Imparable et remuant, Epiphania lève l’armée de l’amère Nature avec des mutants et nous invite à voir plus loin que le bien et le mal, même fratricides

À y regarder de loin, le phénomène Epiphania de Ludovic Debeurne, avec ses couvertures mettant en scène des mutants empruntant des caractéristiques physiques humaines autant qu’animales, serait le mix parfait entre les deux thématiques de notre été (les monstres et les anthropomorphes). En vous en approchant, vous vous rendrez vite compte que, loin d’être catalogable, Epiphania passe en effet par les deux univers pour aller bien plus loin et entrer en confrontation avec notre monde qui a du mal à accepter la différence et le progrès et semble bien incapable de changer son fusil d’épaule malgré les multiples appels de la Terre à changer nos comportements. Epiphania nous a refroidis autant que brûlés de par son intensité et sa perspicacité. Un évangile apocryphe qui sort les griffes.

Résumé de l’éditeur : La Terre, menacée par l’espèce humaine, a créé son armée : les « Epiphanians . « C’est ainsi que je suis fait. À jamais dissemblable de ceux de ton espèce. Là où tu vois s’élever les cités accueillantes, je vois, moi, à travers le bitume que l’on couche à l’infini pour étendre encore et encore les villes arrogantes, la fin d’un monde fait de racines, de lichens, de vers et de bactéries ancestrales. »

© Debeurme/Michaëlis chez Casterman

Tout a commencé par un rêve prémonitoire, un réveil en sueur et le sentiment d’impuissance. David a la hantise d’être père, Jeanne voit le temps passer et se languit de devenir mère. Si ça ne passe pas, ça cassera entre eux deux. C’est pourquoi le couple s’est engagé dans un stage sous l’égide d’une sort de psychologue philosophe et gourou sur une île.

© Debeurme/Michaëlis chez Casterman
© Debeurme/Michaëlis chez Casterman

C’est là que tout a recommencé, que le cauchemar s’est matérialisé: un tsunami, une pluie de comètes, une fin du monde semblable à celle que les dinosaures auraient pu connaître, les températures glaciaires et l’extermination massive en moins. En vrai, le déluge a été moins meurtrier que prévu, il y a eu quelques pertes – dont Jeanne – mais les jardins et les plages y ont gagné des sortes de champignons noirâtres, très vite pris d’assaut par les scientifiques de tous les horizons. Des experts intrigués qui vont très vite mettre à jour que ces sortes d’oeufs sont en fait le crâne d’enfants d’un nouveau genre, d’une nouvelle ère.

© Debeurme/Michaëlis chez Casterman

Un peu comme Dren, la créature du Splice de Vincenzo Natali, si ce n’est qu’ils ne sortent pas d’un laboratoire et se sont fait tout seul (avec la bénédiction de Mère Nature. Des êtres qu’il faudra cueillir à point une fois leur croissance léthargique terminée, quand ils pourront devenir des enfants… comme les autres. Enfin, rien n’est moins sûr.

© Debeurme/Michaëlis chez Casterman

Car ces enfants qui vont très vite se révéler surhumain et montrer leurs aptitudes animalières grandissent à un train beaucoup plus rapide que la moyenne. Et, parallèlement à cette croissance folle, ces élus (?) passent bien vite de la naïveté à la rébellion, au sentiment de solitude et de persécution. Que des couvre-feux se donnent le sentiment de protéger. Car le harcèlement scolaire et des enfants déjà perméables à la haine de tout ce qui différent d’eux (l’exemple vient d’en haut, ne dit-on pas?).

© Debeurme/Michaëlis chez Casterman

Mais aussi le harcèlement scientifique, quand la communauté d’expert range ces nouveaux venus dans la catégorie « mixbodies ». Et contrairement à ce qu’on peut penser, ce n’est pas un mot pour un autre, le pouvoir des significations entre en jeu. Comme quand on parle de migrants plutôt que réfugiés. Comme quand on tente de noyer la réalité et les massacres sous des palabres objectivées par des chiffres et des concepts flous (hein, Wannsee). Et mixbodies n’y échappe pas, suscitant forcément chez la population rangée dans cette classe le sentiment d’être incomplète, entre deux (p)eaux.

Ce ressenti chapitré (de la chenille au papillon dans le premier tome),  et crescendo, c’est par le regard de Koji(ka) que Ludovic Debeurme nous propose de l’intégrer. Koji devient donc, par la force des choses, le fils de David qui a su vaincre sa phobie de la paternité d’un coup de pelle mal place. David qui tentera d’être le meilleur père possible et de protéger Koji des humains (dont certains ressuscitent le KKK), de lui-même et de ses pairs. Même si le cours de la vie, l’envie d’aventure et de découverte (encore plus quand il s’agit de se découvrir) vont très vite faire sauter les verrous paternels. D’autant plus que Koji et ses semblables vont très vite s’apercevoir que leur évolution continue et qu’ils ont quelque chose dans le ventre, une boule noire, difficilement maîtrisable, qui les pousse à détruire l’Homme.

© Debeurme
© Debeurme/Michaëlis chez Casterman

Alors qu’il a passé le plus clair de son temps chez Cornelius, pas loin de Clowes et Burns, Ludovic Debeurme impose cette fois son style et une série chez Casterman. Et quel style, quelle série ! Renvoyant les inter-cases au caniveau pour coller ses vignettes les unes aux autres, Debeurme ne crée pas avec Epiphania, des nouveaux X-Men. Epiphania en est l’antithèse, promettant quelques moments chauds et sanglants mais se concentrant sur le dialogue entre les personnages mais aussi avec le lecteur, lui faisant faire le lien avec les phénomènes qui ont bousculé nos vieilles sociétés, ces derniers temps changeants.

© Debeurme/Michaëlis chez Casterman

Appelant des références bibliques (forcément, avec un titre pareil et une telle couverture ouvrant la série) mais aussi historiques, les mettant à sa sauce et les mélangeant pour en faire quelque chose d’unique et nouveau, enfonçant ses racines profondément, l’auteur immisce aussi quelques préceptes de philosophie, d’écologie et de véganisme aussi dans un ouvrage politique qui évite de fonder une énième guerre entre le bien et le mal. Car où est le bien, où est le mal, la réponse ne s’impose guère à l’issue de la lecture des deux premiers volumes. Quel camp choisir ? Impossible. Car le bien et le mal sont bien plus liés qu’on ne le croit et se mêlent même dans chaque camp, en chacun de nous. Comme l’inhumanité et l’humanité. À mesure que des leaders émergent et que des complots se mettent en place et que des pacifistes tentent d’élever la voix, qui fera pencher la balance ? Le guerre est-elle à ce point proche ?

© Debeurme/Michaëlis chez Casterman

Proposant chaque album comme une saison d’une série, Debeurme fait éclater un peu plus son art génial au grand jour (celui de Fanny Michaëlis qui signe des couleurs sublimes et conceptuelles,pop et donnant un peu plus de relief au dessin de son acolyte), multipliant les personnages et les sons de cloche, évitant de montrer trop clairement la voie pour que le lecteur (que dis-je, le spectateur!) cogite plus fermement sur ce monde pas si fantaisiste qui nous est proposé au fil des pages, des morceaux d’amitié et de barbarie. C’est lancinant, imparable et remuant, remettant bien des choses en place.

© Debeurme/Michaëlis chez Casterman

PS : L’épopée Epiphania se passe également sur scène, en concert avec Fatherkid, le groupe formé par Ludovic Debeurme (auxguitares et machines) et Fanny Michaëlis (au chant et aux percussions) aux côtés de Donia Berriri (synthés).

Série : Epiphania

Tome : 1 & 2

Scénario et dessin : Ludovic Debeurme

Couleurs : Fanny Michaëlis et Ludovic Debeurme

Genre: Anticipation, Fantastique

Éditeur: Casterman

Nbre de pages: 120 & 136

Prix: 22€ & 23€

Date de sortie: le 13/09/2017 & le 23/05/2018

Extraits : 

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