Hubert Maury, diplomate clandestin, la BD comme destin : « Dans ce genre d’histoires, il n’y a pas beaucoup d’armes, contrairement à ce qu’on peut voir dans James Bond et consorts »

© Maury chez Glénat

Quand on a une carrière de militaire et de diplomate de haut vol, forcément, on a des choses à raconter. Alors qu’il dessinait déjà des histoires courtes pour Spirou il y a près de trente ans, Hubert Maury s’adonne aujourd’hui à temps complet à créer et dessiner des histoires de voyages et d’espionnage, de tractations, de traductions et de trahison. Des albums passionnants, feuilletonesques, au plus près des relations humaines et géopolitiques. Bienvenue dans le monde de Diplomatie clandestine et dans les coulisses de ce nouveau roman graphique haletant, marqué par Lucky Luke et Astérix, avec une délicieuse interview de l’auteur. Qui a ouvert ses carnets et ses albums photo pour illustrer cet article.

Croquis de Diplomatie Clandestine © Maury
Hubert Maury en mission au Cambodge

Bonjour Hubert, c’est la première fois que je vous rencontre. J’aimerais revenir un petit peu sur votre parcours. Comment êtes-vous devenu auteur de BD avec le pedigree qu’on vous connaît, ou qu’on connaît très peu, finalement ?

C’est assez simple, en réalité. J’ai d’abord été actif dans l’armée et ensuite je suis passé dans la diplomatie. Et pour finir, ah non pas vraiment pour finir, actuellement,  je fais de la bande dessinée. Mais, en fait, j’en faisais déjà alors que je continuais à travailler soit pour l’armée, soit pour l’administration, soit pour le Quai d’Orsay. Quoi qu’il arrive, j’ai toujours dessiné et c’est la raison pour laquelle quand, à un moment donné, j’ai vraiment eu envie de faire ce qui me plaisait, je me suis tourné pleinement vers la bande dessinée.

Quand j’étais en mission dans des pays étrangers, je réalisais des bandes dessinées de façon tout à fait sporadique pour le Journal de Spirou des années 2000. Et j’envoyais mes planches. Je me rappelle, quand je rentrais en France, j’apportais mes planches chez Dupuis. Je n’utilisais pas Internet à l’époque, c’était marrant.

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Et dans le Journal Spirou, que dessiniez-vous à l’époque?

On m’envoyait des scénarios et je faisais des petits récits, de 3-4 pages. Puis, il y avait une rubrique à l’époque, l’édito, j’en ai fait quelques-uns mettant en scène le plus souvent les héros mis en vedette. Les scénarios étaient signés Jean-Michel Thiriet.

Hubert Maury, alors encore diplomate, signait des récits dans le Journal Spirou, ici sur scénario de Gilbert Bouchard et avec les couleurs de Leonardo © Bouchard/Maury/Leonardo

Savait-on que vous étiez espion à l’époque?

Alors, moi je ne dis pas que j’étais espion, c’est vous qui le dites. Dans service secret, il y a le mot secret. Donc ce n’est pas à moi de dire que j’étais espion. Moi j’étais diplomate. Après qu’il y ait des lecteurs qui puissent imaginer… Dans mon métier, dans l’armée et en diplomatie dans les zones de crise, il est évident que j’ai côtoyé ce monde-là normalement. Moi je préfère dire que chacun pense ce qu’il veut de ce que j’ai fait là-bas. Puis, je retiens cette formule de John Ford: « Quand la légende est plus belle que la réalité, imprime la légende. » C’est ce que j’imprime.

Croquis de Diplomatie Clandestine © Maury
Croquis de Diplomatie Clandestine © Maury

Comment vous êtes-vous formé à la BD ?

En en lisant, en recopiant des Lucky Luke. Oui, pour le dessin, j’ai vraiment beaucoup recopié de dessins. En revanche, pour l’histoire, j’ai beaucoup lu et j’ai beaucoup vu de films. J’ai lu énormément de livres sur les réalisateurs de cinéma: Billy Wilder, Jean-Pierre Melville, Michael Hanneke. J’ai lu une tonne de bouquins d’interviews dans lesquels ils expliquaient comment il fallait raconter une histoire. Je me suis vraiment imprégné de ces témoignages de réalisateurs. Hitchcock aussi, le fameux Hitchcock de Truffaut. J’ai lu tout ça, relu, relu et re-relu. J’ai vu beaucoup de films et j’ai essayé de comprendre comment on créait une histoire. Mais j’ai aussi beaucoup lu beaucoup de bandes dessinées à l’époque.

© Maury chez Glénat

Et pourquoi ne pas avoir voulu tout de suite faire de la bande dessinée ?

Je pense par peur. Mes parents m’ont mis très tôt des albums de BD dans les mains. Je ne savais pas encore lire que mon père me lisait Astérix. J’ai été initié. En revanche, quand il s’est agi d’en faire un métier, je pense qu’il y a eu une véritable crainte. Parce qu’on me disait qu’on ne gagne pas sa vie en faisant de la bande dessinée. Donc, finalement, je ne le regrette pas d’être allé voir ailleurs parce que je pense que j’aurais eu beaucoup moins de choses à raconter si je n’avais pas fait l’expérience d’autres métiers avant de me lancer dans la BD.

Ici, concrètement, on se retrouve donc en Afghanistan, en Pakistan, dans ces eaux-là. Des pays dans lesquels vous avez été actif ?

Alors, moi, en effet, j’ai travaillé en Afghanistan, au Pakistan, au Cambodge et en France, quatre pays dans lesquels des scènes du livre se passent.

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Il y a des souvenirs, à vous, qui se retrouvent dans le livre, j’imagine ?

Plein.

Mais ce n’est pas autobiographique.

Ce n’est absolument pas autobiographique. En fait, c’est une démarche qui a été faite avant tout par mon éditeur parce que j’avais sorti chez Gallimard un roman, d’espionnage cette fois. Le directeur de collection était le romancier et réalisateur Marc Dugain (La chambre des officiers, Une exécution ordinaire), qui a d’ailleurs  préfacé ce nouvel album. Je l’en remercie infiniment. Ce roman, Des hommes sans nom, je l’avais écrit avec mon copain Marc Victor, que j’ai connu au Cambodge et que j’ai retrouvé en Afghanistan, où il avait ouvert un bistrot qui s’appelait L’Atmosphère. Et qui est devenu pour la télévision, une série Canal+, le fameux Kaboul Kitchen dont le rôle principal, celui de Marc Victor, était tenu par Gilbert Melki, puis par Stéphane De Groodt.

Quand mon éditeur, chez Glénat, Franck Marguin, à la lecture du roman, m’a demandé si je ne ferais pas une bande dessinée dans la même veine de l’espionnage pour sa collection, j’ai créé une nouvelle histoire. J’ai à nouveau puisé dans mes souvenirs, comme j’avais fait pour le roman, avec des anecdotes, des personnages, des lieux qui m’avaient marqué, des gens que j’avais pu rencontrer, pas forcément en Afghanistan d’ailleurs. En tout cas des choses qui m’avaient assez titillé à l’époque. J’ai réuni tout ça par la magie de la fiction, pour faire une trame romanesque et un véritable récit d’espionnage.

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La porte par laquelle on entre sur un livre, c’est sa couverture ? Comment l’imagine-t-on?

Le personnage en avant-plan, finalement, n’est pas le personnage principal. Celui-là est au deuxième plan.

Recherche de couverture © Maury
Recherche de couverture © Maury

À l’avant, on trouve néanmoins le personnage le plus marquant.

Exactement, c’est le plus marquant. C’est une jeune femme afghane, une traductrice, elle porte une burqa, pourtant elle n’est pas islamisée. Elle la porte pour une autre raison: se cacher. C’est une couverture physique, pour le coup, pas une couverture diplomatique, pour éviter d’être identifiée par les agents secrets qui sont traités, approchés par l’espion français. Donc, cette burqa, c’est un instrument de travail pour se dissimuler. Cette femme incarne, à mon sens, la jeunesse afghane qui n’a pas connu les Talibans avant 2001, parce que née trop tard. Mais qui, en grandissant, se rend compte que les Talibans reviennent au pouvoir, et donc prend peur. Et elle a raison d’avoir peur, parce qu’on sait que 10 ans plus tard, après notre histoire qui se passe en 2010, les Talibans vont reprendre le pouvoir.

Ce personnage, je le trouve très emblématique de ce nouvel Afghanistan. Un Afghanistan qui a voulu s’ouvrir sur le monde aussi, parce qu’elle parle un très très bon français. En Afghanistan, je ne l’ai pas forcément rencontrée mais j’ai vu des Afghans qui parlaient un très très bon français, sans avoir jamais quitté l’Afghanistan, parce qu’il y avait deux très bons lycées à Kaboul, un pour les filles, Malalaï, et un pour les garçons, Esteqlal. Ceux qui sortaient de ces lycées parlaient un français quasiment comme vous, Belge, et moi, Français.

Les personnages, comment les inventez-vous physiquement, graphiquement ?

Ils viennent un peu tout naturellement. Raphaël, mon officier dans Diplomatie clandestine, ça fait longtemps qu’il existe, je l’avais déjà inventé dans les années 90 avec un copain journaliste, d’ailleurs. Physiquement, il reprenait un peu ses traits. Sinon, je regarde aussi les têtes d’acteurs. Je n’en fais pas forcément une copie, mais je m’inspire de ce charisme physique.

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Hubert Maury en mission au Cambodge
Hubert Maury en mission au Cambodge

Dans cet album, on côtoie, pour la blague et une magnifique séquence, Brad Pitt et Angelina Jolie.

Il y a Romy Schneider aussi. Et je m’étais un peu inspiré de Gérard Darmon pour faire le patron même si ça ne lui ressemble finalement pas. Par contre, Aramis, l’intermédiaire, je ne sais pas du tout d’où il vient, lui.

Dans cet album en immersion, on va voir beaucoup de personnages afghans aider les personnages. Tous ont des noms de codes qui commencent par A. C’est Astérix en fait.

C’est ce que j’allais vous dire, pour moi l’inspiration, c’est vraiment Astérix.

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C’est la réalité ?

Ah oui, c’est la réalité, il y a des noms de codes comme ça, comme on le voit ça dans toutes les séries d’espionnage, etc. Je voulais ici répondre à une certaine réalité tout en faisant une référence assez immédiate à Astérix. Il y a d’autres références à la bande dessinée, je ne sais pas si vous les avez captées.

Il y a Achille Talon, Modeste et Félix.

Oui, ce genre de petites choses.

Combien y’a-t-il d’agents à Kaboul ?

Aujourd’hui, ça ne doit plus être le cas. Mais, à l’époque, Kaboul était un nid d’espions. Il y en avait dans toutes les ambassades. C’était un carrefour. Kaboul, l’Afghanistan, ça a toujours été le grand jeu depuis Rudyard Kipling. C’est là où tous les empires se mettent sur la figure.

Croquis de Diplomatie Clandestine © Maury
Croquis de Diplomatie Clandestine © Maury

Effectivement, la capitale afghane a drainé pas mal d’espions, des gens plus ou moins sous couverture, ou des diplomates plus ou moins espions, eux aussi.

Secret sans toujours l’être. Parce que finalement tout le monde sait où trouver le QG de l’autre puissance.

Oui, ou comme dans ce bistrot clandestin, l’Atmosphère, où beaucoup de gens se retrouvaient pour palabrer. Mais je pense que quelques opérations d’espionnage ont dû être montées là-dedans.

Il existe toujours, finalement ?

Je ne sais pas. Il n’existe plus sous ce nom-là, en tout cas. Après le départ de Marc Victor, il a été racheté par je ne sais pas qui. Il s’est appelé Le Divan. Je crois qu’il n’existe plus.

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On voit que finalement ces QG ont parfois de belles commodités. Comme les Américains.

Ah oui, les Américains étaient implantés à Kaboul dans un très grand hôtel. Ils avaient toutes les commodités possibles et imaginables. C’était moins le cas des Français. Mais il y avait quand même aussi une piscine à l’ambassade de France. Plus petite.

Finalement c’est de l’espionnage qui passe par les paroles, pas par les armes. Même s’il y a bien une confrontation avec la société militaire privée Blackwater, mais plus pour impressionner.

Normalement, dans ce genre d’histoires, il n’y a pas beaucoup d’armes, contrairement à ce qu’on peut voir dans les films de James Bond et consorts. Dans les services secrets, il y a en réalité plusieurs métiers: des gens qui font de l’interception technique, d’autres qui font des actions commando – là, il y a des armes – et une troisième catégorie qui fait du renseignement humain. Le renseignement humain, c’est aller voir des gens et essayer de leur extraire ce qu’ils ont à dire. Là encore, il n’y a pas de raison d’utiliser des armes. Sauf quand vous êtes dans des situations délicates et dans des pays plus dangereux parce que la situation est juste instable.

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Alors, parfois, entre espions, on se paye les services par des bonnes bouteilles d’alcool ?

Écoutez, moi je ne sais pas, mais le fait est que ça se voit dans tous les récits d’espionnage, il faut trouver le levier qui va intéresser la personne qui va vous donner un secret ou qui va vous transmettre une information, un renseignement. Une bonne bouteille de whisky, par exemple, parce qu’il est juste impossible de trouver du whisky en Afghanistan.

Ainsi, votre héros, Raphaël, va essayer de recruter ce personnage, Aramis, qui à un moment va faire un pèlerinage à la Mecque, pour entrer en contact avec une autre cible. Après ce voyage, plus question de lui offrir du whisky. Il y a plusieurs chocs de culture dans cet album.

C’est ça, un officier traitant utilise un intermédiaire pour percuter un objectif. L’agent traitant, occidental, ne peut pas aller à la Mecque, il risquerait de se faire repérer. Donc, il envoie son intermédiaire qui, lui est afghan, pachtoune, musulman, percuter l’objectif. Mais le Français, lui, ne sait pas, comment ça va se passer. Il n’a pas de caméra, pas de micro.

Mais c’est ce choc des cultures qui est intéressant. À un moment donné, il faut voir que l’Occident a débarqué en Afghanistan, avec une hyper grosse opération. J’avais déjà vu l’affaire à Phnom Penh, dans les années 90, quand l’UNTAC, l’opération des Nations Unies, a débarqué, il y avait une flopée d’Occidentaux, mais pas que: des Chinois, des Pakistanais… Ce qui a quand même un peu bouleversé le microcosme cambodgien qui n’était pas habitué à voir des cultures aussi différentes et des gens qui ne se conduisaient pas forcément de la façon dont il aurait fallu se comporter. C’est pareil, ici.

Quand mille Occidentaux débarquent, il y a un choc des cultures, évident, qui se produit.

Pendant que ce personnage est à La Mecque, pendant 15 jours, il ne se passe rien ?

Il ne se passe absolument rien. Enfin, il se passe quelque chose, mais les services eux-mêmes ne savent pas puisqu’ils n’ont pas pu mettre de dispositif de surveillance en place. Ils font confiance et ramassent les biscuits après.

© Maury chez Glénat
Croquis de Diplomatie Clandestine © Maury

Comment tue-t-on le temps durant ces quinze jours de battement?

Il faut savoir une chose, en diplomatie, vous n’êtes pas sur un seul sujet à la fois. C’est un peu comme les journalistes. Si le journaliste rencontre une personne le matin, il va rencontrer une deuxième l’après-midi, voire une troisième le soir et peut-être même dix dans la journée. C’est la raison pour laquelle, à un moment donné, il y a cette parenthèse avec cette série de noms à la Astérix. C’est une manière de montrer que Raphaël, l’officier traitant, n’a pas qu’un seul contact. Mais, bien évidemment, nous nous intéressons à un seul dans le livre.

J’adore la manière dont vous dessinez. C’est efficace. Les scènes de traduction sont magnifiques, découpant la discussion au fil des trois personnages. L’agent traitant, l’intermédiaire et, au milieu, la traductrice.

J’ai eu très peur. Je me suis dit qu’on allait s’ennuyer, parce que le message part d’une première personne, passe par la traductrice et, enfin, par le mec qui reçoit l’information.

© Maury chez Glénat

C’est assez fascinant.

On joue sur les dialogues, on joue sur la façon dont les gens interprètent ce que le premier a dit, ce que le dernier a compris. Puis, au milieu, forcément, il y a un petit peu d’humour, parce que la traductrice va mettre ça à sa sauce. Je me suis beaucoup inspiré, pour tout vous dire, d’une bande dessinée qui s’appelle Le Grand Duc, un album de Lucky Luke par Morris et René Goscinny. On y voit un petit colonel interpréter en anglais ce que dit son grand duc. Léonide de Russie parle un français tout à fait châtié, tellement châtié qu’il y a des formules qui sont complètement désuètes. Ça m’avait fait tellement rire la façon dont le petit colonel traduisait ce que disait le Grand Duc russe. C’était tellement bon que je m’en suis inspiré.

© Maury chez Glénat

Les lieux de rendez-vous des espions sont parfois totalement insolites. Comme ce cimetière de tanks qu’on imagine peu fréquenté, quoique…

En effet, un berger débarque, et on ne sait pas si c’est du lard ou du cochon. S’il faut se méfier ou non.

© Maury chez Glénat

Nous y sommes, dans ce désert, grâce à votre manière de dessiner, de raconter. Il y a le choix de la traductrice aussi. Ils ne veulent pas d’un homme.

Les hommes, ça se prend le chou. Tandis que la traductrice est tellement ignorée, dans la mesure où c’est une femme, derrière sa burqa, qu’il n’y a pas un agent qui va la remettre en cause. Parce qu’elle n’existe pas.C’est comme un appareil de traduction planqué sous une burqa. Ça va éviter le conflit. Parce qu’un conflit entre le traducteur et l’agent, c’est possible. Ils ne veulent pas toujours la même chose, ils traduisent mal. D’où l’intérêt d’avoir une traductrice. D’ailleurs, pour tout vous dire, en Afghanistan, au niveau des journalistes, il y avait quasiment plus de femmes que d’hommes.

On parle beaucoup de l’intelligence artificielle, des bouleversements qu’elle amène, notamment dans le milieu de la traduction. Ça va jouer dans le milieu de l’espionnage ?

Bien sûr que ça va jouer. Si vous pouvez traiter des centaines de milliers d’informations comme ça, d’un seul coup, ça va vous tomber tout cuit. Je ne sais pas ce qu’il se passe actuellement Mais j’imagine que le travail que peut faire l’IA en termes d’espionnage est incroyable.

Croquis de Diplomatie Clandestine © Maury
Croquis de Diplomatie Clandestine © Maury

Est-ce facile de se retirer de ce milieu-là ?

Je me suis retiré du milieu diplomatique au milieu des années 2010. Ce fut facile, parce que je voulais faire de la bande dessinée. J’en avais vraiment envie, comme j’en avais fait 20 ans avant pour Spirou. Surtout, j’avais des choses à raconter, il y avait des gens que j’avais rencontrés, dont j’avais envie de parler, etc. Je n’avais pas l’angoisse de la page blanche. Je me suis installé dans un atelier avec d’autres dessinateurs, d’autres dessinatrices. Tout ça a été formidable. C’était une nouvelle vie.

Hubert Maury en mission au Cambodge

Et vous le faites à visage découvert, finalement. Ce n’est pas ce qu’avait fait le scénariste de Quai d’Orsay, à l’époque.

Absolument, le scénariste de Quai d’Orsay s’était caché derrière un pseudonyme. Je me rappelle même, à ce moment-là, qu’au Quai d’Orsay, personne ne savait qui il était. Ça doit être lui ou lui, rien n’était sûr. C’est après qu’on a su qui il était, parce qu’il a fait un film. Mine de rien, on est astreint à un devoir de réserve. Et quand Abel Lanzac parle de Dominique de Villepin, on voit tout de suite de quoi il veut parler. Ce n’est presque pas de la fiction. Je comprends qu’il se soit caché derrière un pseudonyme. Moi, ça reste de la fiction. La question ne s’est absolument pas posée. Je ne me suis pas dit que j’allais témoigner en tant que machin. Évidemment, il y a des éléments de témoignage, des éléments quasi autobiographiques mais ça reste quand même une trame romanesque avec un récit qui, comme disait l’autre (Thomas Edison), possède 1% d’inspiration et 99% de transpiration.

Alors, cette vie d’aventure, d’espionnage, de diplomatie, vous aspire mais, finalement, la vie privée passe en second plan.

Oui, je l’évoque dans le récit puisque deux des personnages ont une vie privée carrément mise de côté, saccagée. En tout cas, il y a un moment donné où je lance une piste pour que le lecteur réfléchisse. Est-ce triste ce qui leur arrive?

Croquis de Diplomatie Clandestine © Maury

En tout cas, à chaque fois qu’une mission se termine, il y a le risque d’y être arraché du jour au lendemain, sans au revoir.

Oui, oui. Ça m’est arrivé au Cambodge. Ce n’est pas du tout dans la même configuration que ce que je raconte dans l’album. Mais j’ai franchi le Mekong pour aller chercher des cigarettes et je n’ai jamais pu retraverser le Mekong dans l’autre sens. Au bout d’un moment, je suis revenu en France, en n’ayant plus aucune nouvelle des gens avec qui j’avais bossé pendant des mois et des mois. On n’avait pas de mails, le contact était rompu. J’étais avec un officier bulgare et un officier chinois. Comment vouliez-vous que je retrouve ces gens-là ? Facebook, Copains d’avant? (il rit)

© Maury chez Glénat

Avant, il y avait beaucoup de secrets. Vous ne pouviez pas en parler avec tout le monde. Vous voilà auteur, vous rencontrer des lecteurs, des journalistes, avec beaucoup de choses à raconter.

C’est chouette, en effet. Le pitch de l’histoire, c’est vraiment une expérience humaine et une réflexion sur la géopolitique du moment. Ça n’a rien de véritablement secret, on s’intéresse à la communication. Et ça peut s’étendre jusqu’à plus soif.

Puis pour aller d’un point A à un point B, au moment crucial d’une opération, il ne faut parfois pas prendre le chemin le plus direct. On voit votre héros multiplier les bouts de chemin en rickshaw.

Non, ce sont des opérations de contre-filature potentielle. La question de base est: qui manipule qui. C’est la question que tous les agents secrets du monde se posent. Est-ce que c’est moi qui manipule ou est-ce que c’est moi qui suis manipulé ?

Croquis de Diplomatie Clandestine © Maury

Avez-vous plus souvent manipulé ou vous avez plus souvent fait manipuler ?

Comment voulez-vous répondre à cette question ? (rire). Mais je pense que tout le monde, à un moment donné, a été manipulateur.

Quand on dit manipulateur, ça veut dire quoi ?

Quelqu’un a quelque chose à vous dire. Mais ce quelque chose, il ne va pas pouvoir vous le dire pour une raison X ou Y. Alors, vous prenez la personne, vous pénétrez dans son univers, vous discutez avec lui et après, vous essayez de l’extraire de son univers pour l’amener dans le vôtre et lui faire dire ce que vous, vous souhaitez qu’il dise. Mais je pense que les plus grands manipulateurs du monde, c’est quand même vous, les journalistes. Je n’ai pas de leçon à donner par rapport à des journalistes.

Mais c’est vrai que la manipulation, c’est expliqué, joue sur plusieurs leviers en fait. C’est le fameux MICE qu’on développe à un moment donné dans la bande dessinée: Money, Ideology, Coercition – c’est ce qu’il y a de plus difficile parce qu’il faut vraiment trouver la faille pour faire chanter la personne, ce n’est vraiment pas propre comme méthode – et Ego – parce que si vous me dites que j’ai fait le meilleur livre du monde, je vais avoir envie de vous parler, et vous m’aurez manipulé avec l’ego.

© Maury chez Glénat

Quels sont vos projets?

La suite, c’est un nouveau récit pour Glénat dont le titre n’est pas encore défini et avec mon fils, Mathieu, comme co-scénariste. Encore une histoire d’espionnage mais moins dans le microcosme des agents secrets puisque ce sera un récit choral, autour d’un fait important qui s’est produit au Liban, il y a quelques années: l’explosion du port de Beyrouth et, parallèlement, le début de la chute de Bachar el-Assad. On y rencontrera trois personnages principaux gravitant autour d’un agent secret syrien. Une jeune journaliste qui veut briller et qui va plonger dans le grand bain parce qu’on lui confie l’interview d’un chef d’état du Moyen-Orient. Un petit réfugié syrien qui vend des fruits à Beyrouth, un peu à la Zorino dans le Temple du Soleil. Et une ancienne des services secrets qui est rangée des voitures. Ces trois personnes ont des vies différentes, des parcours différents mais, à un moment donné, elles vont se retrouver et avoir un destin commun. Ce ne sera pas pour tout de suite, j’en suis à la 35e page, et je ne sais pas encore combien cet album en comptera.

Planche crayonnée du prochain album d’Hubert Maury, co-scénarisé avec son fils Mathieu. Une histoire d’espionnage autour de l’explosion du port de Beyrouth et de la chute de Bachar el-Assad © Maury
Planche crayonnée du prochain album d’Hubert Maury, co-scénarisé avec son fils Mathieu. Une histoire d’espionnage autour de l’explosion du port de Beyrouth et de la chute de Bachar el-Assad © Maury

Dans Diplomatie clandestine, vous faites dire à un de vos héros : « il finira comme nous tous à ressasser inlassablement des vieilles campagnes qui n’intéresseront personne.

C’est ce que je fais. Mais j’espère que moi elles vous intéresseront, c’est la différence (il rit).

Voyagez-vous toujours autant?

Non, plus du tout. Je fais de la bande dessinée, ça ne laisse pas le temps.

Comment travaillez-vous?

Complètement en traditionnel. Bon, je m’aide quand même de Photoshop.

Tiens comment va Taha Siddiqui dont vous racontiez le destin dans votre précédent album, Dissident Club?

Écoutez, ça fait très longtemps que je ne l’ai pas revu. Je sais qu’à un moment donné un truc sympathique s’est produit mais je ne sais pas ce que ça va devenir: une option a été posée par une maison de production belge, pour adapter Dissident Club au cinéma.

© Siddiqui/Maury chez Glénat

Merci Hubert et vivement le prochain.

Et voici la preview de cet album paru chez Glénat.

© Maury chez Glénat
© Maury chez Glénat
© Maury chez Glénat
© Maury chez Glénat
© Maury chez Glénat
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