Titanic), mais pas aussi larmoyante que le premier film. Émotionnel, oui. Dans la lumière douce et dure de l’océan, « on n’est pas obligé de finir ensemble », dira Max, parfait et puissant François Cluzet au bord de la maniaco-dépression. C’est vrai, on, c’est impersonnel. Nous, par contre, c’est fédérateur. Nous finirons (tous) ensemble.

Nous finirons tous ensemble

De Guillaume Canet

Avec François Cluzet, Gilles Lellouche, Marion Cotillard, Pascale Arbillot, Laurent Lafitte, Clémentine Baert, Benoit Magimel, Valérie Bonneton, Joel Dupuch, José Garcia, Tatiana Gousseff

Comédie dramatique chorale

2h15

Sorti le 1er mai 2019

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