Contrapaso et Patria : chaude et froide Espagne, impressionniste et expressionniste dans le drame viscéral qui se joue d’une époque à l’autre

Je vous ai déjà parlé de mon pressentiment de lecteur bédéphile ? Celui qui me dit que je dois attendre le bon moment, reposant et attentif, pour lire cet album que, pourtant, je crève d’envie de lire. C’est ainsi que les semaines se passent et que vient cette fameuse lucarne qui va me permettre de lire d’une traite le précieux temporisé. Et ce week-end, il est venu. J’ai enchaîné Contrapaso de Teresa Valero et Patria de Toni Fejzula (s’appuyant sur le roman du même nom de Fernando Aramburu), l’Espagne fracassée sur deux époques dures et mortifères mais par lesquelles il faut passer pour chérir un peu plus la vie. Deux albums marquants, dans le fond et l’avant-plan, le texte et le dessin, dans ces morceaux de réalité et d’Histoire que la fiction infiltre pour redonner des couleurs aux photos jaunies ou grisâtres.

© Fejzula chez Ankama

Contrapaso, Teresa Valero en solo dans un régal d’enquête, entre méthodes fortes et tristes et fulgurances humoristiques autant qu’équilibrées

© Valero chez Dupuis

Résumé de l’éditeur : À Madrid, en 1956, à la rédaction de La Capitale, tout semble opposer Léon Lenoir, le jeune reporter fougueux qui vient de débarquer de Paris, et Emilio Sanz, un vétéran des faits divers, aguerri aux pratiques de la presse dans cet état policier. Ces deux-là ont en commun ce besoin de vérité chevillé au corps et les quatre vertus désignées par Camus qui permettent au journaliste de rester libre même en dictature : la lucidité, le refus, l’ironie et l’obstination. Aidé par la charmante Paloma Rios, illustratrice, le duo remonte la piste d’un meurtre pour découvrir le sort des femmes victimes de la dictature au lendemain de la guerre civile.

© Valero chez Dupuis

Je vous parlais il y a peu de l’inépuisable Ric Hochet, devenu au fil du temps plus enquêteur que journaliste. Figurez-vous que ce modèle de reporter d’investigation au point de voler la vedette au policier n’a pas fini de faire des émules. Tout comme la saine (ou malsaine) relation qui se tisse entre un apprenti et un vieux loup de mer qui connaît sur le bout des doigts son canard, ce qu’il peut y mettre ou ne pas y mettre, car la dictature de Franco guette et veille. Un mot de trop et c’est l’arrêt de mort. Et la faucheuse rôde dans les rues de Madrid, ôtant la vie à des filles laissées anonymes sur les pavés glacés de la nuit. N’ayant pas signé pour ça.

© Valero chez Dupuis

Mais, quand ils sont capables de s’entendre, Sanz et Léon Lenoir peuvent leur rendre hommage, un nom et un visage pour que leur mort et leurs maux ne restent pas impunis. C’est ainsi que ces deux-là qui pourraient être (grand-)père et (petit-)fils, mal assortis, font incursion dans les arcanes du pouvoir et de la santé, là où se font et se défont les vies. Ils ne croient pas si bien dire. Pourtant, au contraire de Léon qui ne manque jamais une occasion de dégobiller à la vision d’une scène trash, Sanz pensait avoir tout vu et y être rompu.

© Valero chez Dupuis

Mais dans cette folle enquête, repoussant les limites de l'(in)humanité, peut-être va-t-il avoir le sursaut, redonner un sens à sa vie, à son métier, même s’il les risque. Parce que couvrir les zones d’ombre, ne plus les étouffer sous des mots bateau, et les faire retentir, c’est déjà cracher à la gueule de la dictature, faire de la résistance. Mais le mal est aussi mâle et friqué, et pense pouvoir s’octroyer le droit de vie et des morts, de traitements de choc, sur quelques ingénues qu’on ne regrettera pas longtemps. C’est ainsi que naissent des orphelins.

© Valero chez Dupuis

Attiré puis éloigné du monstre tueur en série qu’il traque depuis des lustres (on est sûr que le prochain album, éh oui, c’est une série), Sanz va ainsi être amené sur la piste d’un sinistre trafic, dégât (?) collatéral du pouvoir sans concession en place. Et Léon ne va pas être en reste. Maladroit mais volontaire, le jeune Français (mais pas que) va profondément s’engager dans cette course contre-la-montre pour éviter d’autres victimes, parce qu’il se reconnaît aussi dans leur sort. Il va prendre le lead, s’affranchir et dédoubler la force de frappe de cette presse écrite à ne surtout pas écrire.

© Valero chez Dupuis

Pour la première fois en auteure complète (on ne trouvait jusqu’ici en francophonie qu’une BD qu’elle avait dessinée, We are family, avec Marie Pavlenko), Teresa Valero livre un début de série au format graphique impeccable et d’une maîtrise folle. À force de côtoyer quelques maîtres (on ressent un peu de Guarnido, ici), l’auteure a appris la finesse et la force redoutable du Neuvième Art. Sur un scénario formidablement bien troussé entre aventure urbaine et policière (on pense aux meilleurs Lemaître mais aussi à Bussi), Teresa Valero réinvente l’Histoire martyrisée et ép(r)ouvantable de son pays sans céder à la panique ou à la mélancolie. Il y en a mais les grimaces et les manies de ces deux héros incapables de s’entendre plus de cinq minutes mais hauts en couleur assaisonnent l’ensemble d’un humour bienvenu dans ce récit très noir et qu’on ne lâche pas jusqu’à la dernière seconde. Sous une couverture qui ne détonne peut-être pas assez par rapport à ce qu’on trouve dans l’album (et, c’est mieux ça que l’inverse), se cache un des grands moments graphiques et intelligents de cette année 2021. Un album incarné dans les blessures comme les petits bonheurs, visitant Madrid de manière luxueuse et trouvant le juste équilibre entre les attentes et les surprises.


Patria, universalité d’une histoire de haine qui n’en était pas une

© Fejzula chez Ankama

Résumé de l’éditeur : 2011 : L’ETA dépose les armes. Un armistice inédit qui bouleversera le destin d’une Espagne divisée par la haine et le nationalisme. Au cœur de ce conflit, deux familles, deux femmes : Bittori et Miren, amies d’enfance séparées par le terrorisme ; l’une est la femme d’un « assassiné », l’autre la mère d’un terroriste. 2011 résonne différemment chez elles. Deux points de vue, deux destinées…

On quitte l’Espagne de Franco pour se rapprocher de notre époque, au tournant du XXe et du XXIe siècles. Si le dictateur a laissé sa place à un pouvoir moins despotique, les tensions se sont déplacées, entre pression d’un peuple à l’autre et sur le politique. Car quelque chose s’est brisé, a séparé le peuple qui pouvait faire bloc autrefois pour survivre à la dictature. Malheureusement, c’est quand tout est censé aller bien que d’autres problèmes apparaissent, plus profonds, identitaires. Plus que l’Espagne, en Europe, beaucoup de pays souffrent aujourd’hui si non d’une tentation d’un regain du nationalisme. Quand vivre à côté de gens aux origines finalement si peu divergentes (une langue, une culture…) devient un problème, qu’une infériorité est ressentie et pousser à envisager des actions plus costaudes, voire meurtrières. Brisant des familles, des victimes comme des meurtriers.

© Fejzula chez Ankama

C’est ce qu’il s’est passé entre Castillans et Basque, comme entre Serbes et Croates, parmi mille autres tristes exemples. Ces deux drames qui rendent finalement inconciliable ce qui était la routine quelques années plus tôt, parce qu’un leader ou un autre a décidé de flatter les plus bas instincts de ses troupes, Toni Fejzula les a vécus de près et de loin à la fois, ses parts hispaniques et serbo-albanaises aux premières loges de la haine qui montait.

© Fejzula chez Ankama

Si bien que quand l’auteur a eu dans les mains l’opportunité d’adapter librement le best-seller de Fernando Aramburu (une mini-série télé a aussi vu le jour), s’il a réfléchi à la manière de procéder face à ce monument de résilience et de compréhension, d’humanisme et de regret d’un beau gâchis, Toni a accepté le challenge. Parce qu’il y avait là un puzzle et une dynamique chorale et intérieure propre au roman – les huit personnages principaux se retrouvant souvent face à eux-mêmes, dans leur pensée, pour analyser et expliquer les situations -, à trouver. Un climat aussi. C’est résolument par les couleurs que Toni a trouvé sa voie et ses voix (avec en prime un marque-page synthétisant la signalétique et permettant de s’y retrouver), alliant l’utile à la poésie.

© Fejzula chez Ankama

Dans Patria, tout démarre d’un petit village où, il n’y a pas si longtemps, la sérénité menait les débats. Les familles de Bittori comme de Miren étaient liées, pouvaient compter les unes sur les autres, se confier des secrets qui tiendraient des dizaines d’années. Entente cordiale jusqu’à ce que le conflit basque vienne s’immiscer et provoquer le drame. Pour un malentendu, Txato a été tué, on ne sait par qui. Toujours est-il qu’à partir du moment où Joxe Mari, fils de Miren, s’était engagé dans l’ETA (Euskadi Ta Askatasuna) et pouvait être mêlé au meurtre de Txato, la saine entente entre les deux familles s’est effritée, chacune vivant désormais ses drames de son côté, entre deuil infini et instinct de survie, questions et convictions, rage et résilience. Au creux de la vague ou tentant de la surfer.

Recherches de couverture © Fejzula

Patria, en passant du temps avec chacun de ces destins brisés, en prise directe avec les revendications basques ou avec les orages de la vie, ne parle jamais de vengeance ou de sentence mais de survivance entre recherche de réponses et de pardon. Entre les deux matriarches inébranlables et semblant irréconciliables, Toni Fejzula livre un roman graphique bouleversant, subtil et sobre et pourtant éclatant, dans laquelle la tendresse et l’humanisme des belles personnes, même parfois mal aiguillées, supplantent les coups de canon qui ne font jamais vraiment triompher la liberté… mais la mort non plus. Pas toujours, pas vraiment.

© Fejzula chez Ankama

Gardant un filtre, un flou, sur ses dessins peints, choisissant les couleurs des personnages plus que des décors, Toni Fejzula trouve l’alchimie et l’atmosphère pour se tenir à distance, en respect, tout en faisant chair et âme avec ses pauvres héros pour prôner la richesse des rapports (même annihilés) humains plutôt que des rapports de force, tout en constatant qu’on ne peut pas tout raser, oublier, de ce qui a existé. Si on se laisse faire, les réminiscences peuvent renourrir le lien pour avancer ensemble plus que dans l’opposition, l’adversité. Dans l’impressionnisme, l’Espagnol d’origine serbe réussit une fresque fondamentale et inoubliable.

© Fejzula chez Ankama

Série : Contrapaso

Tome : 1 – Les enfants des autres

Scénario, dessin et couleurs : Teresa Valero

Traduction : Anne-Marie Ruiz et Marie Estripeaut-Bourjac

Genre : Drame, Histoire, Polar

Éditeur VF : Dupuis

Éditeur VO : Norma Editorial

Nbre de pages : 152

Prix : 23€

Date de sortie : le 02/04/2021

Extraits : 

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Titre : Patria

Récit complet

D’après le roman de Fernando Aramburu

Scénario, dessin et couleurs : Toni Fejzula

Traductrice : Aurore Rousseau

Genre : Drame, Histoire, Psychologique

Éditeur VF : Ankama

Éditeur VO : Planeta Comic

Nbre de pages : 304

Prix : 26,90€

Date de sortie : le 05/03/2021

Extraits : 

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