Au Théâtre Le Public, Bella Figura fait mouche sur tous les tableaux et se déguste comme un plat bien épicé magnifiquement cuisiné et superbement présenté

Yasmina Reza aime parler des solitudes, elle aime le tragique, l’impitoyable, le sans concession, le non politiquement correct. Avec elle on sait à quoi s’attendre et on est rarement déçu. Bella Figura fait mouche sur tous les tableaux et se déguste comme un plat bien épicé magnifiquement cuisiné et superbement présenté.

Boris n’a rien trouvé de mieux que d’emmener sa maitresse dans un restaurant recommandé par sa femme. Ils se disputent et en faisant marche arrière, il renverse Yvonne, la belle-mère de la meilleure amie de sa femme (vous me suivez ?). En partant d’une situation anecdotique, se déroule le fil d’une tragicomédie de la bonne convenance. Faire « bonne figure » est le dernier rempart, mais très vite les émotions l’emportent sur la bienséance et la soirée tourne au carnage.

Dès les premières répliques de la pièce on est plongé dans l’action et bousculé.

Une voiture jaune flashy trône devant nous dans un parking de restaurant désert, plantée sur une scène qu’on devine tournante et qui révèlera trois décors, le parking, le salon où l’on prend l’apéritif, et le restaurant.

De la voiture de  longues jambes fuselées et interminables s’en extraient avec langueur.  Après hésitation, Andréa (Jeanne Kacenelenbogen) allume une cigarette et refuse d’en sortir pour aller dîner dans le restaurant que son amant Boris (Nicolas Buysse), a réservé sur les conseils de sa femme.  Ce choix peu approprié, qui relève plutôt de la goujaterie, va être le déclencheur d’une soirée inattendue et malaisante.

 » Tu pourrais ton dernier soir faire bella figura, comme les grands flambeurs ! « 

Cette pièce âpre, impitoyable et caustique passe en revue  les névroses de notre époque.

Yasmina Reza jongle avec bonheur sur le fil de nos lâchetés devant les situations à affronter, et autopsie au scalpel nos jalousies et nos multiples désirs inassouvis. Dans ce monde où le paraître prend le pas sur les vraies valeurs, les différents personnages vont se déchirer avant de s’abandonner à leurs natures profondes et à leurs multiples contradictions.

Pour donner vie aux mots et aux situations, il fallait des comédiens exceptionnels.

Et c’est le cas de l’octogénaire Janine Godinas dont la performance de la vieille dame dont on fête l’anniversaire est jubilatoire, ainsi que de Michelangelo Marchese qui tient le rôle de son fils, époux de la meilleure amie de la femme de Boris, interprétée elle par Nicole Oliver.

Ils sont tous trois impeccables de justesse.

Et puis il y a le couple d’amants terribles, Boris et Andrea.

Nicolas Buysse campe avec brio, et tout le talent qu’on lui connait, un Boris rustre et goujat, épatant macho aux fêlures néanmoins attachantes. Une vraie performance !

Et puis il y a Jeanne Kacenelenbogen qui explose littéralement dans le rôle d’Andrea plein de nuances et d’excès, qu’elle porte avec un talent peu commun. Belle, lascive, envoûtante, authentiquement seule, tendre et caustique à la fois, elle crève l’écran comme on dit au cinéma. Quelle performance !

D’ailleurs il y a fort à parier que les comédiens ne sortent pas indemne d’une pièce de ce genre, où leur implication émotionnelle personnelle est particulièrement forte.

Bella Figura est une tragicomédie implacable, faussement légère, qui pose un regard sans concession sur la vie d’êtres en perdition qui se cachent tant bien que mal sous le vernis de la bonne convenance.

Une pépite théâtrale à ne pas rater, actuellement sur les planches du Théâtre Le Public !

Jean-Pierre Vanderlinden

 

BELLA FIGURA

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