Le petit (ours) pêcheur et le capitaliste: L’ours le plus heureux du monde et Une vie de rêve, 2 albums sortis simultanément et adaptant la même légende des réseaux sociaux

Parus à deux mois d’intervalle, deux albums jeunesse, Une vie de rêve (Fisherbear, en anglais, de Ruth Quayle et Victoria Sandøy, traduit en français par Emmanuel Gros et sorti un mois plus tard chez Gallimard) et L’ours le plus heureux du monde (de Ludovic Lecomte et Marianne Barcilon, chez Kaléidoscope) racontent en fait la même histoire, avec des ours des deux côtés, et la rencontre entre un pêcheur carpe diem et un industriel au discours tentant. Analyse du phénomène et comparaison.

© Lecomte/Barcilon chez Kaléidoscope/L’École des loisirs

Résumé de L’ours le plus heureux du monde par Kaléidoscope : Allongé dans l’herbe, au bord de l’eau, Marcel somnole paisiblement lorsqu’une fourmi interrompt sa sieste. Obstinée, elle lui propose mille et une façons de pêcher plus, encore plus, toujours plus de poissons ! Mais… pour quoi faire, au juste ?

Résumé d’Une vie de rêve par Gallimard Jeunesse : Une fable pour aborder avec les enfants la question de l’argent, et comprendre ce qui nous rend vraiment heureux. Il était une fois un ours qui aimait pêcher, partager ses poissons avec ses amis et vivre simplement. Mais voilà qu’un autre ours, très riche, vient lui donner des conseils pour avoir une vie de rêve…

À lire aussi | Les ours ne sont jamais aussi bien léchés que dans les livres jeunesse, trop parfois: les amitiés, ça se mérite, doivent être consenties et sont souvent tissées de choses très simples

© Quayle/Sandoy chez Andersen Press

Les réseaux sont rarement originaux. Et si une bonne idée (ou une rumeur, un discours clivant, etc.) fuse, elle est immédiatement reprise, avec plus ou moins de pincettes, de respect ou de plagiat. C’est ainsi, ces derniers mois, qu’une variante du célèbre proverbe chinois, « Si tu donnes un poisson à un homme, il mangera un jour. Si tu lui apprends à pêcher, il mangera toujours », en mode Le prince et le pauvre ou La cigale et la fourmi, met celui qui a appris à pêcher, cette fois, face à un capitalisme vociférant. Cette histoire, émotionnelle et devant laquelle tout le monde applaudit, a commencé à être diffusée un peu partout, dans différentes langues, même en chanson. La publier sur votre compte, votre page, c’est l’assurance de dizaines de likes, partages, interactions. Un conte de source anonyme à l’heure des algorithmes.

© Lecomte/Barcilon chez Kaléidoscope/L’École des loisirs
© Lecomte/Barcilon chez Kaléidoscope/L’École des loisirs

Naturellement, dans le paysage littéraire, il n’est absolument pas rare de voir, parfois sur une même année, sortir des versions différentes d’histoires popularisées par les Grimm, Andersen et autres Lewis Carroll. Généralement notifiés. Or, dans aucun crédit des deux albums dont il est question ici, il n’y a d’allusion à une quelconque version originale, pour peu qu’on ne soit pas averti, on penserait donc que ces albums sont totalement originaux ou que l’un a été plagié sur l’autre. Franchement, ça m’a un peu chatouillé-dérangé.

© Quayle/Sandoy chez Andersen Press

Alors qu’est-ce qui est commun, qu’est-ce qui change entre les deux albums? L’histoire est la même, un ours pêcheur qui prend un peu de temps tous les jours pour pêcher le poisson qui lui suffit. Un beau jour, et les suivants, le voilà interrompu par un mêle-tout qui ne voit que le profit et la belle vie, rêvée, faite de monnaie sonnante et trébuchante, après des décennies de labeur et de sacrifice. Dans la « fable » anglaise, c’est un autre ours, costume trois-pièces, lunettes noires, jet-setteur. Dans la « parabole » française, c’est une fourmi (tiens, tiens). Pour le reste, le déroulé est le même, le capitaliste déroule son discours et laisse miroiter, étape après étape, ce que la vie de cet ours oisif serait s’il pêchait plus, beaucoup plus, toujours plus de poissons. Canne à pêche dernier cri, plus gros bateau, poissonnerie, chaîne de poissonneries ou usine…

© Quayle/Sandoy chez Gallimard
© Lecomte/Barcilon chez Kaléidoscope/L’École des loisirs

Du tac au tac, notre petit pêcheur (ou Marcel dans l’émanation française) joue le naïf et relance à chaque fois son interlocuteur, voir où il s’arrêtera.

La différence entre les deux albums, c’est le décor. Ruth Quayle et Victoria Sandøy s’éloignent de la berge et mettent des images, froidement productiviste sur les mots du cynique rupin. Ludovic Lecomte et Marianne Barcilon, eux, restent terre à terre et ne se laissent pas embarquer par les phrases bateau. Sandoy et Barcilon ont deux manières très différentes de mettre en illustrations cette histoire. Sandoy utilise plus de mise en scène, de nature, de couleurs. C’est beau mais (trop) lisse. Barcilon reste au plus près de ses héros, leur donnant plus de caractère, d’expressivité. C’est un peu traditionnel vieillot, mais c’est plus touchant. Plus poétique aussi. Même si j’ai préféré la fin, les points de suspension et la manière dont prend congé, l’air de rien, notre pêcheur de celui qui lui tenait la patte pour mieux espérer la lui graisser.

© Lecomte/Barcilon chez Kaléidoscope/L’École des loisirs
© Lecomte/Barcilon chez Kaléidoscope/L’École des loisirs

Quoi qu’il en soit, dans nos pays condamnés à l’austérité, au rendement par nos autorités, ce récit différent des choses de la vie mérite d’être entendu pour bien choisir où l’on veut le profit, dans la vie ou dans le business. Cela dit, à vous de choisir l’album qui vous fera le plus d’oeil.

Dès 3 ans, à lire chez Kaléidoscope ou chez Gallimard Jeunesse.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.