« Qu’est-ce que je vous sers? » « Qu’est-ce qu’on boit? » « Vous prendrez un verre pour le patron? » L’alcool est partout, le marketing a fait en sorte qu’il aille de soi dès qu’on fait la fête, qu’on rencontre des amis, qu’on a une bonne nouvelle à annoncer. Les occasions ne manquent pas. Vin, bière, liqueur, faites-vous plaisir! Plus qu’avec un jus, un soft, une eau? C’est ce qu’on voudrait nous faire croire. Pourtant, on peut vivre, mieux et en meilleure santé d’ailleurs, sans boire de l’alcool. Après avoir bu « pour plusieurs vies », Terreur Graphique a dit stop, une fois. Deux fois. Ça tient. Il n’en est pas moins heureux, que du contraire, et il en a fait un livre: L’Addiction, s’il vous plaît. Un album émouvant mais aussi amusant, d’une créativité folle et sous bonnes influences. Rencontre lors de la dernière foire du livre de Bruxelles, en mars dernier.

Bonjour Terreur, qu’est-ce qui a été le déclencheur pour faire cet album ?
Arrêter, déjà. En fait, c’est un album que j’ai bâti sur les ruines d’un autre. À la base, c’était un album consacré au vin, du côté du plaisir, jouisseur. Je n’étais pas du même côté de la barrière. Ce livre a été abandonné en cours de route parce que j’avais beaucoup trop joui de tout ça. Et quand j’ai arrêté de boire… naturellement, j’ai commencé à raconter ça en bande dessinée.

C’est un acte encore plus important de le faire pour soi-même, mais après, de le faire pour aider des gens. Pour en témoigner, par rapport aux gens qui ne nous ont peut-être pas compris quand on leur a dit qu’on ne buvait plus d’alcool.
Tout d’abord, c’est un livre que j’ai fait pour moi. Oui, c’est un témoignage, un journal de bord de ce divorce avec l’alcool. Après, le livre trouve une voie chez d’autres personnes, une fois qu’il m’a échappé, une fois qu’il est sorti. Mais à la base, oui, c’est vraiment quelque chose que j’ai fait pour moi et pour faire un album de bande dessinée. C’est comme ça que je m’exprime.
Un chien, c’est ainsi que vous vous représentez. Pourquoi?
C’est mon chien, d’ailleurs. Je ressentais ce besoin de prendre un peu de distance. Comme je m’étais beaucoup dessiné dans les précédents albums pour des récits qui n’étaient pas intimes, de fiction ou de vulgarisation. Là, ça racontait quelque chose de moi. Ce chien me permettait de plus raconter de choses, je pense, que si je m’étais dessiné moi-même, vraiment. Après, les alcooliques, on ne les reconnaît pas forcément dans la rue. À la manière d’Art Spiegelman, dans Maus, qui a représenté les nazis en chats, les juifs en souris, etc., je trouvais intéressant de pouvoir reconnaître, personnifier l’alcoolique.

J’aime beaucoup le rapport texte-image, cette manière de dire deux choses simultanément. Dès le début, vous parlez du bureau de votre père alors que vous montrez le bar de l’autre côté de la rue. Le premier rapport à l’alcool, c’est celui-là.
C’est mon père. Et puis, c’est la société des années 80 en France : l’alcool partout. On buvait, on fumait à la télé. Tout le monde buvait et fumait partout. Si on ne buvait et ne fumait pas, on n’était pas un bon Français. Et puis, il y avait la famille. Évidemment, mon père a été mon rôle modèle de la boisson. Il était très assidu.
Mais c’est un père qui vous a aidé à faire de la bande dessinée, aussi. Il vous donnait des scénarios.
L’avantage de l’alcool, c’est que c’est excessif dans les deux sens. Dans le mauvais, c’est excessif. Et dans le bon, ça peut être très excessif aussi. Là-dessus, il a toujours cru en moi. Il était très déçu quand je ne suis pas arrivé à faire de la bande dessinée tout de suite. Je l’ai fait plus tard, il était content, je pense.

Qu’avez-vous fait avant de faire de la bande dessinée ?
J’étais graphiste dans une agence de com’.
L’addiction, s’il vous plaît. Comment ce titre est-il arrivé?
Ça vient de mon éditeur. De temps en temps, l’éditeur a des bonnes idées. (rires)
Ce n’était pas le titre qu’on avait choisi, initialement. Je partais sur « À boire ou j’tue le chien ». J’écoute beaucoup le service commercial de chez Casterman depuis mon livre précédent : Il était une fois la famille, avec Emmanuel Todd. J’étais moyen chaud pour ce titre. Mais ils ont eu raison.


Une émission YouTube de Jason Chicandier s’appelle aussi L’addiction, s’il vous plaît. Il y fait exactement tout l’inverse de ce livre. Mais, lui aussi, je pense, a eu deux-trois problèmes de santé.
À un moment, vous dites ne plus vous souvenir… de vous.
Oui, mais ce n’est pas entièrement à cause de l’alcool, je pense. Une chanson de Mano Solo s’appelle « Te souviens-tu de cet enfant ? » Il parle de lui, l’enfant. Je pense souvent à ce truc. Sauf que moi, j’ai du mal à me souvenir des passages. Évidemment, il y a des black-out d’alcool, tout ça. Mais l’enfance, c’est un flou pour moi. J’en parlerai dans une prochaine BD de ce flou.

Vous aviez juré de ne pas commencer à boire.
J’ai juré beaucoup de choses dans ma vie. Pas fumer, aussi. J’ai beaucoup fumé aussi.
Qu’est-ce qui fait le déclic au moment où on commence ?
L’entourage. Les coups durs. Faire comme tout le monde. L’injonction de la société. Mais bon, tout le monde commence, tout le monde ne devient pas alcoolique. C’est juste qu’on a plutôt des prédispositions à l’excès.
Avant votre père, il y en avait d’autres dans la famille ?
Oui, mon oncle. Je crois qu’il y avait une culture familiale. Et d’une époque aussi. Mon père, à l’école, on lui servait du vin. Jusqu’en 1956, il y a eu du vin dans les cantines scolaires. Ça formate une génération. Alors moi, je suis trop jeune pour avoir connu ça. Mais, chez moi, à partir de 14 ans, c’était admis de boire deux coupes.

Là, c’est en train de passer, c’est en train de s’effacer ce truc de l’alcool à outrance. Pas pour tous mais… la société évolue.
C’est vrai que la société a cette injonction, nous tente tout le temps, tout, en même temps, regardant de travers ceux qui boivent de trop mais aussi ceux qui prennent des softs, non?
C’est vrai que dans les gens de ma génération, c’est toujours quelque chose qu’on entend : « Oh, tu vas bien boire un petit verre pour trinquer. » Et tout de suite, on fait une référence: soit c’est parce que t’es malade, soit parce que tu es alcoolique. Maintenant, je côtoie plein de gens qui n’ont jamais bu, et je les aime bien!
Il y a eu un premier arrêt avant l’arrêt définitif.
Enfin, définitif. On le souhaite, on touche du bois.
Qu’est-ce qui s’est passé lors de ce premier arrêt après lequel vous avez finalement recommencé ?
C’était bien parti. Et j’ai pris la confiance, comme disent les enfants. J’ai cru que j’allais gérer. Pas du tout. Je n’ai pas géré du tout. Dès le premier coup, je n’ai pas géré. Après, je me suis dit que ce n’était qu’une fois, que ça irait. Mais ce fut une descente rapide. Retour à la case départ.
Par exemple, vous avez arrêté la clope.
Oui, c’était une erreur d’arrêter la clope du jour au lendemain comme ça.
C’est ce que vous dit votre spécialiste ?
Oui. Parce qu’en fait, on remplace toujours quelque chose qu’on arrête brutalement par autre chose. Et moi, j’ai remplacé une clope par un verre. Et il y en a eu encore plus.

Vous dites avoir bu pour plusieurs vies.
Je pense que j’ai pris beaucoup d’avance. Oui. Je pense que j’ai fait des réserves. On croit qu’on a bu pour plusieurs vies. On reste sur ses gardes quand même.
Aujourd’hui encore, il y a des gens de votre entourage qui vous proposent un verre.
C’est plus rare. Puis, là, j’ai fait un livre.
Avez-vous dû faire le tri dans vos fréquentations?
En fait, je n’ai fait aucun tri. Je n’ai pas changé d’amis. Le tri se fait tout seul. Il y en a que je vois moins. Il y a des nouveaux qui sont arrivés. J’ai changé beaucoup de choses dans ma vie.
A-t-il fallu compenser cette occupation qui n’existe plus. Quand vous arrêtez, vous vous apercevez que l’alcool prend beaucoup de place et qu’il y a du vide ?
Il faut remplir ces vides. Sinon, on s’ennuie et on commence à boire. Oui, j’ai travaillé. J’ai fait des livres. J’ai remplacé ça en faisant des livres, en fait. J’ai essayé de faire un peu de sport. Je me force, mais ce n’est pas facile. Relire des livres. Prendre soin de moi.

On associe souvent l’alcool, les drogues à la créativité, à l’inspiration. Mais cet album, c’est la preuve qu’on peut être créatif de ouf sans…
Je pense que c’est une mythologie, tout ça. Comme les auteurs qui devraient être malheureux pour raconter des choses. Je pense qu’on peut raconter des choses, sobre et en bonne santé. Il faut juste bosser un peu plus. Si on n’a rien à raconter, évidemment…
Et puis le dessin bourré, franchement, je déconseille. Ce n’est pas une réussite.
Parce que vous aviez un rythme, vous publiiez une chronique chaque semaine.
Oui, je l’ai tenue longtemps. Je m’applique maintenant. Avant, je produisais beaucoup. Maintenant, j’essaie de m’appliquer un peu. Je n’ai plus l’excuse de l’alcool.
Naturellement, il y a ce passage par une association d’aide, la CSAPA (Centres de Soin, d’Accompagnement et de Prévention en Addictologie).
C’est un centre d’addictologie public, gratuit. Il m’a vraiment accompagné, et m’accompagne encore. J’y vais tous les mois. En fait, j’ai fait ce livre essentiellement pour dire aux gens de ne pas refuser l’aide qui existe, plutôt que d’arrêter tout seul. Je sais, j’ai vu des gens qui m’ont dit « Moi, j’ai arrêté tout seul.» Très bien. Mais la majorité des gens ont besoin qu’on leur tende une main, qu’on ne les juge pas et qu’on les accompagne.

Il y a autant d’alcoolismes que de personnes, non ?
On n’est pas tous pareils. Il y a celui qui boit tous les jours, celui qui ne boit qu’une fois par semaine mais qui se déchire la gueule total. Il y a des catégories, qui se ressemblent un peu.
Vous faites ce livre justement pour encourager à accepter l’aide. Et vous, il vous a fallu du temps pour l’accepter ?
30 ans, oui. À partir du moment où j’ai eu le numéro de la CSAPA, je dirais 6 mois, quand même. Mais… Je ne regrette pas.
Vous dessinez ce centre. Et, tentation ultime, votre CSAPA est à côté d’un V&B (Vin et bière).
Mais il est fermé à l’heure où je vais au CSAPA. Je n’ai jamais aimé les V&B de toute façon. Je suis trop snob. C’est des trucs en périphérie, pour les cadres, les gens qui sortent du travail.
Mais sinon, oui, j’ai dessiné mon centre, mon premier médecin, le Dr. Ginto.

Vous, c’était le vin, c’est ça ?
Juste le vin, au début, oui. Le bon vin, simple, nature, celui qui vous fait dire que ce n’est pas dangereux pour la santé. Du coup, on en boit des litres. Le lendemain, on n’a pas mal à la tête. Et puis, on est dans une communauté qui fait pareil.
Vraiment, on n’a pas mal à la tête, le lendemain ?
Bah, on peut plutôt avoir mal au ventre.
On a tellement mal au ventre qu’on sent pas la tête.
On n’a pas mal à la tête parce que c’est le soufre qui fait mal à la tête et celui qu’on boit ne possède pas soufre. Pour le reste…
Vous étiez dessinateur d’étiquettes, en plus.
Je le suis toujours. J’ai gardé les mêmes amis. Ils font du vin. Ils ont tous été très bienveillants. Ils font du sans alcool, maintenant, des jus, ils recherchent des choses. Ils comprennent aussi que la société évolue et que de toute façon, c’est la crise du vin aussi.

C’est vrai ?
Oui, oui. C’est la crise dans beaucoup de secteurs, de toute façon. La crise de la BD aussi.
Pour qui réalisez-vous ces étiquettes ?
J’aime dessiner. J’ai fait des étiquettes pour du chenin, pour du vin nature, les copains. Vous avez vu qu’il y a souvent des dessins sur les bouteilles de vin ? J’en fais un peu moins en ce moment. Question de temps, surtout.
Buvez-vous du vin sans alcool ?
Non, en fait, j’évite. La bière sans alcool, aussi. J’en bois de temps en temps. Mais, en général, j’évite tous les trucs qui sont des imitations. C’est comme manger quand même des saucisses alors qu’on est végétarien.
Donc, j’essaie de trouver des alternatives. Ce n’est pas toujours concluant. Mais j’ai trouvé des trucs pas mal. Des petites infusions. Je bois de plus en plus de ginger beers ou des choses comme ça. Mais sinon, de l’eau. C’est très bon.
Et si on passe une gamme de prix, à Paris, il y a le Sobrelier, qui fait des cocktails, des infusions de plein de choses, des trucs pas sucrés du tout. C’est une expérience qui s’accorde avec la nourriture. J’adore manger.
C’est vrai que même au restaurant, la tentation est là.
Bon, j’ai pris le pli maintenant. En fait, il y a un truc assez simple : quand vous passez à la caisse, vous en avez pour moins cher que les autres.
Surtout en France. Chez vous, la carafe d’eau est gratuite. Chez nous, ça manque un peu. Avez-vous aussi été cet ami qui incitait à boire ?
Oh, sûrement. Pour ma défense, je pense que personne ne buvait pas dans mon entourage. Ça joue. Mais oui, j’ai dû être un gros lourd aussi. J’ai été un gros lourd.
Comment le manque se manifeste-t-il quand on arrête ?
Ça, c’est très difficile. Dans mon cas, c’était plutôt une obsession psychique que physique. Le sommeil, mal dormir, le fait de se sentir mal. L’humeur. On passe par la dépression, en général. Il faut prendre des médicaments, des anti-dépresseurs. Et puis, on se dit qu’il faut combattre par autre chose. Moi, dans mon cas, je suis devenu DJ. Je me suis mis à faire des soirées dans les bars.

La vie dans les bars continue en fait.
Oui ! Beaucoup moins souvent. Alors, quand je vais dans des bars, c’est plutôt des lieux où on s’assoit, où il y a une carte de sans-alcool. Plutôt des coffee shops finalement. Mais j’adore les bars quand même. Et dans les bars où j’allais, il n’y a pas de place assise en général. Il y a un comptoir. Je vais un peu moins dans ceux-là.
Être DJ, j’adore ça… C’était déjà en moi. Je suis un musicien raté. J’ai trouvé que c’était une bonne option. On me l’a proposé une fois, j’ai adoré ça. Et depuis, je fais un petit duo de DJ avec un copain musicien justement. On fait quelques dates de temps en temps. C’est assez cool. Faire danser les gens, j’adore.
Pour parler de musique, il y a beaucoup de musique dans cet album. Il y a une reprise de Bashung…
Revisitée, pour ne pas avoir à payer des droits. Il faut faire preuve un peu de fantaisie. Les paroles, je les ai changées parce qu’à la base, je ne les avais pas assez changées, tout juste un peu modifiées. Après, c’est moins pour ne pas payer les droits que parce que l’attente peut être très longue entre la demande et la réponse. Donc, on m’a demandé si je pouvais trouver un petit truc.

La parodie.
Oui, ça vire en parodie et ce n’est pas plus mal.
C’est très bien. C’est un beau moment. Vous l’avez chantée, cette chanson ?
Je l’ai chantée et j’ai aimé beaucoup Bashung. Je l’ai vu ici, à Bruxelles, d’ailleurs, il y a longtemps maintenant. Et c’était magnifique.
Il y a plein d’autres jolies références, Little Nemo notamment.
Je suis très BD et très pop culture. J’ai une culture qui tourne autour de ce que je fais.
Il y a Little Nemo, Alain Bashung, mais aussi Tintin et Pedro Pascal !
Bon, je n’ai pas le droit de dessiner Tintin. Ni le capitaine Haddock. Heureusement, je suis chez Casterman. Mais quand même, on marche sur des oeufs. Même pour la parodie. Dans le précédent album, j’avais fait référence au Lotus Bleu. Chez Casterman, ils n’ont pas peur. Chez Dargaud, nous avions par contre fait un livre intitulé Le Petit Livre de la BD, avec Hervé Bourris. Nous avions dessiné des couvertures de Tintin. Le service juridique de Dargaud avait eu beaucoup trop peur.

C’est un vrai rêve, cette traversée du désert.
Ce n’est pas vraiment un vrai rêve. Mais j’ai beaucoup rêvé d’alcool avant de reprendre. Et surtout, j’adore cette scène de Tintin. C’est vraiment une scène qui m’a toujours beaucoup plu. Alors, il y a plein de trucs qui ne me plaisent pas dans Tintin. Moralement. Mais, au niveau du dessin et des gags, en général, j’aime bien. Et puis, c’est tellement pop culture finalement, Tintin. Ça devrait être dans le domaine public.
En êtes-vous venu à vous tenir à l’écart des festivals BD ?
Oui. Et encore maintenant, je réfléchis beaucoup. Ici, à la Foire du Livre, on est à Perpète-les-Oies du centre de Bruxelles. Le timing est très serré. Pas de risque. Mais oui, j’évite quand même. La Bd, c’est une profession qui est aussi associée à l’alcool. Mais maintenant, je vais me coucher. Je me réapproprie la chambre d’hôtel. Je vais visiter des trucs quand j’ai du temps libre. Je ne suis pas en train de picoler tout le temps.
Mais, dans notre profession, c’est pareil, ça change également. Notamment parce qu’il y a beaucoup de filles qui font de la BD maintenant. Ça nous change, on n’est plus entre vieux gars. Il y a plus de jeunes. Moi, avec ma cinquantaine, je ne suis plus jeune, comparé à Salomé Lahoche, Maybelline Skvortzoff. Je trouve que c’est un peu plus safe, les festivals. Mais maintenant, je fais assez vite l’aller-retour. Je ne traîne pas.

Quel rapport entretenez-vous avec Bruxelles?
Je suis venu plusieurs fois. Des copains y ont habité pendant cinq ans. Je suis pas mal venu. Je connais bien David Vandermeulen. La mère de ma copine habite en Belgique, mais plus vers Tournai. J’aime beaucoup Bruxelles, comme à peu près tous les Français, je pense. Mais promis, je ne viendrai pas y habiter, je ne ferai pas monter les loyers. On a notre propre extrême-droite, je n’ai pas besoin de venir prendre la vôtre.
C’est un super chouette album, format souple, on peut l’embarquer partout.
Je suis hyper content du travail qui a été fait dans le façonnage. J’ai l’impression d’être dans la collection Écriture chez Casterman Écriture. C’est un peu stylé.
Et puis, le directeur artistique a eu cette bonne idée de me faire réaliser cette parodie de pub des années 30 pour la couverture. Je dois dire que j’ai rarement été aussi bien entouré, sans faire de la lèche, que chez Casterman. Ça fait deux livres que nous faisons ensemble, un troisième est en préparation. En plus, mon éditeur, Gilles Dal, est aussi auteur BD. J’adore son travail. Nous travaillons vraiment main dans la main. Même une fois que l’album est sorti, au niveau des attachés de presse, Valérie pour la Belgique et Hélène pour la France. On a eu beaucoup de presse en plus sur l’album. Je suis passé cinq fois à la RTBF le même week-end.

J’aime bien ce côté qui nous permet de nous laisse aller dans votre histoire. Ce n’est pas chapitré mais il y a des respirations, du rythme, des impressions.
C’est vraiment dessiné bout par bout, en fait. Après, on a choisi l’ordre à la fin. Souvent, c’est parti de petits strips que j’avais faits que j’ai refaits, remis au propre graphiquement pour les mettre dans le livre. J’avais publié pas mal de choses sur Internet. Je dois admettre que je n’en peux plus des livres qui sont juste imprimés d’Internet, Instagram. Avec uniquement des cases carrées. J’ai essayé d’avoir des cases carrées, mais aussi que ça déborde un peu des cases. On m’a laissé carte blanche.
Vraiment, c’est très réussi. Les dessins, les couleurs, c’est le grand jeu. Le texte est très inspiré.
J’ai travaillé le texte à part, en fait. J’ai d’abord fait les dessins, puis j’ai travaillé le texte comme s’il était une autre histoire. C’est en rapport mais j’ai essayé de mettre du style. En évitant d’être trop concon. Je sais que j’ai fait beaucoup de jeux de mots. Il y a des gens que ça arrête. Mais… Souvent, je fais beaucoup de rêves, beaucoup de jeux de mots dans les livres. Et ça ne marche pas aussi bien que dans celui-là. Je trouve qu’il y a un bon ratio, ici.

Aviez-vous déjà travaillé comme ça, avant ?
Je travaille toujours comme ça, sans savoir où je vais, en général. Que ce soit pour les strips ou pour les livres longs. J’aime bien travailler par chapitres et me concentrer vraiment pour avoir toutes les idées, et commencer à dessiner. Quitte à refaire la case après. J’aime le côté dynamique que ça donne.
Pas de crayonnés ?
Avec l’iPad, c’est pratique. Parce qu’on peut refaire, arriver à un truc un peu spontané, instantané, nerveux et avec du rythme. J’aime que ça ne traîne pas trop.
Arrêter l’alcool, cela a-t-il changé votre manière de travailler ?
Oui, oui. Déjà, je me relis un peu, donc c’est pas mal. Là, j’ai vraiment, limite, intellectualisé le dessin. Ce que je n’aurais jamais fait avant. J’aurais fait brut. Le fait d’avoir les deux couleurs aussi, ça m’a poussé, parce que je ne suis pas un spécialiste de la couleur non plus. Souvent, c’est un peu cracra mon truc. Et là, n’avoir que deux couleurs, ça m’a obligé à y aller. Je suis plus posé pour travailler. Quand on est en gueule de bois, c’est toujours un peu plus compliqué. On reporte au lendemain, déjà. Puis, plus on vieillit, plus on met du temps.
C’est une idée qui traverse le livre à partir du moment où elle est dite : le pénultième.
Depuis que j’ai entendu ça, c’est un truc que j’ai sans cesse dans la tête. Quand Deleuze parle du pénultième… je pensais déjà que c’était un génie, mais là c’est vraiment un génie. Le concept, c’est que l’alcoolique ne boit jamais le dernier verre. Il boit toujours l’avant-dernier verre, soit le pénultième. Parce que, sinon, il ne pourra pas boire un autre verre le lendemain s’il clôt le truc. Là-dessus, je suis un peu d’accord, un peu pas d’accord, je ne sais pas. L’idée de l’alcoolique, en tout cas, c’est de ne jamais arrêter de boire. Il n’y a pas de dernier.
Où en êtes-vous dans votre cheminement ? Continuez-vous à aller au CSAPA ?
J’y étais la semaine dernière. Après, je travaille sur d’autres choses. J’ai besoin d’une psychanalyse à chaque fois pour faire un livre. Je travaille sur plusieurs livres, en ce moment. Trois livres qui n’ont rien à voir avec moi. Un chez Albin Michel sur Viktor Orban, avec le journaliste Feurat Alani, qui avait fait Fallujah. Ce sera sur l’histoire de la Hongrie, comment on fait un état dictatorial avec une démocratie.
Je viens de finir un livre sur l’impact du numérique sur l’environnement avec Capucine Dupuy, avec qui j’avais fait Plastic Tac Tic Tac. Ce sera chez Acte Sud.
Et un autre, chez Casterman : un petit livre sur un festival de musique dans les années 70, avec Brigitte Fontaine. Et après, probablement un truc plus personnel. Ou un truc avec un chercheur.

C’est un média qui se prête bien à la vulgarisation, la BD ?
A priori. Il y a beaucoup d’albums comme ça, oui. Moi, j’étais moyen chaud. J’en ai fait deux, finalement. Un sur la communication politique avec Christian Delporte, à distance, il m’avait envoyé des trucs. Un autre avec Emmanuel Todd, avec qui j’ai vraiment travaillé, ensemble. C’était super. J’ai adoré.
Donc là, j’ai un rendez-vous la semaine prochaine avec un autre chercheur. On verra. Ça doit encore maturer. Disons que mon emploi du temps est plein jusqu’en 2028. On se projette un peu mais j’aime bien.
Si on revient aux débuts, pourquoi Terreur Graphique ?
C’était le nom de mon blog, en fait. Je n’avais pas vraiment de signature, je cherchais un pseudo. C’est resté. Au début, ça faisait rire. Puis, je me suis aperçu que les éditeurs se souvenaient plus de Terreur Graphique que de Georges Boissier. Je n’en changerais plus, ou alors, pour faire quelque chose de diamétralement opposé.

On parlait de Tintin. Auriez-vous aimé reprendre un héros de BD ?
Oui et non. Parce que les cahiers des charges, ce n’est pas mon truc. Je veux bien reprendre un héros de BD, mais qu’on me laisse faire ce que je veux. Un Lucky Luke, par exemple, comme Bouzard l’a fait. Mais maintenant, trop de gens l’ont fait.
Pendant un moment, on avait pensé, avec Fabcaro, reprendre Achille Talon. Finalement, c’est Serge Carrère qui l’a fait. Mais, même avec Fabcaro, ça n’a pas marché.
C’est vrai que quand on parle de l’alcoolisme, on peut penser au Capitaine Haddock, et à d’autres. Il y a un archétype de BD, des personnages alcooliques, qui fait rire.
Il y en a pas mal. Ça boit toujours un peu.
Autant on a retiré sa clope à Lucky Luke…
Autant, on a laissé le verre de whisky avec Blake et Mortimer. Lucky Luke, on lui a enlevé sa clope, mais on aurait pu lui laisser parce que les cow-boys blancs, il n’y en avait pas beaucoup, normalement.
Vous lisez de la BD ?
Plein.

Ce n’est pas toujours le cas chez les auteurs.
Moi, j’adore ça. J’ai lu le formidable Terre ou Lune de Jade Khoo. Chez Morgen. Et toi, comment tu vas ? de Charles Berberian, chez Casterman. Et le Frankenstein de David Sala, c’est une grosse claque graphique.
Après, je lis plein de choses. Ma copine est libraire, en plus. Je trouve ça bizarre de ne pas lire de BD, moi.
En général, vos collègues qui n’en lisent pas expliquent ça par la peur d’être influencés.
Moi, j’assume… On voit qu’il y a des influences, mais… C’est mon premier livre, avec le précédent, où je trouve qu’on voit moins l’influence graphique. Avant, sur mes précédents livres, c’était très marqué. Bon, il faut savoir qu’on ne sera jamais Robert Crumb, ou Charles Burns, ou Daniel Clowes. Moi, j’ai besoin de lire et de voir dans quelle direction faire la BD. Il y a un truc que je déteste, c’est être en rupture avec mon époque. Comme quand tu commences à vieillir un peu. C’est bien de se tenir au courant, aussi bien en musique que dans le reste.
Dans quel cadre travaillez-vous ?
C’est un atelier partagé, avec quatre autres personnes. Ils ne font pas tous de la BD, il y a deux graphistes et deux auteurs BD. Nous avons deux petits ateliers. Je travaille aussi un peu chez moi. Je travaille partout, en fait. Mais j’ai besoin de travailler avec de la musique. En ce moment, je mets des films en VF. Des films nuls, comme Dangerous Animal. Ceux qui sont un peu série B font l’affaire. En fait, je n’ai pas besoin de vraiment regarder. J’ai beaucoup écouté les podcasts de Johann Chapoutot, dont le roman Libres d’obéir avait d’ailleurs été adapté chez Casterman. C’est très bien.
Mais oui, il me faut du bruit, un peu de bazar sur mon bureau. Je ne travaille pas chez moi parce que mon chien est insupportable quand je suis à la maison.
D’ailleurs, le chien a-t-il donné son accord pour être présent?
Mais il n’a pas le choix. Il est chez moi gratuitement. Il me coûte de l’argent ! (rires)

Merci Terreur, et bonne continuation.

