Reste avec moi : quand deux êtres intimement liés se passent à côté, de la plongée vertigineuse à la décharge émotionnelle

© Masson/Squarci chez CFC

On n’oublie pas d’où l’on vient, on est marqué à vie par ceux qui nous ont faits, ou ont essayé de nous faire. Chaque famille est différente, y compris de génération en génération, malgré les héritages non-négligeables, qu’ils soient génétiques ou au niveau du sens qu’on donne aux choses de notre quotidien, de notre caractère, de notre éducation. Mais alors, pourquoi Florence, jeune maman, complice avec sa fille, a-t-elle tant l’impression de n’avoir tissé aucun lien avec sa propre mère, alors qu’elle y tient tant. Mais est-ce réciproque?

Résumé de l’éditeur : Florence est une citadine trentenaire qui travaille comme restauratrice de tableaux. Elle vit avec son compagnon et leur fille. La relation qu’elle entretient avec cette dernière est faite de complicité et d’affection réciproques. Se remémorant son lien avec sa propre mère, Florence prend conscience que c’est un sentiment d’abandon qui a prédominé durant son enfance. Aujourd’hui, rien n’est résolu et ce sentiment remonte inexorablement à la surface au point de perturber son quotidien. Pour sortir de cette spirale, la jeune femme tente de renouer avec sa mère mais ses tentatives tournent systématiquement au fiasco. Entre vexations et incompréhension, les deux femmes peinent à amener de l’apaisement entre elles. La mère de Florence est-elle consciente de la tristesse de sa fille ? Comment le présent pourrait-il panser les plaies de l’enfance ?

© Masson/Squarci chez CFC
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Du haut du vertige de cette héroïne du quotidien, Sarah Masson et Michel Squarci ont plongé, à peine retenu par la liane de cheveux roux qui fait la toison incendiaire de cette Florence qui manque pourtant d’éclat sous le poids d’un passé dont le puzzle semble manquer de pièces. « Vous avez beaucoup de chance d’avoir une mère si incroyable! » En marge de la cérémonie récompensant sa mère pour sa carrière, ses mots prononcés par une des collègues de celle-ci ont fait l’effet d’une bombe à Florence. Non, elle ne savait pas. Elle est passée à côté. Mais peut-être n’est-ce pas de sa faute?

© Masson/Squarci chez CFC
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Toujours est-il que cette fête prônant la reconnaissance universelle a fait grandir les non-dits et l’incompréhension chez celle qui semble être devenue mère sans même avoir eu l’impression d’être fille de… Cette sensation est étouffante, étranglante, Florence doit en avoir le coeur net. Retrouver son chemin dans le dédale.

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À quatre mains, Sarah Masson et Michel Squarci fonctionnent à tâtons, refusant de trop en dire sur le personnage de cette absente tout en étoffant le décor dans lequel Florence s’est faite seule. Tout va bien dans son ménage, dans sa parentalité, mais le trou béant ne cesse de se faire ressentir, Florence a besoin d’être seule. Elle ne fait plus illusion au boulot, entourée des sculptures impassibles. Elles ont bien la chance de ne rien ressentir, elles, mais peut-on vivre de marbre et éponger la flaque du vécu pour qu’il n’en reste rien.

© Masson/Squarci chez CFC

Non, c’est inenvisageable pour Florence. Dans sa mémoire tronquée, dans les brèves apparitions d’une mère qui n’en fait qu’à sa tête, elle doit mener son enquête, intime, dans les tréfonds d’elle-même et dans les quelques souvenirs qu’elle retrouve ou qu’elle sauve de la décharge. Émotionnelle. Sa mère l’a-t-elle abandonnée? Pas physiquement mais relationnellement? Pour profiter des vacances, mener de front sport et profession sans jamais laisser de place à Florence? Mais comme rien n’est immuable, cette femme de fer, intransigeante, a-t-elle un dernier secret à dévoiler? Est-il encore temps pour les regrets? Est-il trop tard pour en vouloir?

© Masson/Squarci chez CFC

Sarah Masson et Michel Squarci ont indéniablement leur patte. Avec des couleurs peu banales pour une BD mais représentant bien l’atmosphère de ce récit de vie (ou « 2 vies »), et des procédés alliant les effets de la sérigraphie ou du collage, avec des cheveux roux comme fil rouge, et les traits familiers de deux femmes qui ne se ressemblent pas, inconnues presque, le duo nous glisse tout de suite dans le malaise, le manque de repère, pour ne pas trop en dire mais beaucoup en montrer par le jeu des suggestions et des métaphores. On se doute de quelque chose de grave dans les tribulations de ces deux femmes qui s’aident sans beaucoup s’aimer, mais on se laisse emporter dans les vagues aux âmes, dans la déformation des émotions et des visages, des proportions. Parce que rien n’est parfait, il y a là quelque chose d’un enfant qui aurait grandi sans s’accomplir totalement, mais les idées sont puissantes, révoltantes et néanmoins compréhensibles. Il arrive que deux êtres intimement liés se passent à côté.

© Masson/Squarci chez CFC
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Les auteurs nous laissent avec plein de question, nos expériences à mettre, mais une belle porte d’entrée sur un sujet compliqué, tabou.

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Pour prolonger la rencontre avec ces destins, il y aura deux expositions-signatures en Belgique: le 14 juillet dans les locaux de la maison d’édition CFC (Place des Martyrs, 14 1000 Bruxelles) et le 22 septembre à la librairie-galerie Grafik (Avenue Louis Bertrand 30 1030 Schaerbeek)


Titre : Reste avec moi

Récit complet

Scénario, dessin et couleurs : Sarah Masson et Michel Squarci

Genre : Drame intime, Psychologique

Éditeur : CFC

Nbre de pages : 136

Prix : 22€

Date de sortie : le 03/06/2022

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