Comment je ne suis pas devenu un salaud : Matthieu Blanchin passe le Val des ânes et donne force et voix, graphiques, à sa quête identitaire

« Salaud ! » À toutes les sauces, de mots d’enfants à ceux d’adolescents, l’insulte a hanté les premières décennies de Matthieu Blanchin. Et le voilà qui n’est pas devenu vétérinaire comme il l’imaginait un temps mais plutôt dessinateur, et qui couche sur papier ces vertes et sombres années. Avec cette chose qui démange, qui prend aux tripes. Cette peur qui vous rend malade: de ne pas être comme les autres, de ne jamais devenir un homme, tout juste un salaud, de ne pas trouver sa place. Une plongée cathartique passionnante et remuante, entre les mondes.

Résumé de Comment je ne suis pas devenu un salaud : Matthieu vit avec ses frères à la campagne et fait les 400 coups : pétards mal placés, vols de fruits aux voisins, ils martyrisent aussi les insectes et les animaux de la ferme qui ont le malheur de croiser leur chemin. Né avec un pied bot qui le torture, Matthieu est un enfant mal dans sa peau qui se défoule aussi sur son petit frère, véritable souffre-douleur. Avec l’apparition des premiers poils au menton (mais pas au pubis), le temps de l’innocence est parti. C’est le temps des désirs refoulés, inexprimés, qui augmentent le mal être du jeune Matthieu… Incapable d’exprimer par les mots ses angoisses et ses pulsions qu’il a du mal à maîtriser, il se réfugie dans le dessin et la bande dessinée. La découverte des livres de Philippe Druillet va lui ouvrir les portes d’un monde qu’il ne soupçonnait pas, et changer sa vie à jamais.

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© Blanchin chez Futuropolis

À vrai dire, cet album pourrait avoir un air de déjà-vu pour ceux qui connaissent bien la bibliographie de Matthieu Blanchin et le suivent depuis ses débuts professionnels. Comment je ne suis pas devenu un salaud (un titre de la même famille que Quand vous pensiez que j’étais mort, autre album-uppercut d’un auteur qui a connu l’expérience traumatique du coma) est en fait le director’s cut, 20 ans après, du Val des ânes, « sa première bande dessinée remarquée (Prix du Premier album au festival d’Angoulême), Matthieu Blanchin a voulu aller au bout de son récit d’enfance au goût d’inachevé. Comment je ne suis pas devenu un salaud reprend Le Val des ânes et le complète de plus de 170 pages inédites ! », explique ainsi l’éditeur fidèle à celui qui a aussi dessiné Martha Jane Cannary. À l’époque du premier jet, plébiscité, Didier Dumas, le premier psychanalyste de l’auteur, n’y était pas allé par quatre chemins, car Matthieu échouait à faire naître la parole dans sa famille, « comme il l’espérait inconsciemment ». Nul doute, en lâchant tout, que l’auteur y arrive en prenant les racines du mal-être pour en faire un arbre qui porte ses fruits.

© Blanchin chez Futuropolis
© Blanchin chez Futuropolis

Car c’est bien à la campagne qu’il nous amène. C’était le lieu de tous les possibles, toutes les bêtises, quand le père un brin dur (malgré quelques chevauchées fantastiques) laissait à Matthieu sa liberté. Sur la couverture, on sent bien cette tension peser sur le personnage qu’est l’auteur, campé tel un Indien, avec un pinceau qui tente de résister au poids du titre. Non, Matthieu n’est pas devenu un salaud et il nous explique comment.

© Blanchin chez Futuropolis

Encore une biographie en BD, en roman graphique, « ils ne savent plus faire que ça? », diront les esprits chagrins, ceux qui répandent leur venin sur les réseaux en s’imposant en gardien du temple d’une BD révolue, strictement dédiée à la fiction aventureuse quitte à être surréaliste. Et pourtant, la BD est sans doute le média le plus tout terrain et le plus adapté pour se laisser aller à l’introspection. Parce qu’au-delà de la force du texte, il y a celle inestimable de l’image, en parallèle, avec du temps que le lecteur peut prendre pour chacun puis pour l’ensemble. Parce que le crayon, le pinceau, la plume, si le récit est bien fait, pesé et habité, qu’il raconte quelque chose d’important, propose une véritable connexion, le transfuge d’un peu d’âme dans le dessin. Avec la vibration de la vie qui transcende le papier et aide à la libération, de l’auteur et de ceux qui se plongeront dans les lignes de sa vie. Quelque chose d’épidermique mais aussi de viscéral. Également dans l’évolution du dessin, de sa précision et de son évocation.

© Blanchin chez Futuropolis

Dans la même veine que Tripp et ses Extases, quoique dans son exact opposé, Matthieu Blanchin raconte les blocages, les verrous qui ont tenté de lui voler son adolescence, de l’entraîner dans les bas-fonds et la souffrance, et les fait sauter en se trouvant une passion, une raison d’être et d’âme. Le dessin, la narration qu’il permet autant que les inventions. Parce qu’ici l’incertitude tremblante d’une écriture rajoute du sens et de l’émotion. Parce que de la première page à la dernière, en passant par les 80 publiées en 2001, le dessin change s’affirme, confirme la vocation. Matthieu Blanchin ne calcule rien, il balance tout, y compris ce qui pourrait ne pas être reluisant, ça force l’admiration, après l’expiation. Métal hurlant, brûlant, matière étincelante. Blanchin a rejoint ses icônes.

À lire chez Futuropolis.

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