Gilles Rochier et Nicolas Moog, comme dans un fauteuil… roulant : « Aller à la mer pour soulager les douleurs ? Quelle escroquerie »

Avec En roue libre, Gilles Rochier, Nicolas Moog et Jiip Garn livre un récit d’une troublante authenticité. Celui d’une amitié entre deux hommes qui traversent la banlieue comme on traverse une vie, l’un poussant l’autre (et peut-être pas celui qu’on croit le plus faible). Il ne se passe rien et pourtant tellement beaucoup. Rencontre avec Gilles Rochier et Nicolas Moog.

© Rochier/Moog/Gaarn chez Casterman

Bonjour à tous les deux. Si j’ai bien compris, ce projet vient de vous, Gilles mais Nicolas y était attaché depuis le début.

Gilles : Oui, nous sommes amis depuis très longtemps. Il avait ce dessin contemplatif idéal à cette histoire. Il ressentait la température et savait quelle heure il était. Bref, je pouvais partir dans ce voyage sans problème avec lui.

Nicolas : Ça s’est passé assez simplement, Gilles m’a montré les découpages et m’a demandé de le mettre sur les rails. Un récit splendide, je devais le faire sérieusement, ne pas le gâcher dans une mise en scène futile. Le prédécoupage passé, je l’ai retravaillé pour trouver un équilibre, certes fragile mais qui tienne.

C’est la première fois que vous faites vraiment un album ensemble. Il vous fallait attendre le bon projet ?

Nicolas : On se connaissait depuis Six pieds sous terre, un bail. C’était le bon moment et le déclic, c’était cette histoire.

Gilles : Oh, vous savez, il n’y a pas besoin de faire des livres pour être amis. Mais c’est vrai que j’avais envie de collaborer avec lui et l’expérience de ce livre ne m’a pas donné tort. Nicolas amenait de la générosité et ce qu’il faut d’émotion, là où j’imprimais du vide dans mes storyboards, il investissait l’histoire.

© Rochier/Moog/Gaarn chez Casterman

Nicolas : Elle était là, la question. Comment raconter une histoire dans laquelle rien ne se passe et sans que l’ennui s’y immisce. Chasser l’ennui omniprésent, c’était l’enjeu de ce récit. Toute l’histoire, Gilles m’a laissé la retravailler pour trouver la fin, que le rythme soit lent et sobre mais pas dénué d’intérêt. Il y avait des choses à ne pas faire, comme ne pas en rajouter dans le spectaculairement glauque. Une histoire comme ça, on a dur à en parler. La lecture et les non-dits qu’elle met en scène suffisent.

Giles : Nicolas, c’était l’homme de la situation. On a une histoire d’amitié très fort et elle résonnait. On se raconte des histoires. Les miennes, il les connaissait très bien. Ici, je voulais qu’il mette sa patte, qu’il s’inspire.

Comment vous est-elle arrivée entre les mains cette histoire ?

Gilles : J’aime ressentir le ressort de la réalité. Je ne sais pas si je suis bon dans l’exercice mais quelque chose de chimique se passe. J’aime être débordé, la réalité et ses situations me dépannent. Le sujet m’aborde. Puis, j’observe les gens qui m’entourent. Leurs belles amitiés peuvent me rendre jaloux, dans le sens positif du terme, et m’inspirer? De même que les événements, qu’ils soient heureux ou terribles, qui nous traversent.

© Rochier/Moog/Gaarn chez Casterman

Nicolas : C’est du vécu. Des histoires comme ça, on en a tous. Des Tonio, on en connait tous au moins un.

Gilles : Ici, la difficulté explique le temps que j’ai mis à écrire cette histoire. Parce qu’il ne s’y passe rien de précis, dans les pérégrinations de Tonio et son ami, il fallait que je travaille en orfèvre, que le texte soit capable de résonner là où les images ne le peuvent pas. Les dialogues m’ont pris énormément de temps.

Il y a quand même ce fauteuil roulant, omniprésent.

Gilles : Quand un fauteuil roulant arrive dans la famille, dans les couloirs, les chambres qu’on connaît, ce n’est pas anodin, notre rapport aux choses est changé. Mais il permet une certaine mise en scène sans être focus dessus, non plus, mais en faisant ressentir qu’il maltraite Tonio.

Les gens aiment dire ce qui compte à leurs yeux, les choses importantes qu’ils veulent faire, ils en parlent comme d’impératifs pour finalement ne rien en faire. Tonio, lui, n’est pas comme ça. On va lui couper sa deuxième jambe, il ne sera plus un homme, il ne pourra plus jamais se tenir debout. Alors, il joue son dernier va-tout.

© Rochier/Moog/Gaarn chez Casterman

Nicolas : Le récit devait rester fluide. Il fallait que j’évite les excès graphiques, les gros nez, ne pas en faire des caisses, en fait, pour rester à mesure des personnages. Épurer. Laisser l’histoire et son déroulement sur un fil.

Cela dit, il a un peu joué avec le feu quand on voit sa vie par l’intermédiaire des flashbacks que vous nous proposez.

Gilles : Totalement, il a tout fait pour la perdre, sa jambe. Et pas que : sa tête, ses bras… Il a tout fait pour être le plus con, le sujet de l’attention. Mais, vous savez, on a tous un Tonio, capable de nous égayer mais aussi de nous fatiguer.

Nicolas : Tonio, c’est un super personnage à animer. Le genre qui n’est jamais en reste dans les concours de vannes.

Pour mieux comprendre ce qui lie les deux personnages, vous avez chapitré cette histoire et joué le jeu des flashbacks.

Nicolas : Et il importait peut-être encore plus de le faire en sobriété. Ces flashbacks, c’est limite du cartoon, un dessin plus épuré qui offre une respiration au lecteur. Sans l’empêcher de penser que la fin dramatique va finir par arriver, tôt ou tard. C’est l’occasion d’y glisser du comique de situation.

© Rochier/Moog/Gaarn chez Casterman

Autre personnage, cher à vos oeuvres, sans pour autant que ce soit un album dessus : la banlieue.

Gilles : Elle me passionne, j’y habite, il m’est facile d’écrire dessus. Parce que son décor vampirise en quelque sorte l’histoire : c’est un jeune décor qui a 50 ans et commence à avoir une vraie identité là où elle était touffue, auparavant. Désormais, les caractères s’affirment. Mais c’est plus un décor, un prétexte.

Cela dit, vos deux héros vont s’en évader, le temps d’une excursion à la mer.

Gilles : Quelle escroquerie. Il n’y a rien de plus vulgaire en amitié, pour moi, quand on est face à un ami dans la douleur de lui dire : on va aller à la mer. Je l’ai fait et on me l’a fait, hein. Quand on a perdu sa femme, qu’on va nous couper un bras. Comme si l’eau salée faisait du bien…

© Rochier/Moog/Gaarn chez Casterman

Nicolas : Là où la banlieue refermait tout sur les personnages, les limitait; ce passage à la mer permettait de relâcher la pression. Il offrait plus de perspectives là où les murs faisaient ressentir l’oppression. C’est un soupir avant de reprendre leurs existences, et nous de répondre aux questions.

Gilles : L’amitié, c’est quand même autre chose et elle commence très tôt. C’est une construction qui commence en maternelle, en primaire. « T’es mon meilleur ami ? » Mais celui de 14h sera-t-il celui de 16h à la sortie des classes ? Pour quelle faiblesse ou quelle médiocrité, s’arrête-t-elle ?

Tonio, lui, il a choisi son ami, celui qu’il avait envie de faire chier. Celui qui est peut-être dans un état encore pire que lui. Comme s’il n’arrivait pas à respirer correctement. Il est très anxiogène, Toni. Et celui qui pousse son fauteuil n’est peut-être pas moins handicapé.

On a parlé de votre collaboration à deux, mais il y a aussi Jiip Garn qui fait un travail assez saisissant au niveau des couleurs.

Gilles : Il s’agit de Jean-Philippe Garçon avec qui nous avons déjà été amenés à collaborer. Il connaît son travail, sait comment fabriquer un album esthétiquement. Du coup, il nous a filé un coup de main et de la densité. Je voulais qu’il soit sur la couverture. Parce qu’un coloriste, en fait, se pose d’autres questions que le dessinateur et le scénariste. Et c’est ni plus ni moins que de la mise en scène qu’il rajoute à nos livres. Il est interprète mais aussi metteur en scène.

© Rochier/Moog/Gaarn chez Casterman

Nicolas : Avec la couleur, dans le format carré des flashbacks, Jean-Philippe a permis d’isoler des détails, de renforcer la narration. C’est un jeu de propositions entre nous. On remet à notre sauce, mais lui finit toujours par isoler certaines choses. Il fait l’interprétation de mon interprétation.

Puis, graphiquement, il était important que je tienne le même trait. Mon inquiétude portait sur la fin. Encore plus, là, je ne devais pas me louper, je ne devais pas être ridicule, ni misérable. La séquence finale, il a fallu que je la mette au point, pour qu’elle referme un minimum l’histoire.

Maintenant qu’elle est joliment refermée, vous avez d’autres projets ?

Nicolas : J’ai une série dans Fluide qui continue. Et Gilles se lance dans de nouvelles histoires.

Gilles : Oui, une histoire avec Daniel Casanave. Et un autre projet dans lequel je serai tout seul à la barre.

Titre : En roue libre

Récit complet

Scénario  : Gilles Rochier

Dessin : Nicolas Moog

Couleurs : Jiip Garn

Genre: Chronique sociale, Comédie dramatique

Éditeur: Casterman

Nbre de pages: 88

Prix: 20€

Date de sortie: le 02/05/2018

Extraits : 

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