Interview d’Hélène V.: « Avec la Fille des Cendres, j’ai donné libre cours à ma phobie »

Flibustière d’une Histoire réinventée au rythme des chansons de la Rogue’s Gallery, Hélène V. Fait une entrée fracassante dans le monde de la BD et déploie son univers où se côtoient pirates d’antan, monstres repoussants, poésie « Austenienne » et réelle dose d’imagination. Avec La Fille des cendres, encore au stade de projet, Hélène V. a réussi à charmer les membres du jury pour glaner avec mérite le Prix Raymond Leblanc. Attiré par le chant des sirènes, nous avons posé quelques questions à Hélène V. Ses planches mouillent au large des plus grands océans mais pourtant, l’auteur a l’eau en horreur.Helene V - La fille des cendres - Tome 1 - Lande

Bonjour Hélène, alors questions faciles pour commencer, mais comment on se sent à la sortie de son premier album de BD ?

Je me sens un peu comme au pied d’une montagne, parce que je sais que j’ai encore du travail à abattre si je veux percer ! Mais avoir mon premier album entre les mains c’est indescriptible… C’est… Attendez, je feuillette quelque pages… Flûte, un de mes personnages a ce nez mal placé page 7… Et là, c’est trop sombre. Page 67, j’ai oublié de changer un mot et page 72, il y a une répétition ! Rah ! Pourrait-on faire une réimpression, par pitié ?!

Un prix Raymond Leblanc, j’imagine que ça aide, que ça booste dans un monde éditorial pas forcément facile pour les nouveaux venus et pour faire ses preuves ?

La bande dessinée, comme les albums jeunesse, attire tellement de candidats avec du potentiel que s’y faire une petite place est assez difficile. Il faut être au top tout de suite, avoir quelque chose de particulier pour attirer l’œil. Hors, le concours, de mon point de vue, m’a accepté avec des défauts que j’ai pu corriger en travaillant l’album, parce que j’avais toute une équipe derrière moi pour m’aider. Ils savaient que je débutais, et ils m’ont aidée du mieux qu’ils ont pu. Le prix Raymond Leblanc est aussi un tremplin énorme, parce que non seulement il permet d’éditer l’album, mais en plus de bénéficier d’une couverture médiatique très importante. J’ai même droit à une exposition, visible en ce moment au MOOF de Bruxelles (Museum of original figurines), sans parler de la publication de mon album dans le quotidien Le Soir… En bref, c’est la meilleure chance pour les jeunes auteurs dans toute l’Europe.

Helene V - La fille des cendres - Tome 1 (15)

Selon vous, qu’est-ce qui vous a permis de faire la différence ?

Je pense que mon scénario a peut-être plus convaincu que mon dessin. Ou en tout cas, c’est là-dedans que j’avais placé tous mes espoirs – n’étant absolument pas satisfaite du dessin originel fait pour le concours, lorsque j’ai commencé à dessiner mon album, j’ai mis tout ce que j’avais pour me surpasser et améliorer mon trait.

Avez-vous bénéficié d’un suivi particulier après le Prix ?

Le Lombard et la fondation Raymond Leblanc ont suivi chaque étape de « fabrication » de l’album. Autant dire que j’étais bien entourée ! Ils forment une très bonne équipe dynamique, hautement sympathique, et m’ont toujours laissé la décision finale. Mon compagnon, fervent lecteur de comics, m’a apporté des critiques très constructives et continue encore de le faire. Mais j’ai eu aussi un bonus énorme : Zidrou ! Il était président de mon jury et il a tenu, de sa propre initiative, à me suivre jusqu’au bout du tome. Il a donné son avis sur mon scénario, mon découpage, et même le dialogue des personnages. Zidrou est un monstre dans le monde scénaristique de la BD, et son enseignement a été une véritable mine d’or pour moi… Et en plus, il a le sens de l’humour. Que demander de plus ?

Helene V - La fille des cendres - Première version

En effet! Sinon, quel a été votre parcours jusqu’ici ?

Une fois mon baccalauréat français en poche, je suis partie en Belgique pour y intégrer la section Illustration de l’Académie des Beaux-arts de Tournai, et cette école m’a donné envie de sortir des lignes convenues. Mon master en poche, j’ai jonglé avec pas mal de gagne-pains différents – depuis le guichet d’un cinéma jusqu’au secrétariat d’une centrale nucléaire… En parallèle, je réalisais aussi quelques commandes d’illustration ou de graphisme. Mais tout s’est réellement débloqué le jour où j’ai gagné le prix Raymond Leblanc. Depuis, je donne des cours d’Art dans une école municipale et je prépare la suite de La Fille des Cendres.

Qu’est-ce qui a déclenché votre envie de BD ? Y avez-vous été « biberonnée » ou est-ce venu sur le tard ?

On avait plusieurs BD à la maison, mais avec mon frère, on avait accroché au dessin simpliste de Rudolph Dirks, avec ses strips Les Kids. On recopiait des cases en réinventant un peu le scénario. Après, la mode est passée. Mais arrivée à l’Académie de Tournai, je me suis liée d’amitié avec des gens de la section BD, et c’est là que j’ai découvert qu’il n’y avait pas que Tintin, Black & Mortimer, ou Corto Maltese. Et cette trouvaille m’a beaucoup plue !

Avec quels coups de cœur ? Quel(s) artiste(s) vous ont donnée envie de faire ce métier ?

J’adhère à beaucoup de styles différents. J’aime les bandes dessinées autobiographiques de Marjane Satrapi, David B. ou encore Aude Picault. J’aime les histoires d’aventure de Christophe Blain, la sensibilité de Cyril Pedrosa et l’humour de Bill Watterson. Leurs albums font rêver, pleurer et rire, et ça, c’est tout l’intérêt de la BD.

Helene V - La fille des cendres - Tome 1 (10)

On constate que la Fille Cendrier a légèrement changé pour devenir La Fille des Cendres. Des nuances qui changent quand même un titre, pourquoi ce changement ?

Cette modification est venue après un dialogue avec mon éditeur. Encore une fois, le Lombard me laissait le dernier mot, mais leurs avis ont toujours été judicieux. J’avais choisi ce nom de « Fille Cendrier », parce que, premièrement, c’était la traduction du nom de mon héroïne, Ashtray, et deuxièmement, parce qu’il impliquait le pouvoir de la jeune fille. Mais mon éditeur m’a fait me rendre compte qu’il y avait un sens très souillure et crasse dans le mot « cendrier ». La Fille des Cendres prenait vraiment la direction appropriée et évitait de salir mon personnage.

Cette histoire est née de votre découverte de Rogue’s Gallery, expliquez-nous ?

Ce n’est pas tant qu’elle soit née de Rogue’s Gallery. C’est un album de reprises de vieilles chansons marines par de grands musiciens, comme Nick Cave, Lou Reed ou Joseph Arthur. Il serait plus juste de dire que l’album Rogue’s Gallery m’a fait me rendre compte de la poésie qui régnait entre l’homme et la mer. Et pourtant, j’ai vécu vingt ans à dix mètres de la plage du Nord ! Et donc grâce à ça, j’ai eu très tôt envie d’histoires portées sur l’océan, les pirates, les navires anciens et l’amertume qui peut relier tout ce beau monde.

Était-ce un projet qui existait déjà avant le concours ou le concours vous a-t-il mis en recherche d’une histoire ?

Le projet a vu le jour quelques mois avant le concours, totalement indépendamment. Je l’écrivais d’ailleurs comme un roman, parce que ce médium me plaisait sur le moment. Et puis, le concours Raymond Leblanc était quelque chose que je gardais dans un coin de ma tête depuis très longtemps, alors j’ai fini par décider de transformer mon histoire en bande dessinée. Ça m’a énormément plu d’ajouter du visuel au récit. Presque comme si je réalisais un film.

Une histoire au long terme, plusieurs tomes sont donc prévus ?

Ce n’est pas facile, j’imagine, pour une maison d’édition de mettre sa confiance dans telle ou telle histoire. Avec mon éditeur, nous étions d’accord au départ pour deux tomes de cette série. Et puis lorsque je suis revenue vers lui avec un scénario plus abouti pour la suite, il a fini par m’en accorder un troisième. Je suis vraiment comblée, parce que trancher dans mon récit pour boucler l’histoire en deux tomes aurait été un sacrifice bien dur à accomplir !

Helene V - La fille des cendres - incendie bateau

Et pour la cause, vous nous entraînez dans une histoire de pirate entre secret familial, malédiction qui va avec, pouvoir étonnant et créatures sous-marines peu commodes. Un sacré univers à mettre en place ? Il y a eu des défis ? et des références, des œuvres qui vous ont inspirée ?

Je n’ai pas de références précises pour parler de mon œuvre. J’ai déjà cité les chansons de marins comme inspiration. Il y a eu aussi mon attrait pour le XIXème siècle des romans de Jane Austen, auquel j’ai aimé mêler du fantastique. Et puis j’ai assaisonné le tout avec ma peur de l’eau. Je suis incapable de retenir ma respiration sous l’eau, et nager en pleine mer – ou même dans un lac – serait pour moi du suicide. Qui sait ce qui se cache là-dessous ? N’importe quoi, pour autant qu’on en sache ! Ce fut du coup très grisant de donner libre court à cette petite phobie, et de la transformer en force pour mon héroïne.

Vous inventez votre propre mythologie aussi ! Fana des dieux anciens et pouvant être très méchants ?

Les religions anciennes sont une source inépuisable d’histoires ! Mais transformer la religion dans la Fille des Cendres a été aussi une nécessité. Un esprit occupe les océans, Cétos, en l’occurrence, et sa présence a provoqué l’existence des monstres marins. Du fait de son impact dans la vie des gens, il me semblait logique que les religions en soient déformées. Les anciens dieux, même mésopotamiens, ont survécu au christianisme et ils ont toujours leurs temples en ville.

Helene V - La fille des cendres - Tome 1 - Intro

Et vous n’hésitez pas à mettre une fille à bord, sacrilège pour les marins, non ?

Oui, un vrai porte-malheur ambulant ! Cela explique peut-être la deuxième partie du tome…

Dans ce premier tome, on se retrouve dans un monde inconnu mais pas totalement, avec des noms et des géographies qui sont quand même similaires au Monde que nous connaissons, pourquoi l’avoir « travesti » ?

Parce que j’ai revisité l’Histoire comme dans une uchronie, et comme je disais précédemment, la présence de Cétos change tout. Les vieilles religions ayant perduré, le monde a gardé les anciens noms latins ou grecs des villes et des pays – Londinium pour Londres, Massalia pour Marseille, Neapolis pour Naples… Il n’y a que le mot Italie qui n’a pas changé, car ce pays porte le même nom qu’en 500 avant J-C.

Helene V - La fille des cendres - Tome 1 - rêve

Ça reste également une histoire inscrite dans le XIXème siècle. Vous aviez envie de prendre la machine à remonter le temps pour vous retrouvez dans cette époque romanesque par excellence ? Vous ne vous voyiez pas sur un projet plus contemporain ?

Tout ça, c’est parce que je venais de lire Orgueil et Préjugés de Jane Austen ! Cette Angleterre me faisait rêver, alors la Fille des Cendres y est née. Un projet plus contemporain viendra peut-être un jour, mais j’avoue que pour le moment je suis loin d’être inspirée par notre présent. J’ai l’impression que tout va mal, ça ne m’encourage pas ! Une façon de se mettre des œillères, peut-être ?

Et sur un versant plus contemporain, vous citez du Akron/Family ?

Je cite la chanson qu’ils ont faite sur l’album Rogue’s Gallery : « One Spring Morning ». Une ballade magnifique, je vous conseille de l’écouter ! Du coup, j’ai pu découvrir le groupe, qui voyage vers du rock indé et un peu psychédélique… Une vraie perle !

Au niveau de votre dessin, comment le caractériseriez-vous ? Comment procédez-vous ?

J’ai un peu de mal à le décrire. Une sorte de réalisme déformé ? Je travaille toute ma planche avec des crayons graphites de différents niveaux, et après je passe la couleur sur ordinateur. Un procédé qui a l’air simple, mais qui est prodigieusement long ! En tout cas pour l’instant, j’en aime le rendu.

J’imagine que quand on commence, on cherche son style, pour ne pas faire comme un tel et avoir une propre identité. Comment vous y êtes-vous prise ?

Ça c’est une étape dont il faut s’occuper lorsqu’on fait ses études. Ça peut prendre tellement de temps pour se trouver… Dans tous les cas ce n’est pas facile à expliquer, il faut juste aller voir toutes les techniques qui nous impressionnent, et puis on s’arrête sur celle qui nous fait le plus vibrer et on fonce, on la creuse, on la retourne dans tous les sens… Pour moi, le crayon a fini par s’imposer à la fin de mes études. Le crayon de couleur et le crayon graphite. J’aime l’assurance qu’ils offrent parce qu’on peut repasser par-dessus pour rectifier. Mais du coup, lors des esquisses, quand on commence le dessin, c’est là qu’il faut laisser la possibilité aux accidents d’exister. Ensuite je pousse le crayonné vers le réalisme et ça donne quelque chose de difforme, de tordu que j’aime beaucoup. Je travaille mes illustrations de cette façon, mais pour la bande dessinée, j’avoue que j’ai peut-être laissé moins de chance à la déformation.

Helene V - La fille des cendres - Tome 1 - pouvoir

À l’ère de la palette graphique, vous tente-t-elle ?

Je l’utilise déjà pour la colorisation. Mais une bande-dessinée entièrement à la palette, ce n’est pas encore dans mes envies. Pourtant j’avoue aimer quelques bédéistes qui y arrivent très bien.

Enfin, quelle est la suite ? D’autres projets ?

Pour le moment j’ai la tête plongée dans le tome 2 de La Fille des Cendres, et ensuite, ce sera le tome 3. C’est déjà pas mal !

Helene V - La fille des cendres - Tome 1 - monstre

J’imagine que c’est un nouveau monde qui s’ouvre à vous, entre premier album, critiques, interviews, dédicaces. Ça vous plaît ?

C’était effrayant, au départ. Maintenant ça va, je suis de moins en moins ridicule devant une caméra, et j’aime faire des dédicaces, ça permet de discuter avec les lecteurs. Et puis les critiques ne me font pas peur non plus. En tout cas je n’ai pas encore été caillassée à ce jour, alors ça va !

Un tout tout grand merci pour vos réponses et bonne continuation avec cette excellente entrée en matière !

Hélène V. sera en dédicaces ce 30 octobre de 16h à 20h à la Librairie « Le Gang de la Clef à Molette » de Marmande, le 31 octobre de 10h à 12h à « La maison des feuilles » de Nérac et de 15h à 18h à « Dans ma librairie » d’Agen.

Helene V - La fille des cendres - Tome 1 - Couverture

Titre: La fille des cendres

Tome: 1 – Enfants des abysses

Scénario, dessin et couleurs: Hélène V.

Genre: Aventure, Uchronie, Fantastique

Éditeur: Le Lombard

Nbre de pages: 72

Prix: 14,99€

Date de sortie: le 25/09/2015

Extraits:

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