
« Ce sera notre secret », a-t-il dit à Marie, avant de quitter la salle d’eau. Les enfants respectent bien les secrets mais il y en a qu’il faut à tout prix ébruiter. Comme celui de cet ogre qui, à l’heure du bain, a posé ses mains velues, désagréablement sur elle, et lui a volé son innocence. Gaëlle Arnaud et Stéphanie Augusseau traitent avec beaucoup de délicatesse et de princesses, dans cet album jeunesse, des abus et des attouchements, dans le silence des monstres et, trop souvent, du monde.

Résumé de L’ogre de la salle de bain par Alice Éditions : Dans son bain, Marie imagine qu’elle va au bal et se frotte les bras avec du savon pour avoir des gants, comme Blanche-Neige. C’est là qu’elle fait la connaissance d’un invité qui est gentil avec elle. Mais, cet invité se révèle être un ogre et Marie ne veut plus du tout prendre de bain. À qui en parler ? Quand elle va chez son amie Éva, Marie est inquiète : y a-t-il un ogre dans toutes les salles de bain ?
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Elle était occupée à jouer avec les princesses, à jongler avec son imaginaire, dans la nature touffue autour de son lac, sa baignoire. Marie ne s’est pas méfiée de la porte qui s’est ouverte et de l’invité qui l’a amadouée, a amené des ronces, un sortilège dans cet univers naïf n’ayant jusque-là comme limites que celles de l’imaginaire. Mais ce qui allait se passer n’est pas imaginable par un tout petit bout de fille. Cette fois, les princesse n’ont pas pu faire barrage, ni même le chat-valier, l’intrus s’est imposé et l’a touchée, pas comme quelqu’un qui voudrait la laver.
Marie s’est tout de suite rendu compte que quelque chose clochait, que ça lui faisait mal. L’intrus est reparti, comme si de rien, mais Marie est restée, les bains ne seraient jamais plus pareils désormais. Parfois elle piquerait même des crises. Pourquoi? À cause de ce qu’elle n’a pas le droit de dire mais auquel elle ne peut s’empêcher de penser, souvent, tout le temps. « C’est ma faute, j’aurais dû me méfier.« , culpabilise-t-elle même, en s’identifiant aux princesses, Blanche-Neige ou La belle au bois dormant dont les erreurs, les pièges tendus, ne lui ont pas servi de leçon. Mais Marie pourrait se dire que ces princesses sont beaucoup plus grandes qu’elle et que cela ne les a pas empêchées de se faire avoir. Marie, elle est toute petite, elle a tout à apprendre. À tel point que quand elle s’est confiée une fois, vu son imaginaire débordant, l’adulte à qui elle a parlé de cet ogre n’a pas cru à « ses mensonges ». Double peine.

Marie serait-elle toute seule pour revenir à la surface, retrouver une bulle de savon plus confortable que ces clôtures de colère volcanique et d’incompréhension dans lesquelles elle s’enferme? Et si le prince charmant est en fait l’ogre, combien de temps faudra-t-il à la princesse pour être sauvée? Pour retrouver un climat qui lui permettra à nouveau d’essayer de dire les raisons de son mal-être, à l’heure du bain.

Gaëlle Arnaud, au stylo, Stéphanie Augusseau au crayon et aux couleurs, réalisent un album exemplaire, important. Le sujet est colossal, compliqué, semé d’embûches, alors que l’épreuve se suffisait déjà à elle-même. Pourtant, avec beaucoup de métaphores féeriques, sans brusquer, avec du tact et de la subtilité (l’agresseur reste dans l’ombre, on ne nomme personne, je trouve cela important aussi d’une part de ne pas pointer du doigt quelqu’un et d’autre part de laisser penser que ce type d’agissement peut venir de n’importe qui), les deux autrices ramènent leur petite héroïne à la lumière, à la poésie, aux robes et aux roses, lui redonnent les mots.

À la maison, sur l’impulsion de mon épouse, nous avons dès le départ tenté d’apprendre à notre fille son intimité, l’importance du consentement mais aussi à nommer les choses sérieuses (on ne dit pas l’amusant « zizi » mais pénis, on parle de « vulve » et de « clitoris »). Personnellement, ça m’a parfois mis mal à l’aise, par rapport aux regards et aux oreilles des autres face à cette petite fille appelant un chat un chat, mais il était tout à fait sain que même à 3 ans elle puisse avoir le vocabulaire pour s’exprimer et dire clairement et rapidement les choses si une situation dérapait, avec un adulte ou même dans la cour de l’école. J’espère de tout mon coeur, de toutes mes tripes, que ça n’arrivera jamais mais que ce début de bagage permettra de déminer tout problème, qu’il n’y aura jamais de secret à ce niveau-là. Et cet album remarquablement amené, dessiné, coloré, apporte son coup de pouce en trouvant la distance nécessaire, un équilibre entre la fiction et la réalité dramatique. Merci Gaëlle Arnaud et Stéphanie Augusseau.

À (se faire) lire dès 6 ans (et les adultes aussi) chez Alice Éditions.
