Les dames de Kimoto en amont de la rivière aux Dérives aux larges des Amas, Cyril Bonin et Alexis Bacci font odes au courages des femmes du Japon

© Bacci chez Glénat

Le monde évolue mais se pourrait-il que la condition de certains soit immuable ? Dans les pas et les lettres de Sawako Ariyoshi, Cyril Bonin nous évade dans un Japon qui lui va si bien, au chevet de femmes trop fortes que pour n’accepter que le rôle que la tradition et les hommes veulent bien leur laisser. Alors qu’elles sont des trésors, une renaissance. De son côté, Alexis Bacci se sert d’une enquête journalistique pour aller à la rencontre des amas, ces femmes pêcheuses aux rites immuables, fortes elles aussi mais capables de failles tentaculaires. Deux facettes, deux régions d’un monde sensible.

© Bonin chez Sarbacane

Résumé de l’éditeur : « Le mont Kudo était encore voilé par les brumes matinales de ce début de printemps. La main serrée dans celle de sa grand-mère, Hana franchissait les dernières marches de pierre menant au temple Jison. L’étreinte de la main autour de la sienne lui rappelait que, maintenant qu’elle allait être admise comme bru dans une nouvelle famille, elle cesserait d’appartenir à celle où elle avait vécu les vingt années de son existence. »

© Bonin

Les femmes sont des fleurs. Cette pensée peut paraître bateau, éculée, mais sur la branche de la première planche où Cyril Bonin les fait éclore, elle prend tout son sens. C’est le destin de trois d’entre elles, suivant le cours de fleuve Ki mais espérant bien influencer le cours de leur vie que l’auteur suit.

© Bonin

Parce qu’ici, comme ailleurs dans le monde, les femmes ont peu leur mot à dire et les rencontres amoureuses ne se font pas fortuitement, selon les élans du coeur, il y a un cérémonial et elles sont dirigées en fonction des alliances entre clans qui peuvent être profitables pour l’un et l’autre. C’est ainsi que, du jour au lendemain, Hana va devoir quitter son village, quasiment à tout jamais (et, en ce XIXe siècle, pas question de messagerie ultra-rapide pour entretenir le lien, évidemment), pour se marier à un inconnu. Même si son inséparable grand-mère l’a aiguillée vers le choix qui lui semblait le plus respectueux du rite (suivre le fil de l’eau, surtout ne pas le remonter) et peut-être le plus compatible avec sa personnalité: le fils Matani, Keisaku de son prénom. Qu’elle apprendrait à connaître lors de leur première relation sexuelle. Violent, mais dans le silence imposé aux femmes.

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Alors que les conventions entendent faire table rase du passé pour embrasser celui de son partenaire, Hana découvre le monde de son mari, et son frère radicalement différent, solitaire, insondable parfois, peut-être envieux de Keisaku, amoureux d’elle? Mais éternellement célibataire, jusqu’à ce que.

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Dans ce pays insulaire qui n’en a pas l’air tant l’action est enfoncée, enclavée dans la verdure et les monts, au milieu des toitures typiques de cette région du monde, où commence à parvenir les bruits et les news de la ville, si lointaine, Cyril Bonin réussit cette incursion nippone avec grâce et délicatesse, dans les motifs vestimentaires et les paysages superbes, entre la résilience et la volonté de liberté, de changer ce microcosme en restant intègre, elle-même, malgré les drames et les petits bonheurs dont on se contente, échappant aux conventions. Ayant déjà fait des beaux voyages et vu le Monde au fil de ses albums, Cyril Bonin livre une adaptation convaincante avec de la tendresse pour ses personnages, et beaucoup de naturel pour un témoignage fort sur la condition humaine, qui au fil des légendes et des convictions a évolué différemment et à l’avantage des hommes. Ce qui fait la force, la résilience, parfois, et le combat, toujours, des femmes. Quel hommage ! Pourvu que le dialogue et l’égalité, la connaissance et l’éducation s’ouvrent toujours plus. Cela passe par des albums nourrissants et éclairants comme celui-là. Honneur aux dames, mais certainement pas damnées, de Kimoto.

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Pour ceux qui sont dans le coin, Cyril Bonin expose son travail du 5 au 16 avril à la galerie « Le zèbre habite au 35 », Bd Arago à Paris.


Dérives, de la pêche miraculeuse à la fortune de mer

Recherches © Bacci

Résumé de l’éditeur : Tokyo, 2001. Takeshi Noda, un journaliste en pleine crise existentielle, doit fuir la mégalopole et se fait engager pour effectuer un reportage à Wagu, dans la Baie d’Ago, campagne reculée du Japon. Il va à la rencontre d’une communauté de amas, ces pêcheuses qui plongent avec un matériel rudimentaire au cours de longues descentes en apnée.

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À l’autre bout du monde, deux tours viennent de tomber, et Takeshi Noda perd pied. Bon journaliste, persévérant, aimant aller au fond des choses, il a cette fois exhumé une affaire qu’il n’aurait pas dû. Il est persona non grata à la rédaction, il doit faire profil bas, fuir. Plus rien ne le retient, sa copine est elle aussi passée à autre chose. Un taxi, un maigre sac et un stagiaire semblant amorti, voilà Takeshi qui se fait oublier à 700 km de là.

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Un reportage de la dernière chance, auquel son chef ne semble pas trop croire, loin de la ville et ses bruits, près du clapotis des vagues ou de leur déferlement, les jours de colère climatique ou bien humaine, légendaire ou terre-à-terre. La vérité étant mer-à-mer.

© Bacci chez Glénat

Car, dans la baie d’Ago, Takeshi et Koji vont découvrir une tradition ancestrale et peut-être plus que jamais en sursis, à l’aube de ce nouveau siècle. La pêche à grande échelle ratisse large et laisse des miettes de poisson, de rêve et de cauchemar aux Amas, puisque c’est d’elles dont il s’agit. Ces femmes fortes dont la pèche est soumise au bon vouloir de la mafia locale, mais qui font leur loi une fois dans la barque qui les emmène au large, tenter la prise miraculeuse, dans des endroits dangereux, avec une dextérité dont les hommes ne sont pas capables. Question de morphologie, mais aussi de tempérament. Ces femmes, ces soeurs, ennemies parfois, sont des rocs, même si la houle peut les avoir fendus.

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Sur un thème déjà exploité avec pudeur et contemplation, il y a quelques mois, par Franck Manguin et Cécile Becq, Alexis Bacci (loin de LastMan et de Captain Death) s’engage pleinement dans son sujet (son héros partage d’ailleurs des traits avec son auteur, d’après les photos que j’ai pu voir de lui), noue langage privilégié avec ces amazones japonaises dont la condition les fait reines mais aussi prisonnières. Acquises et piégées qu’elles sont par leur tâche dont dépend une grande partie de l’activité de leur petit village. Mais rumeurs et convoitises viennent créer l’abîme dont peuvent surgir les pires monstres, humains ou pas. Le calme et la prospérité des eaux pourra-t-elle oeuvrer à la réconciliation avant la tragédie?

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Partant d’un regard documentaire tout en inventant son conte macabre et intemporel, entre enthousiasme et méfiance, Alexis Bacci accumule les jours rêvés et les nuits sans sommeils, cauchemardesques, pour ces héros, sans savoir toujours ce qu’il se passe ou pas en réalité. Dans ce monde d’hommes en déroute, l’auteur fait débouler la houle, les couleurs contenues mais intenses, et plonge dans les profondeurs de l’âme et de l’instinct humains, avec une patte et une sensibilité incroyable. Spectateur puis acteur. Le découpage et les angles choisis sont fatals et si les femmes sont toujours en petites tenues, Dérives n’est pas un écrin à sirènes, fait pour se rincer l’oeil. Bien sûr, ces femmes sont plus merveilleuses les unes que les autres, par leur engagement et leur obstination, leur générosité. Elles ont une histoire intacte et émotionnelle à raconter. Elles sont inspirantes et immortelles, dans leurs certitudes et leurs incertitudes. Mais le héros reviendra-t-il de ce périple intense, ce reportage qui en raconte plus qu’aucun autre sur lui? Dérives est un tourbillon.

© Bacci chez Glénat

Outre ses publications à large spectre (on le lui souhaite, ça en vaut la peine), Alexis Bacci est aussi un adepte des petits tirages, pour ses artbooks personnels ou collectifs. La preuve avec Akasaka mais aussi Tengu Diaries. Qui donnent envie de s’y plonger aussi!

Enfin, une exposition s’intéressant à Dérives aura lieu à partir du jeudi 7 mars chez Achetez de l’art, au 24 rue de Lappe à Paris.


Titre: Les dames de Kimoto

D’après le roman de Sawako Ariyoshi

Scénario, dessin et couleurs: Cyril Bonin

Genre: Chronique sociale et familiale, Drame

Éditeur: Sarbacane

Nbre de pages: 108

Prix: 19,90€

Date de sortie: le 02/03/2022

Extraits:

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Titre: Dérives

Scénario, dessin et couleurs: Alexis Bacci

Genre: Chronique sociale, Drame, Horreur, Psychologique

Éditeur: Glénat

Nbre de pages: 232

Prix: 29€

Date de sortie: le 02/03/2022

Extraits:

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