Cinq albums jeunesse, des dessins, des mots tendres qui compensent les plus grandes absences, apaisent les douleurs, encouragent à avancer

© Ruchat-Denieul/Saudo/Hedon chez Alice

La vie, la mort, comment ça fonctionne? Les enfants ne sont pas dupes, percevant très vite nos maladresses et silences volontaires sur ces sujets. Ça les travaille très vite mais ils sont aussi beaucoup plus décomplexés que pas mal de grands qui en ont fait un tabou. Pas les éditeurs et les auteurs, artistes jeunesse qui s’emparent tous azimuts de ces questions, entre ceux qui partent et ceux qui restent, et les connexions. Petite sélection d’albums jeunesse parus ces dernières semaines: En route je tourne (de Daniel Nayari et Matt Rockefeller), Le Feutre Rouge (de Ludovic Lecomte et Stefanie Van Hertem), La boîte à étoiles (de Jérôme Camil), Plume, petite lumière (d’André Ruchat-Dunieul, Coralie Saudo et Laura Hedon) et Reste avec nous, Bébé… (d’Alain Serge Dzotap & Anne-Catherine De Boel). Ayez les mouchois à portée de main, mais aussi des bisous, des câlins.

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En route, je tourne, un aller-retour et des sensations différentes

Résumé d’En route je tourne par L’École des loisirsQu’est-ce qui peut nous aider à supporter la perte d’un être cher ? Ce petit garçon a décidé d’aller jusqu’au bout de sa peine. Il part, il traverse la beauté des souvenirs, l’espérance des rêves, la dureté de la blessure. Au sommet, cette question : « Maman, étais-tu heureuse d’être maman ? » Et quand enfin son cœur lui a donné la réponse, il recommence à vivre.

© Nayeri/Rockefeller à L’école des Loisirs

Sortir du livre, des ronces, s’évader de prison. C’est cette impression que donne le héros de cette histoire sur la couverture de ce livre, qui donne effectivement l’impression de tourner carré. Daniel Nayeri et Matt Rockefeller (le dessinateur surdoué des 5 Mondes) nous emmènent dans un monde incroyable, féerique, d’heroic fantasy. Mais même s’il y a du soleil, une lune éclatante, les douleurs irradient aussi.

© Nayeri/Rockefeller à L’école des Loisirs
© Nayeri/Rockefeller à L’école des Loisirs

Mais, ce jour-là, alors qu’il sent que son papa bascule du côté obscur de la force, désespéré, las, notre petit bonhomme décide de faire le chemin vers le souvenir, de contrecarrer la disparition et d’affronter l’obscurité.

© Nayeri/Rockefeller à L’école des Loisirs

C’est un aller-retour que proposent les auteurs, quasiment muet, façon jeu vidéo, avec des boss et des récompenses. L’aller est dark, angoissant, effrayant. Il en faut du courage pour s’enfoncer dans la forêt, pour vaincre ses peurs et faire survivre l’absence. Le retour, lui, recroisant les mêmes personnages fascinants (monstres et créatures à comprendre avant, peut-être, de les affronter) et en faisant des alliés pour revenir au point de départ, de redémarrage, plus léger et pourtant avec une présence marquante, lourde de sens, d’un surplus de courage et d’amour, pour avancer et ne plus tourner en rond, sortir de la boucle temporelle du désespoir, de la fatalité et de l’abandon. On sort de cette lecture éprouvé mais subjugué, confiant.

© Nayeri/Rockefeller à L’école des Loisirs

Un feutre rouge et retrouver le goût des fraises

Résumé du Feutre rouge par Alice Éditions : Papi est parti. Mamie a les yeux humides et le dos voûté. Moi, je sens comme une grosse boule au fond de ma gorge. Alors, pour apaiser le chagrin, Mamie dessine sur nos bras des fraises, bien rouges, comme celles que Papi cultivait dans son jardin.

© Lecomte/Van Hertem chez Alice

Quand on est petit, chaque départ, surtout ceux de maman plus que ceux de papa, peut engendrer une crise de larmes, à ne plus se ravoir. Heureusement, il y a des petits rituels qui mettent les drames entre parenthèses. Des coeurs avec les doigts ou dessinés sur le dos de la main, sur l’avant-bras, à volonté. « Je pense à toi ». Et s’il s’efface, on le retracera autant de fois qu’il le voudra.

© Lecomte/Van Hertem chez Alice

C’est cela que racontent Ludovic Lecomte et Stéfanie Van Hertem dans Le feutre rouge, en partant d’une absence beaucoup plus indicible qu’un départ pour le boulot. Papi ne reviendra pas. Et Stéfanie Van Hertem a un talent formidable, à l’entame de cet album, pour mettre ce tout petit garçon face à l’immense chamboulement qui commence par un labyrinthe de jambes de noir vêtues, venue pour saluer la mémoire du disparu. Le moment tragique est suspendu mais le passé est bientôt fini, il va falloir vivre au présent, les yeux humides, pour mami, pour le petit. Puis le souvenir des fraises, on peut les dessiner à toute saison sur son bras. Papi en raffolait. On peut les dessiner à l’infini. Pour peu que le feutre rouge soit à portée, vaillant.

© Lecomte/Van Hertem chez Alice

Un jour, il faudra pourtant faire sans lui aussi. Ce jour-là, peut-être mamie et son petit protégé seront-ils prêts. L’écriture sur le fil, déjà plein de couleurs et d’images, de Ludovic Lecomte est tellement vivante. Les illustrations de Stéfanie Van Hertem sont tellement souriantes malgré les coups de mou à montrer. Entre ces deux personnes à différents âges, la mort de leur dieu, de leur protecteur, de leur conteur, permet peu à peu une diversité de moments de vie, de pages à écrire, à commencer sur la peau, à travers les moments de la journée, de la semaine. Le quotidien ou les voyages. Tiens, encore une évasion qui ne permet pas d’oublier l’absent mais de l’indélébiliser, dans la joie désormais, dans d’autres aventures. Pour ne plus être aux fraises, mais les déguster.

© Lecomte/Van Hertem chez Alice

Ce sera une constante dans cette sélection, à la première lecture d’un de ces albums, sans forcément deviner de quoi il est question mais en se fiant au choix incontestable de la progéniture qui a jeté son dévolu sur un graphisme, une couverture, les parents vont être plus émus que les enfants qui ne se rendent pas forcément compte du drame intime qui les attendra au fil de leur vie, et c’est tant mieux. Mais au moins, ils auront de très jolies pistes pour préparer le terrain.

À (se faire) lire dès 4 ans chez Alice Éditions.


La boîte à étoiles, déjà un petit bout d’éternité

Résumé de La boîte à étoiles par Alice Éditions : Un petit écureuil aimerait offrir une étoile à sa maman. Ce cadeau lui tient à cœur ! Pour lui dire au revoir. Pour donner un sens à la mort. Pour que la vie continue.

© Camil chez Alice

Ce n’est pas la première fois que Jérôme Camil nous prend par surprise avec ces albums jeunesse/BD. Spécialisé dans les histoires d’animaux, d’insectes, voilà l’auteur qui agit sur le fil. L’air de rien, le petit écureuil se lance un challenge, comme on s’en lance tous, comme ce petit bonhomme qui voulait cueillir le soleil pour séduire Jaune. Ici, le petit rongeur veut pêcher une étoile.

© Camil chez Alice

Ce serait le plus beau des cadeaux pour sa maman. Elle lui a dit que ça se décrochait les oreilles, alors il a mis son ami le petit ours, gourmand, dans la confidence. Au-dessus des brumes, dans ce paysage sauvage, luxuriant, il y a ce pommier, la plus belle des échelles pour atteindre le ciel. Mais quel écrin pour l’astre une fois décroché? Heureusement (ou pas), Croque, roi de la broc, le castor, marchand de grand chemin, a des idées à revendre. Il repartira bredouille, notre écureuil n’a pas le sou, vit d’amour et d’eau fraîche, mais le castor grognon lui aura au moins mis la puce à l’oreille. Restera à attraper l’inestimable. Et ça peut prendre du temps. L’ours s’assoupit, l’écureuil persévère.

© Camil chez Alice

Puis, la victoire, l’éternité, le bonheur… très vite contrasté, contrarié, sans qu’on s’y attende. Jérôme Camil a ce don d’équilibriste, cette insouciance apparente qui cache tellement de sensations et d’émotions, de beautés, qui passe par la larme… qui n’a pas le temps de se teinter de tristesse, car le rire final reprend le dessus, la lumière. Quelle aventure.

© Camil chez Alice
© Camil chez Alice

À (se faire) lire dès 3 ans chez Alice Éditions.


Plume, petite lumière, le grand voyage des enfants de passage

Résumé de Plume, petite lumière par Alice Éditions : Un bébé attendu avec amour, une famille qui se prépare à l’accueillir… et puis, l’absence. Comment comprendre, comment en parler ? Avec délicatesse et poésie, « Plume petite lumière » raconte le départ d’un tout-petit et la place qu’il garde dans le cœur de ceux qui l’aimaient déjà.

© Ruchat-Denieul/Saudo/Hedon chez Alice

Le saviez-vous, le croiriez-vous? Il y a quelque part dans le ciel, un havre de paix, de lumière, qui ressemble un peu à l’incroyable soucoupe élaborée par les artistes de Pixar pour donner vie à nos émotions dans Vice-Versa. C’est là, au chaud des étoiles, de l’univers tout entier qui attend de les accoucher, que vivent les petites lumières, avec leurs yeux plus grands que le monde et leur sac prêt à être rempli de toutes les merveilles à cueillir sur Terre.

© Ruchat-Denieul/Saudo/Hedon chez Alice

Mais le passage peut être furtif, déchirant. Telle une étoile filante. Au coup d’envoi vers le ventre maternel, Plume ne sait pas que son temps va être redoutablement compté. Mais elle s’y fait. Tellement d’appelés, si peu d’élus, chaque seconde sera une vie. Alors, au fil des quatre saisons et des cinq sens, elle emmagasine toutes les sensations, tout ce qu’elle peut, de la richesse d’habiter la Terre. Les Éditions Alice décrivent « un album pour mettre des mots sur l’invisible et offrir un espace d’échange autour du deuil périnatal. » Car l’histoire ne s’arrête pas avec la mort.

© Ruchat-Denieul/Saudo/Hedon chez Alice

La chaleur humaine, la générosité de la nature tout autour, la douceur restent et fortifient, même l’absence, même s’il faudra du temps aux (sur)vivants pour retrouver un peu du bonheur, timide, d’abord, plus fort au fur et à mesure. Le coeur déchiré, puis serré, puis retrouvant un peu de sa mesure de l’amour. Avec la petite lumière partout.

© Ruchat-Denieul/Saudo/Hedon chez Alice

Andréa Ruchat-Denieul et Coralie Saudo (à l’écriture) et Laura Hedon (au dessin) ont réalisé là un tour de magie, un album difficile mais réconfortant, qui change la vie. Quelle que soit notre philosophie. Désarmant et aimant.

© Ruchat-Denieul/Saudo/Hedon chez Alice

À (se faire) lire dès 4 ans chez Alice Éditions.


Reste avec nous, bébé…, ici tout le monde t’aime déjà

Résumé de Reste avec nous, bébé… par Pastel : Maman est rentrée de l’hôpital avec un petit paquet serré contre son cœur. Elle ne veut pas s’en séparer parce qu’à l’intérieur se blottit mon petit frère nuage. Nuage, c’est parce qu’il est tout léger et qu’on a peur qu’il s’envole. Je n’ai pas l’intention de le laisser n’en faire qu’à sa tête, le vent ! Reste avec nous, Bébé…

© Dzotap/De Boel chez Pastel

Dernier album de cette sélection, Reste avec nous, bébé… Une lutte, une bascule. Reste à savoir de quel côté ça balancera. Le monde des grands autour reste interdit. Les enfants ont du mal à comprendre, curieux, n’imaginant pas le pire. D’ailleurs, ce petit trésor, on ne l’appelle pas encore. Nom de code: nuage. Léger, « on a trop peur qu’il s’envole ». Pour le vrai patronyme, il faudra attendre grand-mère Ma’a.

« Se balader, prendre l’airOublier le sang, l’étherC’était la nuit ou le jourJuste après »

chantait Goldman. C’est cela, qu’est-ce qu’ils ont bien pu faire juste après… et juste avant le verdict redouté ou espéré. Les secondes sont des minutes, des heures, des années. Il pleut dehors et dans la tête. Dans ces moments-là, la patience est une peine. Il ne se passe rien, il se passe tout. Les premiers jouets, les premiers vêtements attendent.

© Dzotap/De Boel chez Pastel

En attendant le temps passe, le soleil revient, ça ne veut rien dire mais ça donne le moral. La berceuse de Tante Lowouo est entraînante. Reste avec nous, bébé. Le conte imaginé par Alain Serge Dzotap aurait pu verser dans la désolation, le sinistre. Il n’en est rien. Que du contraire. L’espoir de cette famille submerge tout. Dans le vert, la couleur de l’espoir (entre autres signification), Anne-Catherine De Boel, aux dessins et couleurs, scrute chaque petit moment, la victoire du jour en plus passé sans drame, sans départ. Le sourire forcé mais sincère de cette grande famille. La confiance de cette grand-mère en gros plan sur deux planches. Et le soleil qui se lève, pour la première fois d’une longue série. Sublime conclusion de cet article thématique.

© Dzotap/De Boel chez Pastel
© Dzotap/De Boel chez Pastel
À (se faire) lire dès 3 ans chez Pastel.

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