Thomas Gilbert, de nos corps alchimiques au sommet de la tour des Anges, nouveaux mondes, nouveaux genres, d’un trait doux et féroce à la fois

Jusqu’au 31 juillet, Thomas Gilbert passe une partie de son été dans la galerie Huberty-Breyne, exposant et vendant les planches de son album le plus viscéral, le plus intime, le plus retournant à ce jour: Nos corps alchimiques (initialement présenté aux éditeurs sous le titre Et nous ferons de nos corps des éléments alchimiques). D’alchimie, il en est aussi question dans l’adaptation de la clef de voûte d’À la croisée des mondes (His dark materials) de Philip Pullman en trilogie en BD. Double-chronique autour de cet auteur puissant et inventif.

© Thomas Gilbert chez Dargaud

La tour des Anges, la traque des ombres

© Melchior/Gilbert chez Gallimard

Résumé de l’éditeur : Lyra et Will se sont rencontrés à Cittàgazze, étrange citée envahie de spectres mangeurs d’âmes. Lyra est investie d’une mission dont elle ne connaît pas l’importance; Will est désormais détenteur d’un couteau à la puissance unique. Tous deux sont à la recherche de leur père. Alors que le danger les guette de toutes parts, pourront-ils compter sur des alliés pour les aider à lutter contre les forces obscures du mal? Une guerre universelle se prépare, dans laquelle leurs destins seront irrémédiablement liés…

© Melchior/Gilbert chez Gallimard

Avant toute chose, reprenons dans l’ordre et continuons le chapitre déjà entamé il y a quelques années sur notre blog: l’adaptation au long cours (3X3 tomes) de la (première) trilogie d’À la croisée des mondes de Philip Pullman. Un récit adressé aux adolescents de par son traitement du rite de passage de l’enfance à l’âge adulte, entre autres, mais également aux adultes par d’autres ingrédients et une vision des mondes parallèles qui ne fait que nous ramener plus fort au nôtre. Plusieurs fois adaptée, cette somme de romans a trouvé de bons et respectueux interlocuteurs en la personne de Stéphane Melchior et Clément Oubrerie. Puis de Thomas Gilbert qui a pris la relève du second pour la seconde trilogie dont l’heure de la conclusion a sonné.

© Melchior/Gilbert chez Gallimard

Ce troisième acte de la tour des Anges est sans doute l’album le plus mobile et le plus divertissant jusqu’ici, tempétueux. On a perdu trace de quelques héros du premier acte mais d’autres ont pris de l’importance pour porter Lyra et son daemon dans leur quête, ou les empêcher de la réaliser. Cette fois, plus personne ne peut se cacher, tout le monde risque sa peau et de plus en plus de personnes sont entraînées dans le sillage de Lyra et Will, dans ce combat face à un mal qui peut être protéiforme.

© Melchior/Gilbert chez Gallimard

C’est le cas de cette chercheuse en bout de course faute de budget, dont le chef est tenté de vendre son âme au diable, et à qui les deux enfants traqués par les ombres ou les sbires de Marisa Coulter vont redonner espoir mais aussi permettre de comprendre que la menace est partout, dans les royaumes du nord ou notre monde bien à nous. Dont les frontières ne sont pas imperméables. Avec toujours cette qualité de conteur moderne dans le chef de Stéphane Melchior qui va à l’essentiel dans les mots pour laisser parler les images, Thomas Gilbert finit de mettre sa patte tour à tour douce et violente dans ce tome expressif en diable, envoûtant et éprouvant. Adoubé par le romancier.


Nos corps alchimiques, la fusion plutôt que l’illusion des déterminismes et le sentiment d’être impuissant

Études © Thomas Gilbert
Études © Thomas Gilbert
Études © Thomas Gilbert

Résumé de l’éditeur : Camille, Aniss, Sarah. Ils se sont aimés, déchirés, haïs, séparés. Aujourd’hui, à l’appel de Camille, des années plus tard, ils se retrouvent pour tenter une expérience folle, parvenir à dépasser leurs propres réalités psychiques et physiques, leurs freins, leurs complexes, à révolutionner le monde et la vie elle-même. Pour se réunir, pour fusionner. Pour trouver l’essence de leurs corps alchimiques.

Crayonné léger © Thomas Gilbert
© Thomas Gilbert

En parlant d’expressivité, si celle de la Tour des Anges marque la rétine, elle arrive à la cheville seulement de ce roman graphique entièrement pensé et réalisé par Thomas Gilbert (qui remercie tout de même « les personnes à qui il a arraché quelques particules en espérant en avoir rendu tout autant », en fin d’album): Nos corps alchimiques. Dans le feu de l’actualité et de débats finalement intemporels, voilà un album complexe et néanmoins incroyable par tous les murs porteurs de notre société qu’il fait douter et s’ébranler.

© Thomas Gilbert chez Dargaud

C’est ainsi qu’un trio autrefois magique et désormais infernal se reforme. Sans plus rien attendre l’un de l’autre dans cet enfer qui, ils en sont convaincus, est les autres. Le passé reviendra par bribes tout au long de ces 236 planches (contre 300 dans la vision initiale de l’auteur) mais, en attendant, tout commence par un constat d’échec. Aniss, plus que les autres, avait tiré un trait après des événements dont il ne veut pas se souvenir et dont il voit celui qui était son ami, Camille, comme responsable. Pourtant, à l’invitation de cette même Camille, qui a changé de genre entre-temps, première transformation d’un changement qu’elle imagine bien plus profond et extensible. Plus que dans la société en surface, dans le monde en profondeur.

© Thomas Gilbert
© Thomas Gilbert

Nos corps alchimiques, dans l’esprit, a l’odeur d’une suite, de l’excellent Les filles de Salem, déjà composé par Thomas Gilbert. Scrutant les apparences et les figures imposées par les créateurs de nos civilisations : un homme est un homme, une femme est une femme. Et chacun a son rôle à jouer, en évitant de sortir du rang pour ne pas être renié. Pourtant, l’auteur livre une tout autre histoire avec cette apprentie sorcière qu’est Camille, magicienne scientifique qui entreprend, comme en dernier recours, de reconnecter l’humain à son milieu de vie. Et parce que les préceptes, la prise de conscience et d’efforts n’ont pas eu lieu face à un monde qu’on a piqué et fait courir à sa perte, pourquoi ne pas essayer autre chose, quelque chose qui tient de la magie ou du sortilège, une osmose puissante, érotique et ésotérique dans laquelle ne peuvent entrer que des héros désabusés, qui n’ont plus rien à gagner, perdus en eux-mêmes et aux autres. Dans une solitude qui vous emmitoufle, vous étouffe.

© Thomas Gilbert chez Dargaud
© Thomas Gilbert chez Dargaud

De rituels symboliques plus que sataniques en gros plans acérés sur des dessins qui font flip book, Thomas Gilbert nous entraîne dans sa tempête, son tourbillon d’émotions, de rage et de paix pour changer, coûte que coûte, en payant le prix du sang et du corps, mais pas de l’esprit, notre vision du monde, de ce qui les compose, dans le naturel et dans ce que l’humain a fondé comme dogmes de perceptions et d’acceptable. De poésie en incantations, d’êtres mystiques en monstres vomissants, l’auteur réussit un spectacle total, incendiaire mais pas stérile. Les dessins s’envolent et les écrits restent, parfois hermétiques et opaques, mais investi d’une âme profonde et d’une identité forte. Un album à relire pour percer tous ses mystères et sa portée. Pour ne plus jamais être seul dans le nouveau monde.

© Thomas Gilbert chez Dargaud

Jusqu’à la fin de ce mois, une exposition est donc consacrée à Thomas Gilbert, spécifiquement sur le travail réalisé sur ce roman graphique, avec originaux, crayonnés et études. À voir à l’Espace rencontres de la Galerie Huberty & Breyne, au 33, place du Châtelain à Ixelles, du mardi au samedi de 11h à 18h.


Alors qu’on ne sait pas qui continuera la saga À la croisée des mondes, de Thomas Gilbert ou un autre, le premier a pas mal de projet en stock. N’hésitez pas à suivre sa page Instagram riche en prouesses, recherches et autres previews pour les découvrir. En voilà quelques aperçus, entre un projet médiéval et Lumière noire, un projet imaginé et dessiné en duo avec Claire Fauvel. Il y a aussi cette idée développée autour de Jean-Jacques Audubon. Sans oublier ce Spirou, un hommage, juste pour le fun.

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Série: À la croisée des Mondes

Sous-série : La tour des anges

Tome: 3 (6)

D’après l’oeuvre de Philipp Pullman et l’univers graphique de Clément Oubrerie

Scénario: Stéphane Melchior

Dessin et couleurs : Thomas Gilbert

Genre: Aventure, Fantastique, Jeunesse

Éditeur: Gallimard

Collection: Fétiche

Nbre de pages: 96

Prix: 18,40€

Date de sortie: le 13/01/2021

Extraits:

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Titre: Nos corps alchimiques

Récit complet

Scénario, dessin et couleurs : Thomas Gilbert

Genre: Choral, Drame, Fantastique, Psychologique

Éditeur: Dargaud

Nbre de pages: 238

Prix: 24€

Date de sortie: le 07/05/2021

Extraits:

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