BD: à Barcelona, Saint-Trop’ ou en Corse, le temps des vacances et de tous les dangers, meurtriers

 

© Lapière/Jakupi/Pellejero/Torrents chez Dupuis

Je serais curieux de faire un recensement des lectures de l’été, ces livres qui prennent le sable sous les parasols face à la mer ou dont on lit quelques pages avant de s’endormir dessus dans la chambre d’hôtel après un city-trip intense. Si le feel-good a la cote, je pense quand même que le polar l’emporte largement. Aussi dans la quiétude, voire la torpeur, de l’été qui habite les destinations de voyages. Car on a beau être une destination de rêve, comme Barcelone, la Corse ou Saint-Tropez, la face obscure peut se rappeler en un claquement de doigt, une détonation, une allumette craquée.

© Bastier/Lecigne/Cittadini chez Les Humanoïdes Associés

Barcelona, Barcelonaaaargh

Résumé de Barcelona, âme noire par Dupuis : Orphelin, industriel en vue, mafieux, amoureux sincère ou baron de la drogue : difficile de définir Carlitos, devenu le puissant Don Carlos. Peut-être parce qu’il est tout cela à la fois… Dans une Barcelone prise dans l’étau de la dictature franquiste, venez assister à un destin riche en aventures, en amours et en couleurs.

© Lapière/Jakupi/Pellejero/Torrents chez Dupuis

Barcelone, la nuit, l’incendie, le sourire moustachu d’une crapule. L’ambiance est plantée et va nous tenir en haleine pendant des décennies. Pas moins de cinq auteurs de premier plan se sont unis pour proposer cette fresque criminelle et sociale à Barcelone de 1948 à 1975.

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Dans une fiction qui rattrape l’histoire et propose sa théorie sur un fait qui changea la face de l’Espagne, Denis Lapière, Gani Jakupi (au scénario), Rubén Pellejero, Eduard Torrents et Martín Pardo (au dessin, Rubén et Martín officiant aussi aux couleurs) s’inscrivent dans la collection Aire Libre avec ce qui pourrait être vu comme un pendant espagnol d’une collection qu’aurait pu inaugurer Pigalle 1950 de Pierre Christin et Jean-Michel Arroyo. Bon, ces deux albums sont bien distincts mais je ne peux m’empêcher de les relier, dans leur ambiance, leurs personnages…

© Lapière/Jakupi/Pellejero/Torrents chez Dupuis
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Il ne faut pas se méprendre, sur presque trente ans, mouvementés, la fabuleuse équipe d’auteurs prend avant tout pour héroïne sa ville, Barcelone. Une vie rayonnante et imposante, fragile aussi, car malmenée par une histoire espagnole qui est faite de drames, d’ascension et de décadences, de reconstructions, de soleil mais aussi d’endroits sur lesquels l’ombre sert les intérêts de certains. Où se situe Carl(it)os?

© Lapière/Jakupi/Pellejero/Torrents chez Dupuis
© Lapière/Jakupi/Pellejero/Torrents chez Dupuis

Son fil rouge, passé de fils de rien (ou quasiment) à puissant homme d’affaires (parfois peu avouables mais éthiques, et avec le sens de l’honneur et des amitiés?), se mêle à un autre, dont il ne peut se décrotter. Une affaire de meurtres de femmes, sordides, les victimes se retrouvant nues, le bas du ventre découpé selon un signe de croix. Après l’arrestation du serial killer, les morts barbares continuent pourtant. Et Carlos se demande s’il n’a pas des absences, s’il n’est pas l’auteur de ces meurtres, lui qui aime tant les femmes.

© Lapière/Jakupi/Pellejero/Torrents chez Dupuis
© Lapière/Jakupi/Pellejero/Torrents chez Dupuis

Dans ce portrait incandescent mais sachant aussi se faire froid et nocturne, les auteurs triés sur le volet réussissent une fresque historique, sociale et fictionnelle assez implacable. Au fil des périodes et des flashbacks, tout à est très feuilletonesques, avec des personnages complexes et des monstres dégénérés, car la société espagnole est schizophrénique, entre ses envies de liberté et la retenue, le régime qu’imposent des dirigeants. On ne peut pas tout avoir, alors Carlos importe-exporte à la suite d’un voyage en France. Dans ces autres Couleurs de l’incendie, le feu ayant une place prédominante, le spectacle est mordant, intense, sans concession jusqu’aux rebondissements finaux, avec des cojones!

© Lapière/Jakupi/Pellejero/Torrents chez Dupuis
© Lapière/Jakupi/Pellejero/Torrents chez Dupuis

À lire chez Dupuis.

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Ric Hochet : le ciel, le soleil et la merde

Résumé du tome 7 « Crimes-sur-Mer » des Nouvelles Enquêtes de Ric Hochet par Le Lombard : Le temps est venu pour Ric Hochet d’affronter son pire cauchemar : le mois d’août, période diserte en crimes s’il en est ! Ric en est réduit à endurer les banalités de ses voisins de plage. Alors quand la jeune Béatrice arrive et lui demande si elle peut jouer à l’enterrer, c’est presque un soulagement. Et comme l’innocente enfant a deux tueurs aux trousses chargés de l’enlever pour le compte d’un mystérieux « patron », les affaires de Ric ne devraient pas tarder à repartir. Ouf !

© Zidrou/Van Liemt chez Le Lombard
© Zidrou/Van Liemt chez Le Lombard

Chassez le naturel, il revient au galop, même avec du sable dans le maillot. Pendant que Bourdon traite littéralement des chiens écrasés à Paris, avec un ennui certain et profond, Ric et Nadine font douliou douliou à Saint-Tropez. Farniente et baignade au programme. Enfin, surtout pour Nadine, décidément plus téméraire et apte à lâcher prise que son compagnon, clope au bec et lisant La Rafale qui se fait, pendant quelques jours, sans lui. Rien que ça, ça l’emmerde. Il envie presque Bourdon.

© Zidrou/Van Liemt chez Le Lombard

Sans savoir que d’ici quelques minutes, son voeu va être exaucé, il va y avoir de l’action au milieu des pâtés de sable, des courses-poursuites échevelées, une gamine à sauver car poursuivie par des malfrats, écume à la bouche, et jusque-là planqués sous la couverture de marchands de glace lambda.

© Zidrou/Van Liemt chez Le Lombard

Béa est la fille d’un croque-mort, et manifestement cette dernière la poursuit, pour quelle sinistre raison? À Ric de faire des heures supp’ même en vacances, quitte aussi à sauver sa propre peau. Aimant décidément les récits de vacances à toutes les sauces, Zidrou en offre des musclées au héros créé par Tibet et Duchateau, dans cette septième nouvelle enquête nommée Crimes-sur-Mer. Tout un programme déjanté, sans temps mort que le scénario offre sur un plateau à Simon Van Liemt, qui réussit là son meilleur album de la série, tant il explose les clichés cartes postales et réussit l’alchimie parfaite entre le thriller insoutenable et l’humour irrésistible. Zidrou est au meilleur de sa forme, entre la froideur des ennemis psychopathes et le sang chaud de reporter-enquêteur, avec un cynisme de bon aloi pour conclure cette aventure sur un réjouissant twist. Même à Saint-Trop’, on ne l’emporte pas au paradis.

© Zidrou/Van Liemt chez Le Lombard
© Zidrou/Van Liemt chez Le Lombard

À lire chez Le Lombard.

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C’est beau les Alpilles mais ça ne vaut pas la cruauté de l’Île de Beauté

Résumé du tome 1 des enquêtes de Louise Beauvoir par Les Humanoïdes AssociésDans un petit hameau corse, un couple sans histoire découvre une jeune fille inconsciente près d’une voiture accidentée. Avec elle, une mallette remplie de billets. En vacances dans les Alpilles, Louise Beauvoir croit reconnaître la disparue dont on parle dans les journaux : elle ressemble trait pour trait à la jeune fille qu’elle recherche depuis sept ans. Pas question d’annuler les vacances, Louise change simplement de destination…

© Bastier/Lecigne/Cittadini chez Les Humanoïdes Associés

« Entre disparitions inquiétantes, meurtres abjects et vie tumultueuse, la gendarme Louise Beauvoir ne recule devant rien pour faire éclater la vérité. » Voilà la punchline servie par les éditions des Humanoïdes Associés, pour lancer cette nouvelle saga policière. Saga parce que les scénaristes Jacques Bastier et Bruno Lecigne, le dessinateur Toni Cittadini et la coloriste Céline Labriet entendent bien suivre leur héroïne tourmentée, Louise Beauvoir, sur plusieurs décennies. Avec Disparition en Corse, nous voilà plongés dans l’été 2006 tandis que le d’ores et déjà annoncé deuxième tome, Noël sans Melinda, se passera en décembre 2019.

© Bastier/Lecigne/Cittadini chez Les Humanoïdes Associés
© Bastier/Lecigne/Cittadini chez Les Humanoïdes Associés

En attendant cet opus, c’est une belle entrée en matière que réussissent les auteurs. Il faut dire que les scénaristes ont du métier. Jacques « -Charles Fombonne » Bastier a eu mille vies: ancien général de gendarmerie mais aussi directeur de la SPA française, raconteur de blagues dans Charlie Hebdo, avocat mais aussi scénariste sur plusieurs plans, du petit écran (des séries comme Enquêtes réservées, Section de recherches, Les Innocents…) à la BD. Bruno Lecigne, lui, est une pointure dans le monde du Neuvième Art, essayiste, critique mais aussi éditeur (de Calvin & Hobbes, notamment) et directeur chez les Humano, travaillant avec Mœbius, Schuiten, Margerin, Gimenez, Manara ou Jodorowsky et révélant parmi d’autres Nicolas de Crécy. Mais aussi, donc, scénariste, lui aussi des cases à l’écran (Les Cordier, Cassandre ou Brigade anonyme). Sacré pedigree, donc, qui n’est pas pour autant un gage de qualité, les yeux fermés.

© Bastier/Lecigne/Cittadini chez Les Humanoïdes Associés
© Bastier/Lecigne/Cittadini chez Les Humanoïdes Associés

Pourtant, dans cette enquête rondement menée par Toni Cittadini (dont c’est l’année, puisqu’il a déjà réalisé le saisissant Frankenstein à Bagdad), il va falloir ouvrir l’oeil et le bon, pour ne rien louper des indices semés par les auteurs. Il faut dire que la Corse, c’est un sacré terrain de jeu. Entre les croyances et les faits purs et durs, dans lesquels il va falloir trouver une logique, sans compter sur la plupart des témoins qui « ne parleront pas », Louise Beauvoir va devoir trouver son chemin, en trouvant le bon ton pour ne pas offenser ses collègues insulaires qui ont du caractère et ne se laisseront pas faire. L’air de dire, « tu peux avoir l’expérience que tu dis, en Corse, tu n’as rien vu ». Puis, il y a sa fille, Mélinda, avec laquelle Louise devait passer ses vacances avant qu’un article de journal éveille sa curiosité et lui rappelle une affaire jusque-là irrésolue et insolvable en l’absence de nouveaux éléments.

© Bastier/Lecigne/Cittadini chez Les Humanoïdes Associés

Dans les 92 planches de ce premier album très enthousiasmant, les scénaristes, extra-diégétiques et suivant par petits flashs les mésaventures de leur victime, se montrent très malins et très réalistes. Quitte à nous faire croire à des fausses pistes, à jouer avec des clichés quitte à laisser penser qu’ils vont nous décevoir pour mieux rebondir et nous emmener sur des pistes plus originales. Se servant du climat, de la loi du silence, de l’imprévisibilité de la nature humaine, des fractures sociale et économique de cette magnifique région de beauté et de malheurs (Bussi l’avait déjà compris), les auteurs réussissent un puzzle, palpitant, avec des gueules, des tensions et finalement une résolution qui se joue à des petits détails. Le dessin torturé de Toni Cittadini est juste, impeccable pour raconter ce récit haletant et détonant, liant plusieurs destins, parfois malgré eux.

© Bastier/Lecigne/Cittadini chez Les Humanoïdes Associés
© Bastier/Lecigne/Cittadini chez Les Humanoïdes Associés

À lire chez Les Humanoïdes Associés.

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