Aude Mermilliod intègre avec justesse le Choeur des femmes de Martin Winckler pour que l’humiliation des patientes fasse place à l’humilité des médecins

Il fallait que je vous le dise, contant notamment la rencontre décisive entre Aude Mermilliod et le docteur-auteur Martin Winckler, n’était que les prémisses, un cri de rage et de changement, une prise de conscience personnelle mais généralisable, féministe et avant tout humaniste, pour que les femmes osent assumer leurs envies et leur choix, jusque dans la chair de leur chair. Deux ans plus tard, Aude fait appel à la voix des femmes et de quelques hommes, une polyphonie d’expériences qui font sens pour appeler à une médecine qui commence dans le dialogue qui soigne avant d’opérer. L’auteure nous revient avec une belle adaptation du Choeur des femmes de son désormais inspirateur, Martin Winckler. Suite et préquel à la fois du précédent album de cette dessinatrice engagée et ouvrant des brèches, trouvant les mots au-delà des diagnostics qui loupent parfois le coche et ne sont pas évocateurs des perceptions des malades.

© Mermilliod chez Le Lombard

Résumé de l’éditeur : Jean, major de promo et interne à l’hôpital, doit faire un stage en soins gynécologiques aux côtés du docteur Karma. Mais elle veut faire de la chirurgie, et non écouter des femmes parler d’elles-mêmes et de leur corps ! Elle se désespère de passer son temps auprès de ce médecin qui privilégie l’écoute à la technique. Contraception, maternité, violences conjugales, avortements… de consultations en témoignages, Jean pourrait bien pourtant changer sa vision de la médecine.

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Pas plus tard qu’hier, une connaissance me faisait part de sa déception, de son désarroi. Alors qu’une personne de son entourage était dans un centre de revalidation, qu’elle progressait de jour en jour, en ces temps de visites limitées pour cause de Covid, la famille avait osé demander: « Pourra-t-elle sortir bientôt? » Ce à quoi, un membre du personnel a répondu sèchement : « Entre deux semaines et deux mois, comme on vous l’a dit… » Ça n’encourage pas à dialoguer… De quoi faire écho à une autre anecdote désabusée venue à mes oreilles par une autre connaissance. Ce jour-là, il était prévu qu’il soit opéré. Il n’en avait pas dormi tellement l’acte posé sur sa jambe allait le délivrer. Problème: arrivé à l’hôpital, une infirmière lui dit que l’opération est annulée. Incompréhension totale, il n’a pas été prévenu. Tout comme le chirurgien qui arrive à ce moment et ne comprend pas pourquoi l’opération est annulée. Manque de communication et de considération en des temps certes compliqués mais qui ne pardonnent pas tout. Pas l’empressement à considérer les patients comme des numéros, à ne pas les écouter en les noyant de jargon médical, scientifique.

© Mermilliod chez Le Lombard
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C’est à une inversion, un changement de méthodologie plus à l’écoute, que le roman Le Choeur des femmes faisait appel il y a douze ans. La personnalité de son auteur, engagé pour l’humain plus que pour l’institution médicale, transcendait ce témoignage au chevet des femmes en failles, dans le corps et le moral, pour faire bouger les lignes. En BD, après une adaptation théâtrale et avant peut-être une série, c’est un nouvel essai d’être entendu des spécialistes mais aussi du grand public, lecteurs ou patients, témoins, qui mêle l’intime et l’universel. Cette fois, Aude Mermilliod s’éclipse, comme Martin Winckler (alias Marc Zaffran), dont le personnage du docteur Karma cela dit cultive pas mal de ressemblances, au profit d’une fiction nourrie par les expériences de chacun, et des autres, dans le texte (des phylactères mais aussi des lettres ouvertes dans lesquelles Catherine, Madame A, Cécile, Geneviève, etc.) et le dessin. Et quoi de mieux pour que tout le monde fasse son bout de chemin de mettre en présence deux personnes qui n’ont rien en commun?

© Mermilliod

Ainsi, Jean (prononcez Djinn, sans faire de voeu, elle n’est pas d’humeur) vient d’arriver au MLF, Médecine de la femme. Oh, ce n’est pas de gaîté de coeur. Si elle se rêve chirurgienne en gynécologie, qu’elle est major de sa promo, Jean brûle les étapes, croit tout savoir et n’analyse les situations qu’en fonction de son bagage théorique. Elle n’a d’oreille que pour ce que ses professeurs lui ont appris. Même pas pour le Docteur Karma qui se présente à elle, son référent. Il est plus loin dans la résilience, dans l’invention de sa manière de soigner (à lui mais aussi à Bruno Sachs et Olivier Manceau, fictifs mais qui doivent bien exister quelque part), mais la jeune femme n’en a cure. Le bras de fer commence et les journées passent à écouter des femmes qui débitent leurs ressentis en total désaccord avec la science, sa science. Celle qui veut que « qui prend correctement sa pilule ne tombe pas enceinte ». Que le bien-être de la patiente passe après le bien-être de l’auscultant, notamment quand il s’agit de s’offrir toute nue, sur le dos et jambes écartées face au gynéco alors qu’une position à l’anglaise, sur le côté, ferait tout aussi bien l’affaire avec plus de respect de l’humilité du soignant et de l’intimité de la patiente. Patiente plutôt que cliente.

© Mermilliod chez Le Lombard
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Et pourtant… Pourtant, il y a du chemin à faire et Jean porte en elle une sensibilité dont elle ne s’était pas aperçue, avec un truc à elle qui pourrait la placer de l’autre côté de la barrière. Au fil des chapitres, le duo dissonant trouve son harmonie et entraîne avec lui, devant plutôt que derrière lui, une armée de femmes, déçue par les traitements traditionnels, en rage, et ayant trouvé de l’attention et du réconfort chez Karma et sa stagiaire. Au fil des pages, les problèmes sont multiples, complexes, féminins et trouvant écho chez les hommes : fertilité à un âge avancé, moyens de contraception, intersexe et ravages d’opérations pratiquées par certains médecins s’apparentant plus à des savants fous… sans oublier toutes les questions, parfois très naïves, que se posent sur les réseaux des femmes parfois très jeunes. Il n’y a pas de bête ni de petite question pourvu qu’elle trouve une réponse personnalisée. La guérison ne se fait pas que physiquement.

© Mermilliod chez Le Lombard
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Avec sa subtilité autant que son côté brut de décoffrage, Aude Mermilliod continue admirablement son aventure qui dit que « sciences sans conscience n’est que ruine de l’âme » et réussit un bel album, riche et lumineux, dramatique mais plein d’espoir, tellement bien incarné que chacun pourra s’y retrouver. Quitte aussi à se trouver soi-même. Pourvu que cet écrit de Martin Winckler (qui, quelques années après avoir été le Docteur du Journal Spirou, retrouve la BD avec beaucoup d’enthousiasme et de savoir/sagesse à revendre) voyage, trouve de l’écho… Parce que dans nos infrastructures hospitalières, où il est vrai que le sous-financement et le manque de bras font beaucoup de dégâts, il n’y aurait pas grand-chose à adapter pour qu’on n’ait plus peur d’y aller, qu’on y trouve des médecins à l’écoute et humble par rapport à leur discipline, capable de faire le deuil des grands principes pour embrasser le vécu de leurs patients. Dans tous les maux et questionnements qui peuvent animer les femmes, mais aussi le reste.

© Mermilliod chez Le Lombard

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Titre : Le choeur des femmes

Récit complet

D’après le roman de Martin Winckler

Scénario, dessin et couleurs : Aude Mermilliod

Genre : Documentaire, Drame, Essai, Médical, Psychologie

Éditeur : Le Lombard

Nbre de pages : 240

Prix : 22,50€

Date de sortie : le 23/04/2021

Extraits : 

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Un commentaire

  1. Merci pour cet article détaillé et riche de multiples extraits. J’avais adoré le roman. C’est avec bonheur que je découvre son adaptation. Espérons qu’elle trouvera ses lecteurs/lectrices.

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