Esperanzah! et la force de la culture pour un deuxième jour façon knockout

Après un premier chapitre clos dans une touffeur sans pareille, Esperanzah! ouvrait une nouvelle page en ce samedi, écrite en communion avec quelques augustes artistes pour qui l’engagement n’a plus de secret. De Chilla à Goran Bregovic, en passant par Médine et l’international Bernard Lavilliers, à Floreffe l’Abbaye a repris des couleurs.

Le compte-rendu d’Alexis dans L’Avenir : Esperanzah!: Un Lavilliers géant et puissant souffle le vent de l’engagement

Esperanzah! 2018 Jour 2 - Benoit Demazy (2)

Le jour se lève sur une nouvelle journée à Esperanzah!, le soleil est toujours de la partie, dorant ou embrasant la peau des festivaliers. Il semblerait qu’il ait un peu trop chauffé la veille, les esprits sont un peu endormis, les corps un peu amortis. En ce début d’après-midi, Chilla est déjà dans la place, son flow fait vibrer le festival, ses punchlines le font trembler. Ici, elle est à sa place, mise en valeur dans un joli écrin, en plein dans le mile du thème de l’année : le déclin de l’empire du mâle.  Si j’étais un homme, si on inversait les rôles ? C’est dans la nature, le mâle est dominant, chante-t-elle. Cette année, Esperanzah! part en guerre, Chilla est un peu porte-voix, elle est féministe et fait partie des 25% de femmes à l’affiche. Seulement 25% de femmes ? Malgré ses millions de vues cumulés sur YouTube, et son aura d’une grande femme de scène – à la Catherine Ringer ou Kenny Arkana – Chilla joue à 15h30 aujourd’hui. Nous voulions la voir, mais nous la raterons de peu car 15h30 c’est un peu tôt tout de même. Le public était là pour elle, clairsemé et engourdi, mais là quand même, heureusement !

C’est avec ce rendez-vous manqué avec Chilla que je m’aperçois qu’il y a un conflit cette année à Esperanzah, il n’oppose pas mâle et femelle, mais bien engagement et programmation. Loin de moi l’envie de citer Patrick Juvet, mais où sont les femmes ?  Ici, il n’est pas question de remettre en cause une programmation de qualité, mais plutôt de pointer du doigt un empire du mâle qui persiste sur scène une fois le soir est tombé et les strobes allumés. Cette année, à part Jain, rares sont celles qui auront eu la chance de se trouver sous le feu des projecteurs, c’est un peu dommage…

18h, du côté du jardin, l’ambiance est brésilienne avec Liniker e os Caramelows. La soul est au rendez-vous, imprégnée de cette même chaleur tropicale qui plane tant sur l’Abbaye que de l’autre côté de l’Atlantique. Sur scène, Liniker de Barros en impose par son charisme et sa sensibilité androgyne. L’heure est à la découverte, elle est charmante et sensuelle.

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Tout juste le temps d’aller faire un tour au village des saveurs et Esperanzah! s’est déjà mis à l’heure serbe avec Goran Bregovic. Dans son costume blanc, le comparse d’Emir Kusturica, dirige son orchestre avec une énergie sans pareille. L’ambiance est retentissante, il ne faut que quelques minutes au public pour se dégourdir les jambes et danser. Certains s’essayent au Kazatchkov, ce n’est guère concluant, mais l’amusement est présent ! Virtuose charismatique au répertoire infini, Bregovic ne s’enferme pas dans un registre et vogue de l’un à l’autre, de la musique traditionnelle à celle tzigane en passant par un grand classique révolutionnaire italien, Bella Ciao. Il terminera ainsi, en fanfare, réjouissant les fans d’une certaine maison de papier.

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21 heures. Déjà. Nous avons rendez-vous, avec un grand homme, un grand Médine. Dans quelques minutes, le rappeur controversé montera sur scène. C’est avec fébrilité et impatience que nous l’attendons. Nous sommes quelques-un à l’attendre, des convaincus, mais le public se fait aéré à quelques minutes du début. La polémique Bataclan qui a défrayé la chronique ces derniers temps aurait-elle retenu les curieux ? Peut-être bien.

Le tonnerre gronde, les lumières s’allument sur intro presque grave. Une voix, tout aussi grave résonne. Conçu à la missionnaire, baptisé Médine comme la ville, monsieur le Maire. On a dit de mon peu-ra qu’il était trop scolaire, ils n’ont pas goûté à ma patate dictionnaire. Et le voilà enfin, Médine, dans son short à fleurs et son t-shirt Porteur Saint. Le ton est donné ; c’est la force de la culture face à la culture de la force. Le public répète cette phrase encore et encore. Ces quelques mots nous remettent déjà les idées en place sur ce bonhomme attachant qui nous ravit avec ses stories Instagram, mettant en scène sa vie de famille. On en a entendu de terribles choses sur lui ces derniers temps ; politiciens, journalistes, pseudo-intellectuels, tout le monde y a été de sa réflexion. Médine a peut-être perdu quelques fans en chemin, mais ce soir, les convaincus sont là, confiants en ce poète des temps modernes, inspirant, engagé, grand.

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Ce soir, il aurait pu ne pas être là. L’homme porte sur lui une cible, mais il essuie les tentatives de meurtre comme la sueur sur son front. Bordel, ça fait du bien de l’applaudir, de redécouvrir sa poésie frontale en direct, de se ramasser une claque ! Tiens ça faisait longtemps… Les punchlines tombent tels des couperets, les messages pleuvent. C’est une véritable catharsis collective qui s’opère ici, dans une communion sans pareille, les démons d’un monde gangréné s’exorcisent au cœur des ces refrains qui résonnent comme des triomphes romains. Il n’y a pas de Médine sans le petit peuple, sans le public non plus ! Porté par la ferveur, le rappeur nous offre un moment percutant, brutal, mais beau.

Dans le public, un enfant, sur les épaules de son père, brandit avec fierté le drapeau Palestinien. L’image est tellement belle. T’es d’humeur palestinienne, mais t’as l’humour de Netanyahu, assène-t-il dans son morceau emblématique Grand Médine.

Si par le passé, quelques mots maladroits ont peut-être été des erreurs, son répertoire percutant et sans concession, mérite que l’on s’y attarde, qu’on l’écoute et qu’on le réécoute. Preuve en est qu’après une petite heure de concert, nul n’est prêt à laisser partir ce sniper des mots justes. On voudrait l’écouter des heures encore, entendre d’autres morceaux comme Global, Gaza Soccer Beach, Courage Fuyons, Venom et tellement d’autres encore. C’est sur Bataclan qu’il terminera ce soir, un titre désormais incontournable. Il prêche ses convaincus dans un dernier élan d’énergie et de belles paroles qui parlent aux cœurs et aux âmes. Nous sommes là, ensemble, une communauté de bienveillants. C’est sur ces mots qu’il nous quitte. Les yeux brillants de tas d’émotions, je regarde un grand homme tirer sa révérence. Menaces de mort ou pas, Médine est monté sur scène et descendu dans le public. D’aucune race sinon celle des héros, jamais il n’arrêtera d’élever la voix, c’est la promesse tacite qu’il semble lancer alors qu’il disparaît.

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Le soir et la fraîcheur sont bien tombés sur Floreffe et son abbaye. Du côté des jardins, dans un tout autre style, un autre grand homme se prépare à monter sur scène, Bernard Lavilliers. Le public est autre que celui de Médine, mais le moment sera tout aussi unique. De Charleroi à la mer Méditerranée, des enfants-soldats aux réfugies, Bernard Lavilliers dresse le tableau d’un monde sans frontières. Le concert tient ses promesses, les fans sont conquis, le chanteur à la boucle d’oreille aussi.

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En cette fin de soirée, le courage et l’énergie nous manque, l’appel du marchand de sable se fait entendre, mais nous résistons encore et allons faire un tour du côté de inénarrable Radio Bistrot, une institution du festival. L’ambiance est eighties aujourd’hui tandis qu’à quelques mètres de là, Naâman et son énergie débordante envahit la scène. Changement d’ambiance et de décor. Le menu est simple pour clore en beauté cette journée : reggae et good vibes. 

1 heure. Cette fois, il est temps de rentrer au bercail. Demain, la journée s’annonce tout aussi longue et jouissive, il nous faudra encore un peu d’énergie. Tout en quittant le festival, on dresse déjà un premier bilan. Alors, un nom s’impose comme une évidence, celui de Médine, la grande claque du jour, du festival et peut-être de l’année.

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Photos de Benoit Demazy

 

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