Alice Guy, bien plus que la première reine des images dynamiques, dans une époque qui n’aime pas le mouvement

© Bocquet/Catel chez Casterman

Parce qu’il y a encore d’immenses destins de Clandestines de l’Histoire (le nom qu’ils ont donné à cette collection de romans graphiques évoquant en long en large, avec passion et grâce les héroïnes d’hier qu’on aurait tendance à oublier aujourd’hui), José-Louis Bocquet et Catel continuent avec la même détermination d’utiliser leur talent de narration et de mise en images pour donner la parole à celles que le temps a voulu faire taire. Après Kiki de Montparnasse, Olympe de Gouges ou encore Joséphine Baker, place à Alice Guy.

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Résumé de l’éditeur : En 1895, à Lyon, les frères Lumière inventent le cinématographe. Moins d’un an plus tard, à Paris, Alice Guy, 23 ans, réalise La Fée aux choux pour Léon Gaumont. Première réalisatrice de l’histoire du cinéma, elle dirigera plus de 300 films en France. En 1907, elle part conquérir l’Amérique, laissant les Films Gaumont aux mains de son assistant Louis Feuillade. Première femme à créer sa propre maison de production, elle construit un studio dans le New Jersey et fait fortune. Mais un mariage malheureux lui fait tout perdre. Femme libre et indépendante, témoin de la naissance du monde moderne, elle aura côtoyé les pionniers de l’époque : Gustave Eiffel, Louis et Auguste Lumière, ou encore Georges Méliès, Charlie Chaplin et Buster Keaton.

© Bocquet/Catel chez Casterman
© Bocquet/Catel chez Casterman

Et tout d’un coup la lumière fut et fit! Et l’image se mit en mouvements. Ce n’est pas un art, rétorquèrent certains qui croyaient uniquement au divin pouvoir de la photo. Sous des noms tarabiscotés de machines que quelques industriels s’arracheraient, se copieraient même, le cinéma venait de naître. Et une femme allait en faire son porte-voix créatif mais aussi engagé, ne fût-ce déjà parce que d’aucuns s’accordaient à dire qu’une femme n’avait rien à faire là, encore plus avec les fonctions qu’elle avait pourtant réussi à gagner avec intelligence, conviction et savoir-faire. Et l’ouverture d’esprit dont son époque n’aurait pu se targuer (encore aujourd’hui cela dit, sur certains aspects). Des talents qui, en fait, n’ont pas de sexe.

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Alice Guy s’est fait un nom et un prénom dans la douleur d’une histoire familiale tourmentée et ayant connu la faillite, mais aussi en gagnant la confiance de Monsieur Gaumont et de quelques autres vedettes de son époque. Tous des hommes, forcément. Mais son grain de folie, de génie et de caractère bien trempé, lui a permis de mettre d’autres histoires et des acteurs échappant aux moules que cette nouvelle industrie naissante voulait imposer. « Vous voulez des « Noirs » ? Pas question d’en engager, cirez plutôt le visage d’hommes blancs. C’est ça qui fera rire le public. » Heureusement, Alice n’a pas suivi la règle. Libre et résistante. Avec du répondant.

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C’est sur ce destin magnifique et pourtant gâté vers la fin que José Louis Bocquet et Catel ont jeté leur dévolu pour nous conter l’histoire de cette femme forte et téméraire, bien décidée à ne pas se laisser marcher sur les pieds. Force est de constater que, dans cette collection, le duo a toujours le nez fin, le savoir-faire et le supplément d’âme artistique pour ne pas esquisser de redites par rapport à leurs précédents travaux mais pour apporter une voix en plus à leur ensemble choral et sensé.

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Dans l’ombre de cette première cinéaste (qui dès son premier métrage a usé de magie pour pérenniser un peu plus, par exemple, cette idée que les enfants naissent dans des choux) qui parvenait, en dépit de la mauvaise publicité que voulaient lui faire ses collègues, à faire lâcher des sommes folles pour faire les films de ses rêves, c’est justement la folle épopée du cinéma qui se donne également à voir. Celle qui veut que la naïveté première cède vite la place aux interrogations sur ce nouveau média qui après les moqueries est vite ressenti comme majeur. Mais comment en faire ? Dans la réalité ou la fiction ? Si le tourner est une chose, comment le mettre à disposition du public ? Par quel processus et quelles nouvelles inventions (l’arrivée du parlant qui oblige des adaptations)? Un succès vaut-il un flop ? Il est aussi question du degré d’engagement qu’on peut mettre dans un film, de ce qu’on peut y loger ou devoir y cacher en termes de violence (la corrida, par exemple), de la vitesse à laquelle les cinéphiles s’adaptent et comprennent la magie de ces premiers métrages (« tu y crois encore, toi, quand tu vois une marionnette? C’est fini, ce temps-là! »). Il y a dans ces cases de la place pour les débats, une vraie philosophie du Septième Art balbutiant.

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Dans ces 320 planches, les auteurs désamorcent aussi les jugements qu’on pourrait émettre sur des pratiques ayant eu cours il y a 130 ans (vous savez Tintin au Congo, etc.) et semblant puantes aujourd’hui, en expliquant à quel point les attentes du public, ses réflexes et automatismes peuvent se répercuter sur la manière dont se fonde une réalisation… et être mal comprise aujourd’hui, alors que nos moeurs ont « évolué ». Et Alice Guy a joué son rôle dans cette évolution en s’intéressant à tous les genres (quelques exemples de ces pièces sont montrés dans cet album, jusqu’à l’asaut de dizaines de rats sur un homme harnaché à une table de savant fou ou autre du même acabit) mais aussi à cette hérésie voulant que femme et homme soient différents, l’un étant plus puissant que l’autre. Ainsi, a-t-on vu dans ses films des hommes faire la vaisselle ou repasser. De quoi faire se tordre de rire le public de l’époque. Mais l’idée était là pour faire son chemin.

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De morceaux en décors choisis (Catel n’a pas son pareil, sans couleur mais avec les ambiances qui nous happent, pour coller à l’époque et à son personnage, lui retrouver l’impulsion et les idées qui changent le monde) – de Paris aux États-Unis, où son futur-ex-mari allait l’enterrer en première classe; dans cette existence palpitante, Catel et Bocquet interrogent aussi la manière dont un film (et, plus loin, une vie incroyable) va pouvoir être reçue. « Le film, c’est éphémère, une semaine, un mois, puis il n’existe plus. Il a fait passer du bon temps… il a fait son temps. », dit même leur héroïne de chair devenue un peu plus immortelle par le papier. Si son travail a en majorité disparu, qu’elle a été oubliée, c’est bien la seule prédiction d’Alice Guy que les auteurs contrecarrent. Bien sûr, son époque lui a joué des tours et quelques-uns ont bien tenté de faire passer cette héroïne un peu trop entreprenante (et redoutable concurrente avec ça). Bien sûr, il a fallu du temps. Mais Alice Guy est revenue à nous. Comme un cadeau impérissable et inoubliable. Inspirant.

© Bocquet/Catel chez Casterman

Depuis les années 2000, l’héritage immatériel mais tangible d’Alice Guy (cette réalisatrice qui cherchait, dans le documentaire ou la fiction, avant tout le naturel) est revenu en force. Divers documentaires et rétrospectives lui ont été consacrés, avec comme point d’orgue le documentaire Be Natural : The Untold Story of Alice Guy-Blaché de Pamela Green, raconté par Jodie Forster, et un prix à son nom récompense, depuis 2018, un film — à financement majoritairement français — réalisé par une femme.

Bocquet et Catel parachèvent et renforcent cette reconnaissance posthume mais vivifiante avec cet album, une nouvelle fois, incontournable et fort. Sans austérité mais avec la curiosité emballante et permettant de changer l’ordre des choses. En plus de donner envie de s’intéresser aux prémisses du cinéma: quand il n’y avait pas encore de scission entre blockbusters et films d’auteur, mais juste l’envie d’évader les salles de spectacle mais aussi de faire réfléchir socialement, poétiquement, humainement, etc.

© Bocquet/Catel chez Casterman

Ce dimanche 3 octobre, dans le cadre de la fête de la BD (éclatée sur un mois, cette année), au Centre Belge de la Bande Dessinée, le public aura l’occasion de prendre le petit-déjeuner avec Catel Muller et José-Louis Bocquet et de regarder quelques uns des courts-métrages d’Alice Guy. Séance qui sera poursuivie par une rencontre animée par Juliette Goudot et une dédicace à la librairie Slumberland du Centre. Infos et inscriptions : https://fetedelabd.brussels/activite/petit-dejeuner-projection-rencontre-et-debat-avec-catel-muller-et-jose-louis-bocquet

Titre: Alice Guy

Scénario: José-Louis Bocquet

Dessin: Catel

Noir et blanc

Genre: Biographique, Histoire

Éditeur: Casterman

Collection: Écritures / Les clandestines de l’Histoire

Nbre de pages: 324 (+74 pages de Chronologie et notices biographiques)

Prix: 24,95€

Date de sortie: le 22/09/2021

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