« C’est pas facile d’être heureux quand on va mal »- Le bonheur en dépression nerveuse au Théâtre des Galeries

Au Théâtre Royal des Galeries du 16 septembre au 11 octobre 2026, la comédie double Moliérisée de Rudy Milstein débarque enfin à Bruxelles.

Il fallait bien que Bruxelles récupère cette pièce. Après plus de 600 représentations au Théâtre Lepic puis au Tristan Bernard à Paris, deux Molières en 2024 ( Meilleure Comédie et Meilleur Auteur Francophone vivant pour Rudy Milstein )  « C’est pas facile d’être heureux quand on va mal » s’installe Galerie du Roi. Et elle y est bien à sa place sous les verrières un peu défraîchies des Galeries, car on parle de Parisiens qui se croient au centre du monde et qui s’effondrent avec style.

Jonathan est psy et va plus mal que ses patients. Nora, sa compagne, est au bord de la dépression nerveuse. Jeanne a un cancer alors qu’elle fait du yoga et mange bio. Maxime s’ennuie au guichet du Grand Palais en attendant l’homme de sa vie. Timotée écrit les discours d’un député et multiplie les partouzes pour fuir l’engagement.

Cinq trentenaires-quadragénaires, bobos et losers magnifiques dont les égos s’entrechoquent dans un ballet de répliques mordantes et féroces. C’est ce qui  fait le succès de Milstein, ce n’est pas l’intrigue, c’est le ton.

Milstein trempe sa plume à la fois dans le fiel et le miel et égratigne ces bobos qui ont tout pour être heureux sans le désir de l’être vraiment. On pourrait les trouver odieux, mais il les rend extrêmement attachants, peut-être parce qu’il ne les juge pas, même s’il ne les excuse pas non plus.

Ça fuse, ça pique, ça parle de partouzes, de thèses sur les mots qui n’existent pas en français, de mercredi soir où on couche ensemble par habitude. C’est cruel, cynique, féroce et excessivement drôle.

La mise en scène de Sandra Raco est d’une précision jubilatoire. La scénographie de Noémie Vanheste et les lumières de Sébastien Mercial font du décor un partenaire de jeu: en un clin d’oeil on passe de l’appart de Nora et Jonathan à la librairie de Jeanne, du bar des coups d’un soir au métro des coups de mou.

Aux Galeries, la distribution bruxelloise joue de cette mécanique avec aplomb. On sent le texte qui a été rodé, poli, jusqu’à l’efficacité chirurgicale. Jean François Breuer, impeccable comme toujours, Laure Godisiabois formidable de drôlerie et d’émotion, et Séverine De Witte, Quentin Minon et Stéphane Pirard tous impeccables de bout en bout.

À force d’efficacité, la pièce frôle parfois le numéro d’acteurs car tout est drôle, tout est bien écrit, tout est bien joué, mais à quel moment on arrête de rire pour avoir vraiment mal? Le cancer de Jeanne, traité avec un humour noir ravageur, la dépression de Nora, la solitude sexuelle de Maxime: tout y passe, les illusions perdues, les angoisses existentielles, l’amour qui s’étiole. Mais le rire protège tellement bien qu’on sort léger, alors qu’on aurait pu en sortir bouleversé.

C’est d’ailleurs le paradoxe de ce feel-good bobo où on vient voir des gens qui vont mal pour se sentir mieux qu’ eux. Milstein le sait et il joue avec. Il nous stimule les zygomatiques mais nous laisse peu de temps pour le vertige.

Donc il faut y aller et sans hésiter, car il est rare qu’une comédie parle aussi bien de notre époque sans donner de leçons. Et aussi parce que les dialogues claquent, que la mise en scène au cordeau fonctionne à merveille dans l’écrin intime des Galeries, et parce qu’on rit vraiment, de ce rire un peu honteux qui fait du bien.

« C’est pas facile d’être heureux quand on va mal  » n’est pas une grande pièce triste, c‘est une grande pièce drôle sur des gens tristes. Et en 2026 ça fait un bien fou !

Jean-Pierre Vanderlinden

(Photos d’Isabelle De Beir)

Théâtre Royal des Galeries, Galerie du Roi 32, 1000 Bruxelles

Du 16 septembre au 11 octobre 2026

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