Sur KFM TV, avec Lucile & l’info, Erroc et Poitevin filment les errances médiatiques en titillant les zygomatiques

Au temps du confinement, plus que jamais, l’ère a été médiatique et le fond de l’air pouvait prêter à la défiance. Les agences de presse, les publications papier, les radios ou les sites internet, officiels ou officieux, ont eu pignon sur rue et sur réseaux, tenant leur monde par les émotions souvent plus que par l’info. Quitte à le perdre, leur monde. Parce que chaque matin un bilan chiffré du Covid tombait, qu’une poignée d’experts se passait le micro (après désinfection), qu’il y eut des vagues et des sagas (des lockdown parties, des oppositions entre citoyens et policiers, politiques, des antivax qui changeaient d’avis sur leur lit de mort du Covid, des vaccinés qui se choppaient l’infection quand même, et j’en passe). Dans ce brouhaha qui devait parfois plus à la publicité qu’au journalisme, où il n’y avait qu’à se baisser pour ramasser des sujets sans saveur mais vendeurs (peu importe que les gens soient ou pas d’accord avec le fond pourvu qu’ils likent ou dislikent, commentent ou partagent), mon avis est que nous nous sommes plantés par facilité, que nous avons raté l’occasion d’éduquer les gens aux médias. Avec humour mais aussi un brin de férocité, Erroc et Arnaud Poitevin décryptent cet univers par la grâce et la ténacité d’une héroïne, nouvelle venue dans une chaîne d’info en continu qu’on aime détester. Ce n’est pas BFMTV, c’est KfmTV.

© Erroc/Poitevin

Résumé de l’éditeur : Bienvenue chez KFM TV, la chaîne 100 % info… parce que l’actualité ne s’arrête jamais !Lucile sort tout juste de l’école de journalisme et a la chance d’être engagée par KFM TV (le K, c’est pour une info Komme ça), une chaine d’info continue. Si son copain trouve dégradant de travailler pour ce genre de média, Lucile veut juste apprendre son métier. Et ses débuts dans le métier de l’actu vont être fracassants. Dès qu’on a besoin d’un reportage sur tout et n’importe quoi, c’est Lucille qu’on envoie, alors qu’elle est à peine  formée. Inondations, manifs, conseil des ministres, tout y passe. À la rédac, elle croise présentateurs vedettes, experts en n’importe quoi et stars de la politique de tous poils.

© Erroc/Poitevin chez Bamboo

Il y avait des pompiers, des femmes en blanc, des rugbymen, des détecteurs, des fondus du vin… On pensait que toutes les professions et les passions avaient fait l’objet de séries bd et d’humour dédiées. Mais non, voilà que Bamboo, par l’intermédiaire d’Erroc et Poitevin s’intéresse à la profession de journaliste. En la personne de Lucile qui, micro à la main, nous fait découvrir une profession 2.0.

© Erroc/Poitevin chez Bamboo

Alors que son compagnon n’en glande pas une, à elle les pires horaires (d’autant plus qu’on la prend pour bouche-trou au débotté) qui l’emmènent du plateau télé aux manifestations en passant par les reportages les plus improbables. Il faut trouver l’info même là où il n’y en a pas, créer le moment (vous avez remarqué que, depuis le fait divers funeste qui a pris la vie de Rayan, nos médias se sont jetés sur tous les enfants du monde qui tombait dans un puits et en ont fait des caisses?), le happening, plutôt que de rebondir sur celui-ci. Il est inconcevable de revenir du terrain sans rien se mettre sous la dent. Le tout selon une ligne rédactionnelle et déontologique variable. Mais Lucile essaie de rester lucide, confrontant ses rêves à la réalité cathodique, numérique.

© Erroc/Poitevin chez Bamboo

Fondant leur héroïne dans une masse de personnages oscillant entre un égo qui ne passe pas les portes et le celui que chaque reportage déprime un peu plus, sans parler des invités qui changent de visage et deviennent mielleux une fois que la lumière rouge s’allume, les deux auteurs restent bon enfant tout en étant cash et en taillant à la profession de l’instantané un sacré costard.

© Erroc/Poitevin chez Bamboo

Pour viser les zigomatiques, pas d’appel à la loufoquerie mais à la banalité du terrain. De la phrase extraite de son contexte pour faire scandale au direct in situ où pourtant rien ne se passe (pouvoir dire « nous y sommes » n’a pas de prix, devant un palais de justice encore fermé, dans une caserne dont tous les pompiers sont partis en mission, on le sait), les auteurs livrent une parodie dynamique mais à peine outrancière de ce qu’il se passe dans certaines rédactions… et mettent le doigt sur le malaise qui s’est créé petit à petit et s’est sans doute exacerbé avec la pandémie. J’aime toujours autant le dynamisme et la manière dont pétille le trait d’Arnaud Poitevin, divin pour dessiner des femmes de caractère et qui ne se laissent pas faire éternellement.

© Erroc/Poitevin chez Bamboo

Série : Lucile & l’info

Tome : 1

Scénario : Erroc

Dessin : Arnaud Poitevin

Couleurs : Alexandre Amouriq et Mirabelle

Genre : Gag, Humour

Éditeur : Bamboo

Nbre de pages : 48

Prix : 10,95€

Date de sortie : le 12/01/2022

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.