
Héhé, s’il a réussi son entrée dans le village gaulois d’Astérix, en y mettant son humour bien senti et en se révélant fidèle héritier de Goscinny, Fabcaro n’a pas pour autant sacrifié son univers propre, complètement déjanté et barré, à l’image de notre société. Et s’il n’a sans doute jamais eu autant de presse qu’avec le quarantième album d’Astérix, voilà notre trublion par excellence du Neuvième Art français qui s’attaque à l’univers des Talk Show, et à leur art de… ne rien dire. Une réédition d’un album paru chez Vide Cocagne, en 2015, et toujours aussi actuel.
Résumé de Talk Show par les Éditions Delcourt : Le principe de Talk Show est simple : on suit une journée entière du même programme où se succèdent une cinquantaine d’invités, tous plus improbables les uns que les autres : un collectionneur d’apéricubes, un non sosie de Vanessa Paradis, un docteur en acupuncturimi (de l’acupuncture avec des bâtonnets de surimi), et autres écrivains du dimanche et défenseurs de causes inutiles.

On ne change pas un style qui gagne. Jeté, un peu sale, répétant les vignettes (tout en s’évadant des personnages réalistes mais ombragés de ses Zaï Zaï Zaï ou Open Bar) avec peu ou prou d’aménagements mais tout en sachant par le rapport textes-images être irrésistible, inarrêtable et imparables. Avec Talk-Show, Fabcaro refait la télé – celle qu’il met en mode vintage sur sa couverture avec une présentatrice à choucroute capillaire -. Il suffit de tourner le bouton et le spectacle commence, avec une série d’invités triés sur le volet. Prêt à faire un Pataquès (le nom de la collection dans laquelle s’insère cet album) ou pas, justement. Car si ça fait toujours plaisir d’être appelé sur un plateau de télé, parce qu’on fait ou qu’on possède quelque chose de particulier – pas forcément parce qu’on a une expertise sur un quelconque sujet -, ce n’est pas pour autant qu’on a quelque chose à dire.

On peut être impressionné, tétanisé… aussi par la vacuité des questions, le manque total de connaissances et de recherches du « journaliste » ou présentateur qu’on a en face de soi. Et quand ce n’est pas lui qui grossit le trait pour répondre aux lois du buzz, certains invités ne sont pas en reste, se donnant le beau rôle, pétant plus haut que leur cul. Quand tout ce beau monde complètement dévasté de la carafe est à son zénith, le cocktail détonne.

Force est de constater que Fabcaro a rassemblé, inventé (quoique?) la crème de la crème de la lie de ces moments audio-visuels. Tous les guests sont des anonymes, sortis de leur cambrousse pour répondre au micro de celle qu’on imagine être une grande intervieweuse, reine de l’audimat. Ce qui n’est pas toujours gage de qualité (hein, Ha-nouille-na?) et ne la met pas à l’abri de bourdes. Reconnaissons-lui au moins le mérite de ne pas confondre les invité(e)s. Car dans cette jungle hirsute, tous ont un point commun: ils possèdent trois prénoms. Un prénom composé et un nom qui est aussi un prénom. On connaissait les Jean-Michel de Kad & O, préparez-vous à accueillir chaleureusement Marie-Paule Yvette, Pierre-Jean Martin, Marie-Nadine Cathy ou encore Jacques-Henri Lionel. Fabcaro à l’art du casting, ne fût-ce que dans les patronymes. Rien que pour découvrir ses trouvailles, j’ai eu envie de tourner les pages. Des barres!

Puis, il y a donc ces rencontres, concises tant le temps est minuté (huit cases serrées, dans ce format-ci), à mourir de rire. Pourtant, comme je disais, elles aiment tourner autour du pot et seraient pathétiques dans la réalité. Mais avec la magie cynique (et à la fois bienveillante) dont est capable Fabcaro, ça fonctionne à la perfection. Ne fût-ce que quand l’hôte lit mal sa fiche et trouble son invité. Malaise TV n’est pas loin mais l’auteur a l’art de la pirouette. Et son imagination fertile nous livre sur un plateau des personnages rocambolesques et à côté de la plaque: un ancien Chinois, un homme qui n’est pas le sosie de Vanessa Paradis (celui-là, il est phénoménal), un champion d’haltérophilie de sa commune, un bon vivant, une victime d’un enlèvement par les extra-terrestres, un non-pratiquant de parapente.

Tout ça pourrait vite tourner en rond mais Fabcaro insuffle à ses farces des directions différentes et des chutes qui font mouche. Oui, c’est hilarant… et pourtant. L’auteur par ces saynètes ridicules pose en filigrane la question : à quoi la télé et les spectateurs (nous) perdent-ils leur temps? Où est passée la rigueur journalistique qui doit plus que jamais être au taquet face à la désinformation… plutôt que d’y succomber. La question est posée… mais on me souffle dans l’oreillette que Jean-Charles Xavier, notre envoyé spécial sur place (mais où?) n’a rien à nous montrer ni à nous dire. Breaking News! De l’art de détourner l’attention des sujets qui en valent la peine.

À lire chez Delcourt.

