Polémique: L’héroïne de BD « Tamara » liposuccée par un cinéma manquant scandaleusement d’épaisseur

Dans la série « tout va bien dans le jo-li(sse) monde du cinéma français », après nous avoir refourgué un faux-nain (même s’il était Dujardin), avoir évacué un comédien black de l’affiche des Sarrazins… oups des Visiteurs et avoir privé Aladdin d’un de ses deux « d », voilà que le merveilleux cinéma français et populaire adapte « Tamara », la très sympathique héroïne rondouillarde de la BD éponyme de Zidrou et Darasse. Sauf que, comme d’habitude, les premières images du film bafouent totalement la BD, son esprit et le public (que ce soit celui de la BD ou du cinéma). Jusque quand le cinéma va-t-il tout sacrifier pour des diktats dépassés?

MÀJ 17/11/2016: Droit de réponse à une interview de Christian Darasse, dessinateur de Tamara

MàJ: Critique à lire ici

MàJ 2: Interview de Jimmy Labeeu, ici

Tamara - tendresse - zidrou - darasse
(c) Dupuis – Tamara par Darasse et Zidrou

Tamara! Tabernak, diraient les québécois! Il y a de quoi tonner, jurer et être complètement… désabusé. Si on nourrissait quelques espoirs à l’annonce du film (bon, pas mal d’inquiétudes aussi, c’est vrai, mais sans qu’elles ne se portent à la hauteur du désastre qui se dévoile), les voilà balayés. Car oui, sous la houlette du réalisateur Alexandre Castagnetti (le génial troubadour de La Chanson du dimanche et récent adaptateur du pas trop mal « Grimoire d’Arkandias ») mais aussi certainement d’une production adepte des strass et des paillettes de l’image parfaite et sans aspérité, voilà que Tamara a fondu. Une trahison pour tous les lecteurs de la bande dessinée qui espéraient enfin voir une héroïne digne de ce nom et de ses bourrelets. Touché, coulé, manqué et surtout, liposuccé!

Tamara, c’est quand même un symbole. Celui d’une fille bien dans son époque, dans sa peau (pas au début, mais de mieux en mieux au fil des épisodes) et dans sa chair. Un symbole qui évacue les complexes et invite à, nous aussi, être à l’aise avec notre peau, à respirer la liberté de faire ce qu’on veut, qu’on soit fin ou gros, petit, grand ou moyen, peu importe la couleur de peau. Et, au fil du temps, cette série humoristique qui a su séduire avec talent des milliers de lecteurs a évolué vers une dimension multiculturelle, entre une demi-sœur noire ébène et un petit copain, hidalgo d’origine chilienne. On vous le dit, Tamara, c’est une bd en or qui a sa place dans les écoles, si si!

Tamara - amis - bd - zidrou - darasse
(c) Dupuis – Tamara par Darasse et Zidrou

Ça c’était sur papier. Et si Johnny chantait, à l’égard d’Antoine, « Cheveux longs, idées courtes » dans les années 60, aujourd’hui il suffit de quelques pellicules pour faire tout et surtout n’importe quoi!  Y compris dénaturer une oeuvre originale. Un peu comme si on avait fait jouer les Schtroumpfs par des Minions, si Bill le Cocker avait été incarné par Rex Chien Flic, si Fifi Brindacier avait prêté ses traits à Heidi, si les Digimon avaient pris la place des Pokémon, comme si Harry Potter avait soudain eu une vue de pilote de chasse et Ron des allures de beau brun. Rien à voir. Comme la Tamara de papier et celle de l’écran.

Bon, c’est vrai, l’équipe du film a bien tenté de nous rassurer et de nous conforter dans nos espoirs (fous) avec un croquis « enrobé et basané » des deux acteurs principaux (un joli dessin d’ailleurs de Christian Darasse); depuis la révélation de l’affiche du film, on s’est tous senti roulés et trahis. Non seulement, Yoli paraît bien pâle à côté de la petite fille à la peau si brune de la BD, mais en plus ce bellâtre de Diego n’a plus rien d’un Chilien mais d’un ersatz, tout « miam-mioum » comme dirait Yoli, entre M. Pokora et Kev Adams (oui oui Kev Adams, comme celui qui a joué dans Les Profs, ce succès inimaginable et totalement immérité qui a remis la BD dans l’ère du temps et à la mode du cinéma irrespectueux), Rayane Bensetti (qu’on aime d’ailleurs beaucoup dans Clem, il ne s’agit pas de s’en prendre à l’acteur, du tout!).

Diego
(c) Dupuis – Tamara par Darasse et Zidrou

Même Wagner, le boutonneux repoussant de service, se trouve, dans la version filmée, être un beau gosse à lunettes (en l’occurrence, le très populaire Jimmy Labeuu). C’est fini le chiqué, merde, ces acteurs en vogue (et que vous voulez sans doute propulser), vous aurez d’autres films pour les utiliser, faites place à des vraies incarnations de ces héros, quoi!! D’ailleurs, on n’a rien contre ces gentils gars qui ont vent en poupe, puisque nous partons de l’idée que tout le monde a sa place et c’est même ce à quoi nous appelons ici. Tout le monde, vraiment tout le monde, même avec des formes et des rondeurs, même petits, même pas beaux. TOUS, encore plus quand un rôle comme celui de Tamara leur tend les bras pour, ensuite, leur… échapper.

Mais ce n’est rien à côté de Tamara. Car si le personnage du 9ème art a des raisons d’être complexée, « à peine 20 ou 30 kilos en trop », la Tamara du 7ème art n’a rien pour l’être. Ou si, allez, les 100 grammes pris hier soir lors d’un copieux dessert (normal, ce sont les vacances). Sinon, cette Tamara interprétée par la débutante (et on est très contents pour elle, il ne s’agit pas de cracher dessus) Héloïse Martin n’a pas de quoi affoler la balance. Elle tient la ligne sans être un fil de fer non plus, mais tout en se tenant très loin, à des années-lumière, de l’idéal porté en courbes et en rondeurs par l’héroïne de Zidrou et Christian Darasse. La production n’a d’ailleurs rien trouvé de mieux que d’affubler l’actrice d’un pull rose dans lequel elle surnage, histoire de donner l’impression qu’elle est un peu enveloppée. Bon, on a quand même évolué depuis les trucages des années 20, si je puis dire.

Tamara banderole
(c) Dupuis – Tamara par Darasse et Zidrou

Et en faisant fi de cela, en préférant le lisse et le diktat d’une beauté sans aspérité, l’affiche du film (qui ose quand même « La revanche d’une ronde », ils ne doutent de rien!) fait coup double. D’abord, comme le montre la plupart des commentaires qui ont giclé dès la publication de l’affiche, c’est tout un lectorat qui se sent trompé. Ainsi peut-on lire: « On n’a pas la même définition de ronde« , « Z’ont pas du regarder la même BD que moi !!!!« , « White washing et thin washing« , « Tamara est censé être pratiquement obèse et c’est ce qui me plaisait dans la BD car je pouvais m’identifier à elle. Mais là pour le film elle n’est pas « grosse » du tout … Je pensais voir un film pour ado qui met ENFIN une jeune fille avec des rondeurs en premier plan. Je suis déçue! Société de merde! » et j’en passe. Du coup, vu le peu de ressemblances avec les personnages originaux et l’esprit de la série BD, on commence à comprendre pourquoi sur cette affiche, injustement, il n’est même pas fait mention d’une quelconque info du style « d’après les personnages créés par Zidrou et Christian Darasse ».

 

famille Tamara - film
Copyright Arnaud Borrel

Mais la deuxième contre-performance n’est pas mal non plus dans son genre, renouant avec ce que nous dénoncions dans Un homme à la hauteur, ce cinéma crapuleux est prêt à jouer à fond le jeu de la discrimination. Alors que Nike prouve depuis quelques jours qu’il n’a plus peur de faire des pubs avec des mannequins « plus-size » (comme Dove depuis un bon moment et d’autres) et qu’il y a quelques mois sortait Bouboule (qui, outre ses défauts flagrants, avait le mérite de mettre en scène un jeune héros fort costaud), voilà que Tamara fait tomber les signaux positifs pour mieux appuyer là où ça fait mal. Ben oui, outre quelques rares exemples, chers acteurs qui pouvez-vous targuer d’un physique échappant aux conventions ridicules (et surtout dépassées) de la mode et de ce que certains agitent comme une prétendue normalité, le cinéma populaire ne vous veut pas!  

Encore moins pour un rôle de premier plan. Faut pas déconner. Pas canon? Disqualifié sans même avoir prouvé ce que vous aviez dans les tripes. Non, ce cinéma-là, mesdames, préfère faire prendre 12 kilos (tout en s’en faisant une gloriole sur Twitter) à une actrice (on salue son dévouement, hein, ce n’est pas ça) pour qu’elle rentre sans convaincre dans le rôle d’une Tamara à qui il manquera quand même 20 kilos, au final. Ça fout les jetons, c’est injuste et révoltant et décidément archaïque à l’heure de tous les défis de la diversité. C’est honteux, inégalitaire et ça fait mal au bide, qu’il soit gros ou pas.

Allez, pour juger le reste (en espérant de bonnes surprises), on attendra le film. En attendant, comme dirait Yoli (qu’on n’est donc pas sûr d’avoir reconnu sur cette affiche), « Bigzouille » et sans rancune, mais, la prochaine fois, cher cinéma français, essaie d’avoir un peu de bagout, de prendre de l’épaisseur et de nous faire rêver plutôt que cauchemarder! Parce que là, prenez un miroir, non pour voir vos kilos en de trop, mais le reflet pitoyable que vous renvoyez.

Quelques journaux ont prolongé notre réflexion avec beaucoup de points intéressants que nous n’avions pas abordés.

17 commentaires

  1. Mais rien n ai encore gagné… Comédienne, des productions m ont bien dit : »si vous voulez continuer à travailler avec nous , faudrait perdre quelques kilos… Mais Balasko ou Bernier …c est pas pareil…elles, elles sont connues. « …

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  2. Pour bien comprendre ce qu’il se passe dans le cinéma français à l’heure actuelle (surtout les comédies), il faut savoir une chose : depuis les années 80, les chaînes de télévision participent autant au financement des films que les producteurs eux-mêmes (je vous renvoie à cet article qui explique plus en profondeur comment ça se passe : http://www.inaglobal.fr/cinema/article/la-television-enchainee-au-cinema-francais-8520 ). Ce système de financement crée un nouveau problème, celui de faire des films qui se rentabilisent non pas au cinéma mais à la télévision. Pour beaucoup de gens, des films comme Tamara ou Aladin sont certes très mauvais dans un cinéma à dix balles la place mais sont plus qu’acceptables s’ils passent à la télé. Et c’est bien là toute l’embrouille, parce que les téléfilms ben on sait que c’est nul en fait. C’est même tellement nul que c’est pour ça que ça passe pas au cinéma, d’ailleurs on ne les regarde que d’un œil la plupart du temps. Et si on se retrouve avec autant de clichés et de lieux communs insultants sur les minorités (ou encore du white washing et tout le toutim), c’est aussi parce que le cinéma français est calibré pour la télé, là où on accepte plus facilement qu’un film soit médiocre.

    Dans l’article, vous mettez l’accent sur le scandale généré par les choix à contre-courant de la BD par les studios, et je comprends parfaitement. Ce genre de choix risque de monumentalement nuire à la BD qui invite à la tolérance. Ce que je ne comprends pas c’est que vous dites « pour juger le reste, on attendra le film ». Là je dis merde quoi, si vous êtes contre les conneries du studio avant même que le film ne soit achevé, pourquoi aller le voir ??? Vous savez d’emblée que ce sera très mauvais ! Les producteurs s’en tapent que vous trouviez le film insultant, vous aurez acheté une place et de toute façon, c’est pas par le cinéma que le film va faire du profit. A tous ceux qui aiment la BD Tamara (ou toute autre BD adaptée), à tous ceux qui veulent voir plus de minorités faire leurs preuves au cinéma et à tous ceux qui veulent revoir un cinéma français comme à la grande époque : BOYCOTTEZ LE FILM ! N’allez pas le voir au ciné, ne le regardez pas à la télé, n’achetez pas le dvd et si vraiment vous avez envie de le voir pour le croire, attendez pour le télécharger (ça permettra au seul type qui achètera le dvd de gagner quelques sousous).

    Boycotter un film, ce n’est pas que vous priver de le voir, c’est aussi envoyer un cri d’alarme aux studios. Un cri qui dit : nous ne voulons pas de ce genre de films. Si vous en avez marre, la solution est juste là et elle est complètement gratuite.

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    1. Bonjour Adam, merci pour cette réflexion éclairante, sur la collusion entre cinéma et tv.
      « Pour juger le reste, on attendra de voir le film », est plus une expression qu’une réelle envie de voir ce film et de payer pour. Il me semble juste logique de ne pas critiquer l’entièreté du film sur une affiche ou une bande-annonce (que ce soit en bien ou en mal, certaines b-a sont pourraves par rapport au film, et, parfois, souvent, c’est l’inverse aussi qui se produit avec des b-a survendeuses).

      On ne compte pas acheter notre place. S’il nous est donné la possibilité d’assister à une séance presse, on ira. Mais pour le reste, rassurez-vous, on ne compte pas donner raison à une production qui joue d’une telle facilité caricaturale rien que sur son casting.
      Belle soirée 🙂

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  3. Bonjour,
    Je suis quasi entièrement d’accord avec tout ce que vous avez écrit dans votre article. Cependant, je pense que les producteurs n’ont pas voulu d’une actrice presque obèse pour ne pas promouvoir l’obésité. Une fille telle qu’elle soit (ou un garçon), je trouve ça génial qu’elle soit bien dans sa peau mais l’extrême maigreur et l’obésité ne sont pas souvent signe de santé pour la personne concernée.
    Et une chose me chiffonne dans l’emploi des mots : « fil de fer ». Les gens maigres/minces devraient eux aussi être acceptés et considérés comme normaux.

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    1. Bonjour Mélanie 🙂 Merci pour votre réaction.
      Désolé si l’expression « fil de fer » vous a heurtée, ce n’était bien sûr pas ma volonté. Je ne pars pas d’un a-priori négatif sur cette expression. Et d’ailleurs, qu’on soit gros ou mince, n’est-on pas « normal » de toute façon? 🙂 Très belle soirée!

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    2. Dans ce cas-là, autant ne pas adapter la bd. Quand le personnage principal d’une bd se plaint à longueur de temps d’être trop grosse pour être finalement joué par une fille qui a des jolies formes… ça n’a plus de sens. Quand à l’utilisation des termes, c’était peut-être maladroit… mais comme nous sommes dans une société patriarcale, nous sommes dans une société où la minceur est mieux vue que même des jolies formes…

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    3. Il faut arrêter de parler de « promotion de l’obésité » dès qu’une personne grosse comme il en existe vraiment PLEIN dans la réalité a droit à la représentation :/ Quand un personnage a un problème de santé dans un film, on ne le censure pas sous prétexte qu’il ferait la « promotion » de la maladie ou du souci médical concerné.
      D’ailleurs, tant qu’on n’est pas le médecin de la personne en question, on est un peu mal placé pour estimer que la personne en surpoids est en mauvaise santé juste à partir de comment on voit son corps. Donc si c’est vraiment la préservation de la santé publique que les producteurs avaient derrière la tête en amincissant Tamara, pour moi ça ne fait que renforcer l’impression qu’ils méprisent les vrais gros et sont en plein dans les diktats…

      Bref pour ma part je suis tout à fait d’accord avec cet article, je ne suis pas fan de la BD mais son principal intérêt c’est sa représentation diversifiée qui passe totalement à la trappe sur les images qu’on voit!

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  4. A reblogué ceci sur Diario de una secretariaet a ajouté:
    Desde el « whitewashing », pasando por el « tinwashing » hasta llegar a todos los complejos que el cine occidental potencia, eligiendo actorxs caucásicxs para personajes asiáticos, negros o hindúes. O a chicxs ligeramente redondeadxs, para encarnar personajes francamente obesxs. ¡Y así con todo!! ¿Aquí quién manda el mensaje subliminal de vergüenza, ah?!
    El héroe / salvador es blanquito, porque es mejor que lxs de cualquiera de otro color. Y las chicas gorditas sólo existen en tu espejo (Y que se queden ahí, por favor.), acomplejada.
    Me han destrozado el precioso cómic de Zidrou. (FR)

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  5. Je viens de voir le film Tamara en avant première et je dois avouer que je l’ai adoré. L’ambiance lycée actuel y est bien reconstituée et encore c’est édulcoré. La chasse aux hors « normalité » y est bien rendue. Il est vrai que je ne suis pas un intello c’est peut être pour ça que je ne comprends pas bien ce déchainement contre ce film. Moi quand je vais au cinéje n’ai pas d’apriori que ce soit comédie, policier, fantastique ou autre. La salle c’est souvent bien marrée lors de la projection. La discussion avec le réalisateur et Eloïse Martin a été sympa et a bien reflèté la société et famille actuelle.

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  6. Bon alors je suis noire et obèse et je pense donc que j aurais pu me sentir heurtée par le « blanchiment » et « l amaigrissement » des héros du film.
    Mais au contraire !! Je ne connais la BD que par les photos de couverture. Le côté basané de Diego n avait pas besoin d’être exploité car sa culture colombienne est mise en avant et les kilos en trop de Tamara transparaissent en comparaison avec ses camarades de classe dites normales.
    Sans connaître la bd, j ai adoré ce film frais et sans prétentions qui m a montré l univers adolescent. Tout a été abordé avec justesse et je vais, pour approfondir ma découverte, lire les albums et attendre le 2 de ce super film!!

    Aimé par 1 personne

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