René Georges: « Je ne voulais pas m’approprier Vernon Subutex comme un acteur ou à la première personne mais comme un lecteur »

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12h55. Studio du théâtre de Namur. J’ai rendez-vous avec le metteur en scène René Georges pour parler du projet Vernon Subutex qui sera proposé vendredi et samedi dans la grande salle. Il est en pleine discussion avec Kris Dane. Je reste dans l’ombre, attendant discrètement la fin de leur conversation. Sentiment d’être là où je ne devrais pas – la porte était ouverte -, à entendre ce que je ne devrais pas entendre. L’envers du décor. Le spectacle en train de se construire. Moment privilégié.

Ce week-end, ils seront sur scène pour proposer cette adaptation du livre du même nom de Virginie Despentes. Le tome 1 pour être précis, Vernon Subutex étant prévu en trois tomes, dont le troisième se fait attendre des lecteurs captivés par les deux premiers opus.

« Vernon Subutex, c’est son nom, un punk-rockeur de 45 ans qui, suite à la dématérialisation de la musique, perd son boulot de disquaire, pour glisser progressivement dans l’exclusion sociale et se retrouver à la rue.
Malgré tout ce bazar, ce “just old man mother fuckers”, comme dit Arno, est encore là, avec sa dégaine et ses tatouages, son pouvoir de séduction, mais sa mémoire est en feu. Il déambule dans Paris, croisant des personnages de tous bords, parfois même des fantômes de sa jeunesse, désenchantés ou indignés.
À 20 ans, ils étaient punks. Et à l’approche de la cinquantaine, à quoi ressemble leur vie ? Roman noir et rock, Vernon Subutex est une remarquable cartographie de la société contemporaine, tout à la fois rugueuse et apaisée, écrite à l’os et avec un humour ravageur par Virginie Despentes. »

Source: www.theatredenamur.be

Une pièce de théâtre? Que nenni! Une performance? Peut-être mais le terme est galvaudé et son usage trop souvent limité à des approches pédantes.

Le terme « adaptation » est peut-être celui qui lui convient le mieux. Réappropriation peut-être. Expérimentation encore.

Le décor du livre ne sera pas reconstitué, des comédiens ne camperont pas les personnes de Despentes – Vernon, Alex Bleach et ses amis. Ici, René sera le lecteur, accompagné de Kris Dane et de ses musiciens et de Xavier Istasse pour la mise en image. Projet qui mêle les disciplines artistiques donc et où la musique occupe une place centrale.

Quoi de plus logique pour narrer l’histoire d’un ancien disquaire qui traverse Paris avec son iPod et ses souvenirs musicaux?

Entretien avec un passeur, lecteur, metteur en scène, René Georges

Pourquoi ce livre?

Ce personnage de Vernon rejoint beaucoup de choses que je traverse, que j’ai traversées. Je m’identifie à lui, comme beaucoup d’hommes. La rencontre avec un livre, c’est un hasard heureux. Mais en même temps, quand tu cherches un livre, c’est qu’il correspond à ton état d’esprit.

Je connaissais le travail de Virginie Despentes, c’est tombé comme une lettre à la poste. Son personnage de Vernon, c’est un grand personnage, comme dans les grands romans historiques. Anna Karenine,… Vernon est très mythique, il a une dimension comme ça, propre au XXIème siècle.

En quelque sorte, tu es Vernon. Pour certains – dont moi -, il est difficile aujourd’hui, avant même de voir le spectacle, de penser à Vernon sans l’associer à ton image, ton physique…

Oui, tu n’es pas le premier à me le dire. C’est paradoxal, je ne l’ai pas cherché. On a traversé des choses similaires, j’ai un peu le physique, ma peau parle d’elle-même. Et puis le livre m’accompagne depuis des mois que je travaille sur ce projet. Mais je me considère surtout comme un passeur, pas un acteur. Le livre est d’ailleurs écrit en « il » et pas en « je » sauf dans un passage. Je ne pouvais donc pas m’approprier le personnage comme un acteur, l’interpréter à la première personne. Mais l’appréhender comme un lecteur, un passeur est au final plus intense que de jouer un rôle. Il y a une prise de risque maximale, tu dois transmettre, faire passer les choses et les vivre à l’intérieur de toi.

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En tant que metteur en scène, as-tu d’emblée fait ce choix de mêler les disciplines?

C’était une évidence, dès le départ. L’interaction entre la musique et la littérature, elle est évidente. La frontière entre la poésie et la musique, elle n’existe pas. Pourquoi un poème passe les millénaires? Un poème, comme une chanson, c’est une contraction du monde. Pourquoi un morceau de musique passe les frontières?

Pour la vidéo, on a fait un véritable travail d’immersion avec Xavier Istasse, on est allés à Paris, on a pris cette ville avec son temps, sa réalité de maintenant, ses laissés pour compte. La Goutte d’or, Barbès, c’est ça Paris. Les gens qui ont du pognon à Paris, ça les valorise de voir ça. Mais ceux de l’autre côté, ils sont délaissés. L’histoire de Vernon, c’est ça, il faisait de la poésie par la musique puis la crise du disque arrive, il ne voit pas les choses arriver puis à moment, ça roule plus, le système l’a avalé.

De Vernon et Despentes, on glisse sur Patti Smith, qui mêle, démêle, entremêle poésie et chanson refusant de cloisonner les disciplines. Il y a quatre mois, l’icône Patti Smith était sur la scène d’Esperanzah… Tout est dans tout…

Parlons un peu d’Esperanzah justement, dont tu présides l’asbl… Le livre évoque la question des idéaux, est-on fidèle à ceux-ci quand on avance en âge… Quand Renaud soutient Fillon par exemple…

Il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis mais là c’est un drôle d’avis.

Mais effectivement, c’est un des défis avec Esperanzah, trouver des artistes engagés, qui ont des valeurs, un rapport au monde politique, engagé et qui ont surtout un regard poétique dégagé de tout marketing, des principes marchands, du vedettariat. L’enjeu est là, pour toutes les disciplines artistiques, c’est difficile.

J’aurais voulu être musicien aussi. Je suis fasciné quand je vois les musiciens ici, ils arrivent, s’échauffent, prennent leur guitare puis en trois minutes, ils inventent quelque chose. Il y a un côté art pauvre, dans le bon sens. Le théâtre, ça nécessite de mettre des choses en place avant de commencer des répétitions. Un instrument, une personne et tout est là. Le théâtre, ça demande des moyens.

Certains voient dans Vernon Subutex un polar… n’est-ce pas plutôt une quête? Matérielle d’abord – une cigarette, un toit, un lit – et ensuite une quête de sens, le sens de la vie?

C’est très juste ce que tu dis, Vernon a d’abord peur de se retrouver à la rue. Il est effrayé, il n’est pas armé. Puis il s’adapte, comme face à la guerre: l’instinct de survie. Et en même temps, on ferait la même chose, aller sonner chez des potes,une nuit là, une nuit là. Puis à un moment il se rend compte que le système le pourrit de l’intérieur. Il  ne voit pas venir les choses, il les subit.

Dans le tome 2, il est plus dans la pacification, il se tait d’ailleurs, et les gens reviennent vers lui, il évolue, il est mieux là. Il est malade comme un dément… mais heureux.

vernon-subutex-1-olivier-henrionParlons musique: Kris Dane sera sur scène avec ses musiciens…

Kris s’interroge sur sa pratique musicale, c’est un expérimentateur, il sait toujours rebondir, il cherche, modifie toujours. Kris, c’est « je suis libre, je prends mon instrument et je joue ».

Il n’était pas question ici de coller un album de Kris sur le texte, il a travaillé sur une véritable création.

Avec ce projet, on est sur un fil, on est en danger. Je ne voulais pas d’une démarche où on décidait de faire un morceau d’une minute 15 « parce qu’il le fallait ». Je voulais travailler dans l’urgence, nous mettre en danger. A deux jours, on remet encore en cause des choix: on ne fait jamais ça au théâtre!

J’assume ce parti pris, monter sur le fil, avec le risque de tomber, c’est pur, c’est cette pureté qu’il faut préserver. Une énergie un peu barbare. Le rock, ça ne veut rien dire, c’est une énergie. Le punk, no futur, ça ne veut rien dire: c’est « no future for that ». Ca, je suis d’accord. Mais le côté folklorique du punk, c’est devenu des trucs qu’on met sur des t-shirts et qu’on vend chez H&M. Les types qui font de la musique et rêvent de passer en radio, font des morceaux de 3 minutes 30 et font à côté des jingle pour Belgacom, c’est pas ça.

On n’est pas là pour plaire mais pour traverser une expérience avec le public, tendre une main vers les gens. Personne n’est obligé de la prendre. Et si on te dit « voilà ce qu’il faut faire pour que les gens te tendent la main et t’embrassent », t’es vendu. Et à mon âge… c’est ça préserver ses idéaux. Je vais avoir 50 ans, je ne mets pas un genoux à terre… mais je peux me faire avaler, comme Vernon.

… mais il se relève

Oui, c’est ça qui m’a bouleversé. Mais on ne va pas me proposer de monter un Feydeau ou un Molière. Je ne suis pas le bon public pour ça.

Quel est l’objectif, au-delà des deux représentations namuroises?

Clairement d’autres représentations. Des choses se discutent, des personnes importantes seront présentes ce week-end. On veut le proposer ailleurs ensuite. Il y avait plein de gens qui voulaient avoir les droits d’adaptation mais Virginie Despentes nous a choisi nous. On a su dire « on ne veut pas faire du bankable », on est dans la résistance.

Patrick Colpé (Directeur du Théâtre de Namur) nous a soutenus aussi ; il faut maintenant laisser les autres entrer dedans…

Si vous n’avez pas déjà vos places, ne trainez pas: s’il y a un spectacle à ne pas manquer en cette fin d’année et dont on risque de parler dans les prochaines semaines, c’est celui-ci! Et si vous n’êtes pas libres, achetez le livre, entrez dans la vie de Vernon avant d’avoir une autre occasion de le voir dans l’adaptation de René Georges appuyé par Xavier Istasse, Kris Dane et ses musiciens.

B. Demazy

(Photos: Olivier Henrion & Benoît Demazy)

Texte Virginie Despentes / Conception, adaptation & jeu René Georges / Musique et chant Kris Dane  Bass d’Anthony Marcon / Drums Tricky / Images et réalisation art vidéo Xavier Istasse / Production Compagnie Hypothésarts, XK Theater Group

Ce 2 et 3 décembre au Théâtre de Namur

Billetterie: www.theatredenamur.be

 

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