Pierre Dungen s’envole avec Bertier : « Sincèrement, je pense que tout a été dit et qu’être chanteur ou musicien aujourd’hui, c’est s’instruire, s’imbiber, s’imprégner »

À la scène comme à la chanson, des couples, on en connait pas mal. Johnny and Mary, Bonnie and Clyde et on en passe. De courant d’art en courant d’air, voici qu’Anna et Roby pointent le bout de leur nez et de leur amour immodéré de plein de choses : les belles ambiances, la chanson en français et le ciel sans limite. De quoi donner corps (et âme) à un concept-album de toute beauté, le deuxième de Bertier, un collectif en constante évolution. Rencontre avec Pierre Dungen, son auteur-interprète. 

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Bonjour Pierre, Bertier sort son deuxième album et c’est un événement dans le microcosme musical belge. Vous êtes la voix de ce collectif. Mais comment s’est-il créé ?

Ça fait un moment que je suis dans le monde de la musique. Ça s’est matérialisé de manière festive et résolument rock et reggae à une certaine période : je chantais torse-nu en sautant dans tous les sens.

Mais, c’est vrai, avec la sortie de Dandy en 2014, j’ai commencé à être beaucoup plus dans la musique. Tout le temps, même. La dynamique collective, je l’ai voulue pour que les personnes qui font partie de Bertier puissent passer un petit moment ou rester plus longtemps, partir pour mieux revenir aussi. On sait toujours qu’on va se retrouver, de toute façon. Et tout ce petit monde participe en tout ou en partie à la création autour de mes histoires. Ces musiciens, issus de différents univers, ils jouent, ils composent ou arrangent autour de mes histoires…

À la lumière du jour, je forme des futurs enseignants, en fait. Je suis historien de formation. Ce qui aide forcément à raconter des histoires. Il m’en vient tout le temps. Mais chanter, ce n’est pas que la scène ou un album, c’est chronophage !

Mais qu’est-ce qui se cache derrière Bertier ?

À l’origine ? Je dois admettre que je ne me souviens plus très bien. Mais il y avait dès le départ cette volonté d’être francophone. Bertier, c’est une fidélité à Madeleine Bertier, aussi, mon premier groupe.

Ça a pris une autre tournure avec beaucoup d’énergie donnée, misée sur le travail en studio. Amaury Boucher, aux côtés de Quentin Steffen, a dû travailler des semaines sur certains morceaux. Il a fallu faire une oeuvre de synthèse de toutes les influences amenées par les musiciens. C’est bien clair pour nous, nous ne sommes pas là pour jouer dans la cour des grands, plus dans l’expérience que la performance, mais je suis là parce que ces musiciens sont là, qu’ils sont fondamentaux pour moi. Les musiciens les plus intéressants sont ceux qui passent le plus de temps à en écouter ! Sincèrement, je pense que tout a été dit et qu’il y a une prétention folle à dire : « Pas le temps d’écouter de la musique, je dois créer« . Être chanteur ou musicien aujourd’hui, c’est s’instruire, s’imbiber, s’imprégner.

D’ailleurs, il y a des références dans vos chansons. Musicales mais aussi littéraire, comme Nerval sur le précédent album.

C’est par les lectures, en regardant des tableaux qu’on est confronté à la vie. Ce texte Nerval, il m’est venu en dix minutes, il devait être dans ma tête depuis un moment et est sorti au bon moment.

Ce déclic d’auteur-interprète, je l’ai eu dès mes douze ans, j’écrivais des textes. Dans mon adolescence, j’ai toujours eu le désir de faire des chansons. En pensant placer des textes chez d’autres, avant tout. C’est mon rêve. Après, c’est vrai qu’il n’est pas facile de me chanter… mais je peux plus m’adapter qu’on le croit ! (rires). La trentaine passée, j’ai eu la nécessité de faire quelque chose de sincère de ce qui était devenu obsessionnel. Chanter, j’en rêvais la nuit. Je me cognais aux poteaux en pensant à mes textes… en français. La langue dans laquelle je vis et rêve.

Des grands vous y ont mené ?

J’y suis venu par des grands chanteurs, puis poètes, en effet. Ça a commencé comme ça. (Il récite) « La marée, je l’ai dans le coeur Qui me remonte comme un signe Je meurs de ma petite soeur, de mon enfance et de mon cygne Un bateau, ça dépend comment On l’arrime au port de justesse
Il pleure de mon firmament Des années lumières et j’en laisse. » Ce n’est pas un poète, ça, c’est Ferré ! Enfant, j’étais vivant en les écoutant, les Gainsbourg, Bashung, Thiéfaine, Brigitte Fontaine, Barbara… Aussi, je me réjouis de voir Klô Pelgag au Francofaune. J’y ai découvert le rappeur Badi, aussi.

Je me disais que, dans les recoins, il y avait aussi du Axel Bauer, du Murat mais aussi du Dalcan dans ce que vous faites !

Dalcan, oui ! Je me souviens de l’avoir écouté dans les années 90. Il fait partie de ces Français de la pop comme Dominique A, Daho et Biolay pour lesquels j’ai beaucoup de respect. Charlelie Couture aussi ! Ils ont apporté quelque chose, une singularité.

Comment définiriez-vous votre musique, alors ?

Nous sommes plus sous influences afro-américaines que valse musette. Avec un soupçon de pop-électro – il s’y réalise des choses fascinantes en ce moment. Il y a une volonté de nouveau possible. Encore une fois, on n’inventera pas le fil à couper le beurre mais pourquoi pas avoir un point de vue différent ?

© Lara Herbinia

Alors, plusieurs musiciens ont tourné avec Alain Bashung, dans sa dernière période. Yan, par exemple, a conduit la dernière tournée. Il en est marqué. Et forcément, ça peut se sentir dans Bertier.

Après, ce qui me préoccupe, c’est l’intemporalité. Quand on aime un morceau, peut-il vraiment devenir désuet ? Sur mon flow, c’est très varié, du jazz de l’entre-deux-guerres, des années 60 jusqu’à maintenant, moins les années 80’s. Parfois, je fais des verticales d’artistes, comme avec le pinard, et j’écoute l’intégralité de l’oeuvre d’un artiste. Je pense qu’il faut sortir de la logique commerciale, passer par-dessus les nouveautés et pourquoi pas retravailler des morceaux, les réadapter comme font certains artistes au lieu de sortir un best-of ? Certains morceaux peuvent sembler être des vieilleries. Pourtant, j’aime laisser un peu de temps au temps… tout comme j’aime dire du bien des gens que j’aime.

Vous parlez de point de vue, une idée qui doit plaire à Lara Herbinia, photographe qu’elle est.

Capter le vivant, la spontanéité, ça me parle. Comme dans le projet « Le Cri » que Lara mène. Crier, c’est lâcher prise. On a chacun notre manière de se laisser aller. Je pense qu’on essaie de sublimer le moment si court qu’est la vie. Pas de le rendre plus beau mais de le rendre.

Lara, historiquement, elle était choriste avant de faire de la photo. C’est elle qui permet les harmonies entre les cordes et les cordes… vocales, entre l’organique et la programmation.

Justement, n’est-ce pas une volonté de miser plus sur l’improvisation que sur la canalisation ?

C’est sûr que d’une idée générale, l’improvisation peut faire beaucoup de choses. Quand on compare une maquette originale à la version finalisée, il y a parfois un monde de différence, ne restent que la compo et les mots. Quoique, même ça, ça change aussi. Et, lorsque nous entrons en résidence en préparation des lives, pour travailler la scène, on remet un plat ! On est tout le contraire d’une logique de musiciens de studio.

En fait, le travail est constant et évolutif. Je suis très surpris de la variété de choses que les différents musiciens peuvent entendre d’un morceau, les chemins qu’ils peuvent prendre. Par exemple, Jean-François Assy a créé les cordes depuis chez lui. Il était tellement inspiré que ses cordes ont pris beaucoup plus d’importance que prévu sur la chanson Star Système. Jean-François était le premier étonné qu’Amaury et moi gardions autant de choses. C’est vrai qu’on n’avait pas imaginé ça du tout. La section rythmique était prévue pour accompagner le morceau tout au long. On a nettoyé, fait sauter ce qui devait l’être et on est finalement arrivés à un morceau qui se fait à moitié en cordes-voix.

© Lara Herbinia

Jean-François Assy, merveilleux musiciens de Daan, Christophe mais aussi Bashung, comme un autre !

Autre cas, celui de Yan Péchin que nous sommes allés chercher, une fois, à Paris. Il y avait 250 kilos de matos à transporter ! Du coup, on en a profité pour rester trois jours dans son studio, on a fixé les guitares et on a pu inventer. Plus tard, lorsque je l’ai logé chez moi, il a subitement eu une idée pour le texte Ange Déçu. Il a pris une guitare qui traînait – une foutue guitare à cinq cordes dont une était cassée -, on a fait un enregistrement de fortune et on l’a gardée jusqu’au bout, cette idée.

© Lara Herbinia

Puis, il y a Florent Le Duc…

… le batteur mais aussi organisateur de Francofaune. Je l’ai rencontré au théâtre 210. Lui, c’est un peu le chef d’orchestre – comme pour son festival ! -, il crée du lien. Et c’est ce que j’aime ! J’aime repérer les talents et parvenir à les mettre en lien. C’est tellement mieux que de faire tout dans son coin.

© Lara Herbinia

Toutes les idées sont bonnes à prendre, j’incite tout le monde à ne pas se gêner de composer. Même les accidents de parcours ! Comme en cuisine quand un chef renverse sa tarte et que ça devient une formidable recette. Gil Mortio, de Joy as a toy, nous a aussi rejoints pour la scène. On en est ravis. Son côté électro rock touche-à-tout déjanté, on adore, il n’a peur de rien. Il peut tenir une basse, un clavier, une guitare… un cheval un peu fou comme Yan. Ce collectif, fort de plusieurs multi-instrumentistes, c’est un laboratoire à surprises.

Y’a-t-il quand même un canevas pour ces morceaux ?

Disons qu’on navigue vers l’audace avec des morceaux plus directs pour donner l’envie aux gens de pousser la porte afin qu’ils arrivent aux chansons les plus complexes. On veut nourrir l’échange. Avec des touches électro, ça ouvre des portes. Il y a beaucoup de groupes actuels qui, sur des versants plus ou moins électroniques, construisent une musique intéressante.

Bertier, dans un premier temps, ce sera une quadrilogie, c’est ça ?

Il n’y a pas de plan de carrière mais, oui, j’aimerais faire tenir quatre albums ensemble. Il y a eu l’eau avec Dandy. Avec Anna et Roby, c’est l’air, ça tombe bien il en faut pour ne pas étouffer. Après, viendra le tour du feu et de la terre. Il faut dire que l’observation des éléments, c’est un de mes centres de grand intérêt.

Concrètement, sur ce deuxième album, comment avez-vous ciselé les textes ?

C’est très compliqué, ça dépend de la manière dont les textes viennent. Ça peut prendre dix minutes – une inspiration subite qui donne un texte auquel je ne retoucherai pas – comme de longs mois, le temps de retravailler, de dé-littéraliser, d’être plus franc. Cela dit, du temps où j’écrivais au stylo, ma main n’allait pas assez vite. Maintenant, avec le clavier, je tiens plus la cadence.

En savez-vous plus sur vos personnages que ce qu’en dit ce concept-album ?

J’écris en recherchant le détail, le mouvement, pas pour le réalisme. On peut raconter des histoires importantes sans être dans la réalité. Je ne recherche pas l’épaisseur psychologique et j’ai peur de deux choses : d’enfermer les gens dans une interprétation ou de m’ennuyer. Donc, si j’ai des textes qui n’ont pas été retenu pour l’album, comme un sur les papillons que j’aimais beaucoup, je n’ai pas franchement approfondi mes personnages.

Des textes, j’en ai écrit des milliers et j’en ai jeté plein. Pour cet album, je devais en avoir vingt ou vingt-cinq. Plus des projets, quelques quatrains. Ceux qui sont restés ont recueilli l’accord de tout le monde, du moins sur l’idée générale. Le texte sur les papillons, je le trouvais chouette mais on a utilisé sa musique pour d’autres paroles. Je l’ai donc jeté. Bon, si les paroles étaient bonnes, elles reviendront.

© Lara Herbinia

Pas de papillons, donc, mais un oiseau-lyre ?

Quoi de mieux dans cet univers aérien ? J’ai toujours été fasciné par les oiseaux. Comment s’imaginer qu’ils sont les petits-enfants de certaines familles de dinosaures ? Pour moi, il n’y a pas grand-chose de plus beau qu’un oiseau, que ce soit dans leur plumage mais aussi dans le principe des migrations… même si Théo (ndlr. Francken) n’aime pas ça ! (rires)

Mais je dois bien admettre que je suis claustrophobe et que je souffre de vertige. Pourtant, j’aime l’idée d’avoir autre chose au-dessus de ma tête. Qui sait, je serai peut-être réincarné en oiseaux qui a le vertige ou alors en… autruche !

L’oiseau-lyre, il est sur la pochette, aux côtés d’autres éléments tout aussi mystérieux.

Il y a ces deux enfants, habillés en indien. Je suis adulte plus ou moins responsables mais si je ne suis pas à l’aise dans un groupe, je m’en vais. Bon, ça va de mieux en mieux. Avec les enfants, je n’ai jamais eu ce problème. L’enfance, c’est très cruel mais quelque chose m’accroche plus que tout : cette faculté d’émerveillement, cette complexité et cet intérêt pour le vivant. Avec des enfants, on peut déconner avec sérieux. Il y a une fraîcheur, une espièglerie qui me séduit.

© Lara Herbinia

Avec les indiens, disons que je me sens plus du côté du Dernier des Mohicans que des cowboys. J’aime ce côté autochtone. J’appartiens à une tribu civile, polie, mais je ne suis pas domesticable. Il ne faut pas m’emmerder. Après, je n’ai pas le temps d’être agressif.

Prochaine étape, le live !

Oui, il y aura Noé en première partie. On jouera les nouvelles chansons avec sans doute deux morceaux du précédent album. Nous ne voulons pas d’un set trop long mais qu’il soit évolutif si d’autres dates de concert arrivent. En live, nous livrons nos morceaux à la récréation, ils sont ouverts à tous et pas à l’abri d’une découverte, d’une surprise. On va amener de la trompette sur cette grande scène du Théâtre 140. Il y aura aussi une structure qui peut s’exporter. On veut garder un esprit léger, d’autant plus quand on est à douze sur scène.

Je trouve important quand on n’est pas un groupe de cover (ou qu’on n’a pas de hits sur lesquels s’appuyer) mais qu’on joue ses propres créations, de ne pas jouer la longueur, d’offrir une bulle aux spectateurs et de les laisser s’en aller. Quitte à laisser un goût de trop peu, je préfère ça que lasser.

Ça ne risque pas ! Merci beaucoup Pierre et longue vie à Bertier !

© Lara Herbinia

Bertier sera en concert le 26 octobre au Théâtre 140 (140 Avenue Eugène Plasky à Schaerbeek)

Artiste : Bertier (Page Facebook)

Album : Anna et Roby

Nbre de titres : 12

Durée : 41min

Autoproduit

Distribution : Freaksville Record

Date de sortie : le 22/09/2017

 

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