Au Centre Culturel d’Auderghem jusqu’au 7 juin, Glissements frappe là où ça fait mal, et c’est précisément pour ça qu’on ne l’oublie pas. Seule en scène, Julie Lenain affronte la mémoire de son père et de son long combat contre l’alcool. Pas d’effet de manche, pas de métaphore qui adoucit, du brut, de l’intime, et une justesse qui cloue le spectateur sur son siège.

Mais rassurez vous, le spectacle refuse le mélo. Lenain ne raconte pas la maladie alcoolique en général, elle raconte un homme, son père, à travers des souvenirs fragmentés : une dispute entendue derrière une porte, un anniversaire gâché, des silences plus lourds que les cris. Elle passe de la petite fille qui ne comprend pas, à la femme qui tente de comprendre, sans jamais juger. Le texte, écrit par elle-même, alterne narration directe et incarnations. Quand elle devient le père, la voix change, le corps se tasse, et on sent la honte, la colère, la fatigue de celui qui glisse.

C’est ce mouvement de va-et-vient entre les points de vue qui donne au spectacle son épaisseur. On n’est ni dans le témoignage plombant, ni dans la catharsis facile. On est dans un travail de mémoire, avec ses trous, ses répétitions, ses sursauts.
« Il n’est nulle longue nuit qui n’atteigne l’aurore »
Si Glissements a pu être présenté ailleurs comme un spectacle avec marionnette, la version jouée à Auderghem repose sur le duo composé de Julie Lenain et du musicien Sébastien Willemyns, au clavier et au violon alto. Quand les mots s’arrêtent parce qu’ils ne suffisent plus, la musique prend le relais. Willemyns n’est pas un accompagnateur discret en fond de scène, il est un partenaire de jeu, parfois en contrepoint, parfois en soutien, qui fait résonner la part non-dite du récit.
Cette présence musicale en live donne une respiration indispensable.
La mise en scène d‘Hélène Theunissen va à l’essentiel avec un plateau presque vide, quelques chaises et quelques lumières qui découpent l’espace. Rien ne distrait du texte et du corps, et Julie Lenain tient la scène 60 minutes sans fléchir. Son jeu est physique, organique, elle chute , se relève, vacille, le titre « Glissements » devient littéral.

Ce qui interpelle aussi, c’est l’absence totale de jugement moral. Il n’y a pas de victime et de bourreau, juste un homme malade, une famille qui tente de faire avec, et une fille qui choisit, des années plus tard, de mettre des mots là où il n’y en a jamais eu. De l’héritage malgré soi, et de la résilience qu’il faut pour ne pas répéter.
Et puis il y a le plaisir de voir Julie Lenain exercer son immense talent de comédienne dans un registre plus dramatique que ce qu’on a souvent pu apprécier d’elle dans de multiples comédies, où elle excellait d’ailleurs également. Elle m’avait réellement convaincu dans Le Complexe de la Sorcière vu il n’y a pas si longtemps à l’Os à Moelle à Schaerbeek, ici elle confirme avec brio ce registre avec une interprétation juste et touchante.
D’ailleurs le public ne s’y est pas trompé, il a ponctué cette première à Auderghem d’une standing ovation de plusieurs longues minutes.
Glissements n’est pas un spectacle confortable et il ne cherche pas à l’être. Il est éprouvant mais traversé par une lumière, celle de la lutte et de l’amour qui persiste malgré tout.
Un spectacle qui ouvre un espace de parole sans jamais forcer la confession.
Tout simplement magnifique !
Jean-Pierre Vanderlinden
(Glissements est à voir au Centre Culturel d’Auderghem du 26 mai au 7 juin 2026.)
