Serge Perrotin, de Home en Planet Exchange sous le signe du Lynx: « Je voulais toucher l’intime sans me priver de l’aventure »

© Perrotin/Eremine chez Paquet

Il a l’aventure en gourmandise, peu importe où elle l’emmène, pourvu qu’elle respecte notre bonne vieille terre… ou la nouvelle. Dans des milliers d’année dans l’espace intersidéral ou entre hier et demain dans la torpeur australienne. Avec Lynx, en compagnie d’Alexandre Eremine, et Home Exchange, en collaboration avec Christian Maucler, le scénariste Serge Perrotin s’intéressé à notre monde, ses défis et nos défauts. Interview et incursion dans ces mondes de s-f ou fantastico-romantiques.

© Perrotin/Maucler chez Paquet

Bonjour Serge, avoir deux albums qui sortent quasiment-simultanément chez le même éditeur, c’est quand même rare. Et si nous commencions par Lynx.

C’est un projet particulier car l’idée de cette série m’a été proposée par le dessinateur lui-même: le Moscovite Alexandre Eremine. Je ne l’avais jamais rencontré, qui plus est, mais je l’avais découvert avec sa précédente série Hacker. Et voilà qu’un jour, M. Eremine like un post sur ma page Facebook. En creusant, je me rends compte de notre préoccupation commune pour le climat mais aussi la science-fiction. Remarquez, je n’ai pas voulu Lynx comme un pensum mais comme un récit d’aventure avant tout.

© Perrotin/Eremine chez Paquet

Toujours est-il qu’il m’a aussi fait parvenir un croquis d’un anti-héros de 50 ans, plutôt bedonnant, et d’une fille rousse. Je me suis alors demandé qui ils pourraient être et c’est ainsi que je les ai imaginés comme des agents qui enquêteraient sur les dérèglements climatiques s’opérant sur des planètes différentes: Annet et Bor.

Les bases étaient jetées d’une série d’aventure possédant néanmoins une toile de fond très actuelle. Ce genre d’univers donne aussi l’occasion de pousser les curseurs à fond. Y compris pessimiste. À entendre Aurélien Barreau, un astrophysicien que j’aime beaucoup, nous irons droit dans le mur s’il n’y a pas une concertation politique qui aura plus d’impact que nos seules actions individuelles.

Dans Lynx, j’ai pris le parti de ne rien freiner du réchauffement climatique. Alors, l’Homme est parti sur Ter1 et a écrit le même scénario que sur la Terre. Rebelote sur Ter2, qu’il a dû quitter. Là, les humains commencent seulement à apprendre de leurs erreurs.

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Vous pensez donc que nous partirons dans l’espace et nous installerons sur une autre planète?

Le problème, c’est ce qu’on va respirer. Alors, peut-être qu’un déménagement sera possible dans plusieurs millénaires mais ce n’est pas possible maintenant, nous n’en avons pas les moyens. Ma série se passe dans un futur très lointain.

© Perrotin/Eremine chez Paquet

Pourquoi ce choix du Lynx comme animal-titre?

Il s’est imposé. Le lynx est une espèce que l’Homme réintroduit dans certaines régions tant il permet de réguler la surpopulation de nuisibles. Il rétablit les dysfonctionnements.

À côté de ça, on trouve un bestiaire fabuleux.

Oui, Alexandre a donné de sa personne. Nous sommes de grands fans des Mondes d’Aldébaran. J’ai vraiment tout fait pour qu’il laisse libre cours à son imaginaire. Il a réalisé un travail remarquable, renforcé par les couleurs. Le propos pourrait paraître pessimiste mais je pense que l’emballage permet de faire passer l’aventure, le divertissement. Il est question de l’usage de l’eau, du réchauffement climatique, du stockage et du traitement des déchets austères. Je voulais toucher l’intime sans me priver de l’aventure. Sans se masquer pour la cause, personne n’a trouvé de solution pérenne à ces problèmes.

Ex-libris © Perrotin/Eremine chez Paquet

Puis, il y a des hybrides, comme le hibou phénix.

C’est un anidroïdes, un assistant de reconnaissance. Ça nous plaisait de lui donner un côté enfantin, tout public. Puis, ce personnage mi-animal, mi-androïde, parlant, permet de développer une relation intéressante à Bor de la Roque, l’un de nos deux héros. Dans le tome 2, d’autres anidroïdes apparaissent et c’est un élément que je compte bien creuser si la série perdure. Il y a matière.

Recherches © Eremine
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Puis, il y a le décor. L’eau pour commencer.

Oui, la série commence sur une planète aquatique. On qualifie souvent l’eau d’or bleu… et si quelqu’un le dérobait vraiment, par exemple pour l’emmener sur une planète désertique. Si certains thèmes sont importés de ce que nous vivons sur la Terre en 2021, il ne s’agit pas de brider l’imaginaire. Dans le tome 2, j’ai pensé emmener Alexandre dans sa Sibérie natale, là où il est un peu chez lui.

© Perrotin/Eremine chez Paquet
© Perrotin/Eremine chez Paquet
© Perrotin/Eremine chez Paquet

Si chaque tome livre une histoire indépendante, il y a tout de même un fil rouge.

Oui, je suis un grand lecteur de BD et j’aime quand les histoires se parent d’un double arc narratif, avec des éléments qui ne trouvent pas encore d’explications et donnent envie de se lancer dans la suite, de compagnonnage.

© Perrotin/Eremine chez Paquet

Ici, c’est le personnage de Bor qui a l’air incomplet.

Je l’ai imaginé à partir du dessin que m’avaii soumis Alexandre. Et je me suis demandé pourquoi il avait l’air triste, pas épanoui. J’ai voulu creuser sa personnalité. Peut-être avait-il perdu sa femme, sa fille. Il y a eu un drame, avec quelle ampleur? L’éditeur m’a demandé de boucler le premier cycle au troisième tome. En espérant pouvoir aller plus loin, donc.

© Perrotin/Eremine chez Paquet

Vous utilisez l’ellipse, à fond, aussi! Dans une case, les personnages montent dans un appareil à destination d’une autre planète, dans l’autre case, ils atterrissent. Pas de chichi.

L’ellipse, c’est la pierre angulaire de la narration BD. Il faut oser en faire en francophonie. Moi, j’avoue, j’en fais peut-être trop, surtout dans le tome 1. Nous devions visiter trois planètes dans le tome 1. Puis, c’en est fini des véhicules lents, place à la téléportation. Du coup, pas besoin de s’éterniser sur les voyages. Il faut utiliser les ellipses avec prudence, le but n’est pas de perdre le lecteur. Et il aime aussi prendre son temps. Raison pour laquelle, nous ne visitons qu’une planète dans le tome 2. Pareil dans le tome 3.

© Perrotin/Eremine chez Paquet
© Perrotin/Eremine chez Paquet

Quitte à nous téléporter, et si nous partions en Australie, avec Home Exchange, votre autre parution. Dont voici le résumé: « Simon et Georgie vont enfin réaliser leur rêve : prendre une année sabbatique sous les tropiques pour écrire et peindre. Ils s’envolent pour l’Australie où les attend un échange de maisons. En arrivant au Queensland, ils apprennent que le mari australien n’a pas pu partir en France pour d’obscures raisons professionnelles. Seule sa femme a fait le déplacement. L’homme est, en fait, caché chez un voisin et observe les nouveaux arrivants. Particulièrement la femme française. Une femme qu’il connait… »

Alors, là, aucun rapport avec Lynx que nous venons d’aborder. Home Exchange, c’est 150 pages, un one-shot. J’ai écrit cette fiction en me basant sur une expérience personnelle. J’ai effectivement pratiqué l’échange de maison. Deux familles australiennes ont ainsi passé une année chez nous. L’une de ces deux fois, seules la femme et la fille sont arrivées. L’homme était resté à Sidney. De là, j’ai commencé à imaginer : et si le gars était resté chez le voisin, à observer les nouveaux occupants de sa maison? Cela initiait une histoire mêlant fantastique, polar et amour. En BD, ces thèmes pouvaient facilement devenir mièvres, j’y ai ajouté la dimension de la création littéraire, artistique, l’angoisse de la page blanche. Heureusement, j’avais de quoi développer tout ça: 150 pages pour arriver au bout de ce qui n’est pas un long fleuve tranquille pour Simon, ni pour Georgie.

© Maucler
© Maucler

Et il est question de voyage dans le temps!

Ça me passionne, aussi à l’échelle intime. Quelle répercussion ce voyage dans le temps d’une personne peut-il avoir sur celui qui ne voyage pas. Il y a de quoi perturber une relation, créer un bouleversement, un abyme émotionnel. Je voulais faire transparaître de la solitude. Personne n’a son happy end mais la fin est douce amère.

© Perrotin/Maucler chez Paquet
© Perrotin/Maucler chez Paquet

Et tant qu’à être en Australie, vous vous intéressez aux aborigènes.

C’est une communauté qui reste très secrète. Et il est difficile de l’évoquer avec les Australiens tant ils éprouvent de la culpabilité à leur égard. Comme mon héros, je n’ai pas eu de contact avec les aborigènes mais j’ai beaucoup lu sur eux et j’ai appris qu’ils n’avaient pas une vision linéaire du temps, ils le conçoivent comme une boucle… comme dans les voyages dans le temps.

© Perrotin/Maucler

Vous évoquez aussi le respect dû aux traditions et aux lieux sacrés. Votre héros fait comme pas mal de touristes, quitte le sentier qui leur est réservé pour violer un sanctuaire.

Il y va de l’ordre du monde des Malas. Lors de mon séjour en Australie, j’ai moi aussi suivi ce sentier sacré, dont il est déconseillé de s’émanciper. Les rangers sont tolérants, les aborigènes beaucoup moins. J’ai été sidéré du nombre de gens qui ne respectaient pas les lieux. Si on vous dit de ne pas rentrer dans une église, vous n’allez pas en piétiner l’autel! Bien plus qu’un lieu géographique, le lieu était spirituel. On lui doit le respect.

© Perrotin/Maucler chez Paquet

Ça recoupe mes préoccupations de Lynx, le respect de la nature, des peuples.

Ici, dans la solitude de votre héros, vous faites usage de beaucoup de récitatifs, pour nous plonger dans le journal intime de Simon.

J’ai toujours eu du mal avec Blake et Mortimer, la voix off omniprésente qui dit tout ce que vous voyez déjà sur le dessin. S’il n’y en a pas besoin, passons-nous en! Ici, j’ai mis beaucoup de dialogues, aussi. Mais quand le personnage est entre ces quatre murs, il m’importait de livrer son ressenti. Au fond, cet album, c’est presque une pièce de théâtre en trois actes. Et le texte me permettait de sortir des pièces.

© Perrotin/Maucler chez Paquet
© Perrotin/Maucler chez Paquet

Pour cela, vous êtes fortement aidé par Christian Maucler.

Il m’a été présenté par l’éditeur (à l’époque feu les Éditions du Long Bec) et force est de constater qu’il joue juste. Simon et Georgie, j’y crois en ces personnages, ils sont incarnés même si c’est du papier. Christian n’a jamais été en Australie, alors je lui ai envoyé des photos. Ses aquarelles sont douces là où les couleurs sont vives là-bas. Mais ce revirement convient bien à cette histoire.

© Perrotin/Maucler chez Paquet

Avec lui, vous avez parlé français. Mais j’imagine qu’avec Alexandre Eremine, ce fut plus compliqué!

En effet, nous avons dû recourir à un logiciel de traduction. En plus, je suis fort bavard, dans la relation avec les auteurs, les interviews, les dédicaces. Je vais à fond dans ce que j’écris, dans l’intention de mise en scène. J’avais peur… mais les émotions, les regards parfaits ont été trouvés par Alexandre. Nous nous comprenions. Soit parce qu’il commençait à comprendre le français, soit parce que le logiciel fonctionnait réellement.

© Perrotin/Eremine chez Paquet

Et le confinement?

Il a joué, pesé sur la vie des livres. Le premier tome de Lynx est sorti en mars 2020, le premier jour du confinement. Une catastrophe. Il est finalement ressorti en juin. Pour être retourné en librairie à la mi-juin, j’ai remarqué à quel point les gens avaient peur de toucher les livres. Je craignais que notre album fasse un four. Mais nous avons été aidés par les libraires qui ont bien travaillé et conseillé cet album. L’accueil est donc positif et nous permet d’envisager le tome 3 sereinement, en espérant que la sauce prenne. Nous avons senti un appel d’air.

WIP Tome 3 © Perrotin/Eremine
Tome 3 © Perrotin/Eremine

Une autre actu?

Alors, oui, la fin de la série Lance Crow Dog (passée chez BD Must après une naissance en 1998 chez Soleil et une suite chez feu Sandawe) avec Jean-Marc Allais et Gaël Séjourné, qui aborde la condition des Amérindiens aujourd’hui. En suivant les grandes aventures d’un sang-mêlé, le lecteur découvre plein de petites choses. Il s’agit du huitième et dernier tome, avec un épilogue.

Série : Lynx

Tomes : 1 & 2

Scénario : Serge Perrotin

Dessin et couleurs : Alexandre Eremine

Genre : Aventure, Science-fiction

Éditeur : Paquet

Nbre de pages : 48

Prix : 14,90€

Date de sortie : le 03/06/2020 et 15/07/2021

Extraits :

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Titre : Home Exchange

Récit complet

Scénario : Serge Perrotin

Dessin et couleurs : Christian Maucler

Genre : Aventure, Science-fiction

Éditeur : Paquet

Nbre de pages : 144

Prix : 20€

Date de sortie : le 25/08/2021

Extraits : 

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