Satire politique, dystopique et très intelligente de Raphaël Enthoven : Krasnaia

L’auteur ne s’en cache pas, il rêvait de réinterpréter La Ferme des animaux de Georges Orwell. Voilà qui est chose faite avec Krasnaia. Ce monde nouveau issu de l’explosion nucléaire de Tchernobyl où les animaux sont maîtres. Après une guerre civile longue et causant beaucoup de victimes, les animaux ont trouvé un terrain d’entente, des règles de vie communes afin de permettre à tous, herbivores comme carnivores, de vivre dans la Concorde. Mais, sous le vernis des apparences, les meurtres et la criminalité existent sans être condamnés. Krasnaia, c’est une fable, une satire du monde politique français de ces 10 dernières années. On rit beaucoup, on s’interroge et on réfléchis encore plus. Car Raphaël Enthoven est un philosophe et il a le don de mettre en lumière et en questionnements ce que l’on peut prendre pour des certitudes. Acceptons que cette fable est totalement empreinte de partialité. L’auteur défend des thèses et des opinions personnelles. Il est donc particulièrement féroce (et même irrévérencieux) avec certains avatars politiques (de gauche) et totalement indulgent et bienveillant avec d’autres situés plus à droite. Mais c’est son livre, son récit et il n’a jamais revendiqué écrire La Vérité. Qu’est ce que la vérité d’ailleurs ?

« Rien ne va plus à Krasnaia depuis qu’un incendie volontaire a ravagé le Bois Rouge. Le cheval prudent que les animaux se sont donné pour Régent sera-t-il à la hauteur du crime? Ou faudra-t-il le remplacer, lors des Draguatiques, par un animal moins mou ? Et qui alors, de l’ânon furieux, de l’ourse animaliste ou du jeune loup, recevra l’onction de la horde ? Comment se conduiront les albinos ? Les femellistes ? Les enragés (si tant est qu’ils existent) ? Et les inordinaires ? Mystère. Les renards tenteront-ils de se soustraire à la loi commune ? Les hirondelles feront-elles basculer l’opinion vers la haine ? L’art de la discussion suffira-t-il à contenir la violence ? Née trop tard das un monde trop juste, les bêtes parviendront-elles à supporter la paix, ou céderont-elles, de nouveau, à la tentation de se faire la guerre ? »

Raphaël Enthoven est écrivain et professeur de philosophie. Krasnaia est son deuxième roman.

C’est toute la politique française de ces dix dernières années que parodie le philosophe dans ce roman, ce récit à l’apparence gentille. Les animaux, que l’explosion nucléaire a doté de nouveaux talents, se sont organisés en société, avec des règles librement débattues, afin de faire régner la Concorde. Et puis survient cet incendie qui révèle à la communauté les manquements sociétaux de longue date. Et plus personne ne consent de les accepter. L’évolution est en marche.

Pour bien comprendre ce récit et profiter pleinement des caricatures, des satires croquées par l’auteur, des hommes politiques français, je vous offre ce petit glossaire. Résultat de mes recherches, il n’a pas valeur de certitude. Peut-être y verrez-vous d’autres équivalences mais cela peut sans doute vous aider. Pour celui (ou celle) qui souhaite découvrir seul(e) qui se cache sous les traits de Vladimir ou Bagato, je vous conseille vivement de passer cette rubrique.

Vladimir (cheval) : François Hollande
Avtoran (lynx) : Nicolas Sarkozy
Bagato (ânon) : Jean-Luc Mélenchon
Mechtat (Maine Coon) : Raphaël Enthoven
Gavariat (orignal) : Chef de groupe des communistes
Istechika (molosse) : Cheffe de la police
Zosime l’Ancien (cheval) : François Mitterrand
Mirko (loup) : Emmanuel Macron
Dinia (taupe) : Éric Zemmour
Lavka (ourse) : Marine Le Pen
Outka : François Fillon
Douraka (hirondelle) : Rokhaya Diallo
Zamitchatel (chat) : Aurélien Enthoven
Gudrun (jument) : Ségolène Royal
Maria (Serval) : Carla Bruni
Palet (grenouille) : Mila
Guerassim (boa) : Didier Raoult

 

Ce récit est avant toute chose une histoire qui peut se lire au premier degré, entre les animaux. Les interactions, le jeu de pouvoir, la prédation, les crimes. Mais c’est aussi un récit critique de notre société (disons plutôt de la société française). L’auteur s’incarne en Mechat, le Maine Coon, qui est discuteur professionnel. Il passe donc de nombreuses heures sur les murets à parler, à questionner les élèves qui ont le privilège d’assister à ses cours. Mais les temps changent. Et le voilà bientôt obligé de descendre de son muret pour sillonner les rues et les places, les caves et la montagne afin de parler directement aux autres animaux. Cette désacralisation de la parole l’amuse dans un premier temps… Mais comment s’élever au dessus de la masse quand chaque parole se vaut ? Quand un quidam sans formation crie son opinion plus fort que le philosophe ?

Ce livre c’est aussi un vocabulaire nouveau. Celui qui nécessite l’utilisation régulière d’un dictionnaire. Excusez votre serviteur mais je n’utilise que rarement les termes « pusillanime » (sans courage) ou encore « apophtegme » (parole mémorable, maxime). Toute personne ayant entendu une interview ou une prise de parole de Raphaël Enthoven, sait qu’il devra « assurer » sa lecture avec un dictionnaire à portée de main. Cela enrichi la langue et rafraîchit les connaissances.

Il y a ici un autre type de vocabulaire. Le monde de Krasnaia est jalonné de notions, d’idéologies, de concepts qui en représentent d’autres. Des métonymies. J’en reprends une liste non exhaustive ici. Le lecteur qui souhaite les découvrir seul peut aisément sauter cette rubrique.

La rage : l’extrémisme
La montagne : ancienne centrale nucélaire de Tchernobyl
Les renards : les personnes de confession musulmane
Les fraternistes (ragondins) : les communistes
Les herbivores : la gauche – les socialistes
Les carnivores : la droite – les républicains
Les hirondelles : les journalistes – les réseaux sociaux
L’animalisme : l’extrême-droite
Nébo : Dieu, le ciel
Le femellisme : le féminisme
Les albinos : les personnes noires de peau
Les champignons : les drogues de toutes sortes
Les hermines : les personnes de confession juive
Les sangliers : les personnes de confession chrétienne
La sobchtchestva : la démocratie
Les réfractaires : les gilets jaunes
Baliezn : le Covid
La diarrhée : les éternuements
Le curdobaie : l’hydroxychloroquine
Le trichonia : le vaccin

Ne vous y trompez pas, ce livre est remarquablement intelligent. Car écrit sous forme de fable, de satire, il permet le recul nécessaire et le questionnement. Même si vous ne partagez pas les opinions de l’auteur (plutôt à droite) et son indulgence ou sa férocité vis à vis de certains de ses personnages, ce livre a le talent de vous questionner, de susciter la réflexion. Et cela est tellement rare dans la vie quotidienne que cela justifie que je vous le recommande. Et en plus de vous faire réfléchir sur vos acquis, il vous fera également rire. Parce que le trait de certains protagonistes est tellement caricatural qu’il en devient humoristique.

À lire absolument, le livre le plus intelligent de ce début 2022.

Auteur : Raphaël Enthoven

Titre : Krasnaia

Editions de l’Observatoire

Sorti le 12 janvier 2022

Nbre de pages : 424 pages

Prix : 21 €

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