Nicolas Keramidas à coeur et crayon ouverts: « Une clinique, c’est un univers dur mais aussi un musée à part entière avec des traces d’absurde, d’humour »

Pour la première fois, évadé des mondes merveilleux et fantasy, des réinterprétations (Alice, Mickey, Donald) qui ont fait sa renommée et exploser son talent, Nicolas Keramidas s’est lancé dans une mission casse-gueule: se raconter. Oh pas dans sa vie de tous les jours mais dans des événements assez extraordinaires et flippants qui lui ont été donnés de vivre: deux opérations à coeur ouvert, dont une qu’il a mis longtemps à découvrir et une autre survenue 43 ans plus tard et qui n’a étonné quasi-personne sauf lui. Avec tout ce que cela revêt comme peurs, stress, préparations, ajustements de mode de vie, charabia médical et rééducation. Nous aidant à appréhender sa malformation (la tétralogie de Fallot) et le chemin d’une vie normale, qui ne s’essouffle plus avant longtemps, Nicolas Keramidas montre l’envers de son enfer et du décor hospitalier. Une lecture idéale par les temps qui courent mais qui n’oublie pas de nous dépayser en laissant faire l’imaginaire et les délires médicamentés. Interview avec Nicolas Keramidas.

© Keramidas

Bonjour Nicolas, avec À coeur ouvert, nous vous retrouvons dans un nouveau registre, seul aux commandes.

C’est mon premier témoignage autobiographique, et peut-être le dernier. À mon avis, à ce stade, c’est la seule chose qui sorte de l’ordinaire dans ma vie et que je pouvais raconter. Je pourrais raconter mon métier d’auteur, le confinement, mais ça tout le monde le vit. La particularité de ce que je vivais, le fait que la question revienne dans ma vie, m’a donné envie d’écrire tout seul cet album.

Toon © Keramidas

Un exercice de longue haleine, non ?

Oui, j’avais déjà envisagé ce livre avant la deuxième opération, soit la première partie de cet album. Depuis fort longtemps, des anecdotes revenaient et je voulais les raconter. Le point de départ fut vraiment cette révélation de la part de mes parents:  j’avais été opéré quand j’étais bébé. J’ai pris des notes, compilé mes anecdotes et souvenirs d’enfance.

Comme c’est mon premier album en solo, je ne savais pas trop comment m’y prendre. J’étais devant une montagne à gravir sans avoir appris comment, c’était vertigineux. Au début, il était question d’une centaine de pages, en noir et blanc. À mesure que j’avançais, je suis passé au double, en couleurs. Je ne me suis pas simplifié la tâche et je ne le voulais pas. Je voulais aussi revendiquer que cet album, c’était moi. Oh, il a bien été question de confier les couleurs à quelqu’un d’autre. Cela représentait un travail de 100 à 200 jours supplémentaires et doublait mon temps de travail. Mais Frédéric Niffle a eu ces mots : c’est ton bouquin, tu n’as pas le droit.

Rough © Keramidas

Longtemps, vous vous êtes imaginé être un super-héros, une sorte de Hulk bleu avec une cicatrice comme preuve de ses combats, avant que votre hyper-fragilité ne prenne le dessus. Et cette tension se ressent en continu.

J’ai construit ce livre par une série d’anecdotes et d’éléments perçus comme plus graves quand je suis devenu adulte alors qu’ils alimentaient une force quand j’étais enfant. Mais, un ensemble d’anecdotes, ça ne fait pas un bouquin. Bien ficelé avec d’autres choses, ça pouvait en devenir un. J’ai pris le parti de faire des allers-retours, de partir de l’adulte que je suis devenu tout en revenant à l’enfance. Quitte à perdre le lecteur, c’était le risque. Je me demandais où, dans ma chronologie, je pouvais aller. J’ai voulu alterner dès le début. La différence de ton était de toute façon marquée entre le moi enfant ou adolescent ou le moi adulte à 20, 30 ou 40 ans.

© Keramidas chez Dupuis

Enfant, je n’ai jamais été traumatisé par ce que je vivais, ou je n’en ai pas les souvenirs. Un gamin, ça prend les choses comme elles sont, quitte à s’inventer des histoires au besoin. Mais, quand on est adulte, on a une conscience exacerbée de la mort, de la douleur. Ce n’est pas la même innocence. Je pense que confronter ces parties de ma vie permettait d’amener du répondant. Je voulais aussi mettre des doses d’humour dans la partie adulte. Je voulais que ce bouquin donne l’envie de le lire, que ce ne soit pas plombant, pas que dur. Que ce soit un partage d’expérience, une aventure humaine. À y repenser, mon récit était peut-être plus noir au début quand je l’imaginais se déployer sur cent planches en noir et blanc.

Cet album, vous l’avez fait aussi pour vous ?

J’ai commencé par prendre des notes pour ne pas oublier. Jusqu’au jour où je me suis dit pourquoi ne pas en faire quelque chose ? Ça me plaisait en tout cas de pouvoir revenir sur le passé. Je sais que plus on va bien, plus on oublie. Plus on va mal, plus on est dans la douleur, la souffrance. Et j’ai tendance à oublier ce qui fut long, pénible. Mais je voulais me souvenir. Peut-être est-ce ma thérapie, ma catharsis?

© Keramidas

Si je comprends bien, ces notes auraient très bien pu donner lieu à autre chose qu’un album BD ?

Peut-être même qu’elles auraient pu continuer à exister juste pour moi. Mais oui, ça aurait pu être un roman, une BD voire un fourre-tout entre BD et roman-photo. La certitude? Je devais prendre des notes.

J’ai envisagé la forme du roman parce que je n’avais jamais réalisé de BD tout seul. Puis, faire un pavé dans un décor hospitalier ? A priori, ça ne m’amusait pas. Ces lieux me paraissaient plus faciles à décrire qu’à dessiner.

Rough © Keramidas

Car c’est aussi votre première incursion dans le monde réel, le nôtre.

Dans mes dix-huit albums précédents, je n’ai jamais rencontré la nécessité de me documenter. Je partais en forêt ou à la montagne. Dans la ville de Mickey, je pouvais inventer des voitures qui n’existent pas. Je suis flemmard, la documentation ne m’excite pas, c’est l’horreur.

Vous avez dû y passer pourtant.

Oui, et j’ai vachement aimé ça, finalement. C’était obligatoire. Pourtant, au début, je voulais tout inventer. Pour l’hôpital, j’imaginais un bâtiment en H, par exemple. Et j’ai commencé comme ça. Jusqu’à ce que Frédéric Niffle revienne à la charge en me disant que les lecteurs avaient besoin de croire au récit, ce qu’ils voyaient. Que ce soit à Grenoble, dans un vrai bloc IRM, avec de vraies machines.

Recherche explication © Keramidas

Je n’étais pas convaincu. Je suis quand même allé voir le documentaliste de l’hôpital qui m’a fourni une clé USB. Dessus, de la documentation à n’en plus finir, l’hôpital sous tous les angles.

Évidemment, Frédéric avait raison. Cet album était l’occasion de rentrer dans un nouvel univers, celui que j’avais toujours refusé jusqu’à présent. Moebius était lucide, il disait détester dessiner des mondes modernes car les gens savent à quoi ressemble un téléphone, une Peugeot 105… et, du coup, il était obligé de les faire. Il n’y a rien de plus embêtant que de rassembler de la documentation sur tout. Croire que les gens connaissent et qu’on peut s’affranchir de la réalité, c’est illusoire. Donc, je n’avais plus le choix.

© Keramidas

J’ai beaucoup aimé travailler avec Frédéric. S’il avait le rôle de l’éditeur, il prenait aussi la place du public quitte à paraître le plus idiot possible, à faire celui qui ne comprenait rien. Et c’est important, non pas de prendre le lecteur pour plus bête qu’il ne l’est, mais de l’accompagner, de le prendre par la main, sinon il sort du livre. Frédéric a fait un travail de relecture sans pareil, au rythme de dix pages par jour. Il s’arrangeait pour que tout soit fluide, remplaçait deux-trois mots ou regroupait deux bulles en une seule. C’est subtil, personne ne s’en rendra compte mais ça fonctionne mieux comme ça.

Vous procédez dans le réel, sans pour autant faire l’économie d’un monde fantaisiste, avec des super-héros, on l’a dit, mais aussi d’autres moments où vous laissez aller votre imagination.

Oui, je ne pouvais pas me contenter de la réalité, il me fallait un décalage. Le but n’était pas de plomber l’ambiance en racontant les faits purs et durs. Le fantasme, le décalage était possible pour amener une manière plus légère de dire les choses, de l’humour. Puis, malgré tout, une clinique, c’est un univers dur mais aussi un musée à part entière avec des traces d’absurde, d’humour. Et de quoi, oui, faire des double-pages.

© Keramidas chez Dupuis

Comme quand vous faites de votre coeur un petit bonhomme expliquant l’opération qu’il va subir.

C’est tellement abstrait mais je me devais de faire le compte-rendu de l’opération, avec une succession de mots qui semblent illogiques.

© Keramidas chez Dupuis

Trois choix s’offraient à moi:

  • Montrer l’opération, être dans la dureté des images.
  • La raconter avec mes propres mots alors que je n’avais conscience de rien, de quoi risquer un décalage bizarre. Je m’étais réveillé complètement shooté, ne me rappelant de rien et voyant Actarius ou le Major Fatal. Pour avoir pu parler avec d’autres patients ayant vécu la même opération, tout le monde a la même impression: le coton.
  • Ou alors faire appel à ce coeur lui-même. Après tout, c’était lui qui avait vécu les choses et qui me permettrait d’alléger un propos plombant et dur.

Les sensations, on peut les retranscrire de manière très réaliste ou fantasmée. J’ai choisi la dernière solution. Après tout, j’avais déjà commencé à faire appel à mon imagination dans mes anecdotes. Quand, pour expliquer mes cicatrices, je racontais ma rencontre avec un requin ou la fois où j’avais avalé une bille et qu’on n’avait pas eu d’autre choix que de m’ouvrir pour aller la rechercher. Bref; le petit décalage était déjà présent.

Comparatif avant-après © Keramidas

C’est vrai que vous êtes le premier bébé à avoir été opéré à coeur ouvert?

Alors, c’est extrêmement dur à savoir. Je suis retourné aux archives de l’hôpital Necker et ai demandé l’accès à mes documents. Pas de chance, comme beaucoup d’instituts, les documents sont conservés durant les 25 années suivant la majorité du patient. J’arrivais trop tard, à un ou deux ans près, c’était foutu. C’est dommage, je crois que mon album aurait été tellement plus renseigné avec ces documents.

Alors, suis-je le premier bébé opéré à coeur ouvert? J’ai toujours entendu ça dans mon entourage. Je dois être un des premiers, en tout cas, mais je reste désormais très prudent. J’ai déjà eu un mail d’une personne me disant que sa grand-mère avait été opérée à coeur ouvert en 1954. Mais, à cette époque, elle n’était plus un bébé. Cela n’enlève rien à l’exploit et à la difficulté de ce genre d’opération.

© Keramidas chez Dupuis

L’horreur, pour vous, commence déjà avant l’opération, lors de l’IRM.

Frédéric m’a fait la remarque que si j’étais déjà mort de trouille dans cette machine, quand viendrait l’opération du coeur, les lecteurs arrêteraient de me croire. Mais j’ai gardé cette séquence forte, qui m’a donné des sueurs froides. Je vis très mal ces moments. Je ne suis pas convaincu qu’il y ait beaucoup de gens qui, comme moi, ont pressé le bouton pour que l’examen soit arrêté immédiatement. Dès que je me retrouve dans ce sas, je suffoque. Je me disais que si je vivais mal certains épisodes, je ne pouvais pas les minimiser.

© Keramidas chez Dupuis

Ce qu’on va raconter, comment on va le faire et pourquoi, c’est ce qui fait le sel d’un récit. D’autant que je me méfie du doute que les lecteurs peuvent émettre. Dès la première planche du premier tome de Luuna – qui est pourtant une fiction totale -, lors d’une dédicace, un lecteur m’avait dit: « vous dessinez un ciel dans lequel on voit à la fois la Lune et les étoiles, ça ne se peut pas. » Enfin, c’était un monde féerique avec des elfes, des créatures mystiques…

Mais raison de plus de devoir, dans le monde réel, être fidèle au maximum à la réalité.

Le titre, il s’est imposé ?

À coeur ouvert était le plus évident. Mais, comme on pouvait s’en douter, un film et d’autres livres portaient ce nom, ce qui freinait un peu l’éditeur. Nous avons bien cherché d’autres propositions. Il y avait Tétralogie de Fallot, le nom de ma maladie auquel j’étais habitué et que j’aimais assez dans sa capacité à laisser une impression bizarre, étrange, au lecteur. Le troisième était J’ai avalé une bille. Mais rien n’était plus fort que le premier titre, dans les deux sens des termes. L’opération mais aussi le fait que je m’étais livré avec tout mon coeur.

© Keramidas chez Dupuis

Et pour la couverture ?

Dans l’hypothèse où le dernier titre serait concluant, j’avais imaginé un coffret couleur chair qui s’ouvrait par le milieu sur l’album et une couverture où n’était dessinée qu’une bille. Bon, c’était un peu too much et de mauvais goût.

Projet de couverture © Keramidas

Pendant un an et demi, la couverture fut le dessin que vous trouvez désormais en quatrième de couverture. Nous l’avons changée trois mois avant l’impression. Au début, je me retrouvais donc cul à l’air, accompagné d’un flacon jaune et rouge sang. Il y a plus choc comme couverture et il n’y avait pas eu débat. Puis, comme je le déteste – d’autant plus quand il a raison – Frédéric Niffle est revenu vers moi en me disant que ce n’était pas la  bonne couverture. C’est le revirement de situation que j’ai vécu pour tous mes bouquins. À un moment, une personne, sur base de son unique ressenti, remet en question mon travail. Sur le coup, c’était non, je ne voulais pas refaire un projet de couverture. Mais j’ai envoyé ma couverture à Laurent Durieux, que je tiens pour maître dans la composition d’affiches. Nous ne nous connaissons pas bien mais il m’a dit honnêtement que ma couverture n’était pas représentative de mon ouvrage.

Bon, deux personnes me faisaient la remarque, alors j’ai accepté de re-réflechir. Et l’idée du contre-champ est arrivée. Avec mon personnage en plus petit. Laurent Durieux m’a dit: « voilà, c’est la bonne. » Et la couverture initiale est passée en quatrième. Tout devenait logique, on avait eu raison de me prendre la tête. Même si je n’aime pas l’admettre. C’est déprimant que d’un simple ressenti, un petit doute remette en question votre boulot. Ça prend trois secondes mais ça impose 4 à 5 jours de travail supplémentaire avec cette même incertitude: une fois terminé, est-ce que ça plaira ? Parfois, il s’agit de quatre-cinq projets à refaire.

Sur un Luuna, je ne dirai pas lequel, j’ai imposé ma couverture contre l’avis de l’éditeur, qui n’était pas conquis. Au final, hasard ou coïncidence, les ventes ont chuté à partir de cet album. Je me suis entêté, j’ai joué, j’ai perdu.

Couverture et quatrième se répondent. En couverture, on a l’impression que le cadre dans lequel arrive le personnage est étroit. Est-ce qu’il va savoir passer avec sa perf ? Mais, aussi, cette impression de vertige, d’appel du vide, du dehors.

Un séjour à l’hôpital, c’est toujours déstabilisant. On sait quand on rentre pas quand on sort. Installé dans mon cocon, je ne vous dis pas le nombre de fois où j’ai rêvé me retrouver dehors. Le monde devient fantasmé, on se demande si on va revoir le dehors. Il y a ce sentiment de solitude, aussi, que je voulais faire ressentir. C’est hallucinant, ce fantasme de ce qu’il se passe dehors, de savoir que la vie continue, qu’en vrai les gens continuent à aller boire un verre. J’avais hâte. Je ne savais pas si je voulais plus revoir des gens ou juste ressortir. D’où cette impression aussi, sur la couverture, de lumière dans la nuit. Il y a un côté très graphique.

J’ai aussi reproduit cette scène à Saint-Malo, denier festival avant mon entrée à l’hôpital. Je me sentais mal, je n’ai pas tenu le coup. En réalité, j’étais déjà hospitalisé dans ma tête.

Dans votre solitude, vous pouvez en plus recevoir un nombre limité de visites. Pas d’enfants.

C’est vrai, pendant un moment, les enfants ont été interdits de visite. Quand on est opéré, il faut à tout prix éviter de choper autre chose. Et les enfants, de l’école ou de leurs loisirs, peuvent ramener des bactéries. Dans cet album, j’ai d’ailleurs évité de parler de mon opération de la vésicule qui fut une autre épreuve. Quand on réalise un récit autobiographique, on se demande où s’arrêter.

© Keramidas chez Dupuis

Finalement, sortir cet album, qui montre l’envers du décor d’une clinique, en pleine pandémie, c’est raccord, non ?

C’est vrai, ça peut faire sourire en ce moment. Le confinement nous prive de restaurant mais resserre les gens entre eux, je pense. C’est bien que cet album sorte maintenant. Ça aurait été extrêmement bizarre qu’il paraisse en avril dernier, en plein confinement. C’est mieux comme ça. En plus, les gens sont peut-être plus préparés à lire ce genre d’album, ils savent désormais ce qu’est être confiné, porter un masque ou être intubé. Je pense que c’est un album qui peut rester dans le temps, qui ne dépend pas d’une actualité.

© Keramidas chez Dupuis

Vous avez aussi évacué toute pudeur.

Dans ce genre de récit, si vous n’êtes pas capable de vous dessiner tout nu, vous ne pouvez pas vous engager. Dans un hôpital, on rencontre un paquet de personnes qui ont les fesses à l’air. On l’oublie, la pudeur. Moi, j’étais aussi tout nu devant les infirmiers et infirmières, épilé entièrement.

Si je m’étais autocensuré, ne fût-ce que durant trois secondes, cet album n’aurait pas pu être mené jusqu’au bout. J’y suis allé à fond. Si j’avais commencé à faire enfiler un slip à mon personnage de BD, ça n’aurait pas été correct quand on sait que je n’en ai pas porté un seul durant trois mois. À partir du moment où l’acte chirurgical avait lieu au niveau de ventre, je savais que j’allais me retrouver dans toutes les positions possibles et imaginables.

© Keramidas chez Dupuis

Aussi, vu que je voulais tout raconter, je devais intégrer ma femme, les enfants, les grands-parents. Ma femme m’a aidé à retracer cette aventure, elle n’avait pas mesuré l’impact de ce bouquin, ça lui a fait très bizarre. Je devais assumer.

Heureusement, depuis plusieurs années, le média bande dessinée a totalement décomplexé les élans autobiographiques ou autofictionnels. Ce n’était pas le cas il y a quarante-cinquante ans, je pense à Pauvre Lampil.

J’adore cette série, j’adore Lambil. J’ai été surpris d’apprendre, dans le livre Une vie avec les Tuniques Bleues de Bertrand et Christelle Pissavy-Yvernault, à quel point il n’avait pas très bien vécu le fait que Cauvin joue sur les deux tableaux, sans que le public ne sache délimiter ce qui était véridique ou totalement inventé. Mais il semble que la partie ultra-dépressive de Lambil était plutôt dans le vrai.

J’aimerais vous faire parler de deux moments marquants graphiquement dans votre album. Le premier, c’est incontestablement, sur un terrain de football, l’emballement de votre coeur qui va mettre en branle la machine médicale.

C’est le point départ de tout, qui a changé totalement mon année. Je suis assez reconnaissant de pouvoir faire du foot et de la manière dont ça s’est passé. Je l’appris plus tard, c’était inévitable que, dans ma quarantaine, je sois opéré une seconde fois. Si je n’avais pas eu cet épisode de tachycardie sur un terrain, je ne peux m’empêcher de me demander comment cela aurait pu se manifester. Cet événement a mis les points sur les « i ».

© Keramidas chez Dupuis

Bon, une nouvelle fois, je me trouvais confronté à la représentation du réel: un terrain de foot. Je m’en souvenais très bien mais comment retranscrire au mieux ce moment. Le faire ressentir. Ça m’a fait paniquer.

Mais vous avez trouvé le truc à force d’onomatopées qui remplissent toute la planche.

Au début de l’album, il y avait quelques planches que j’ai faites et refaites. J’ai aussi réalisé un épilogue que je n’ai finalement pas retenu. J’y racontais comment j’avais recroisé mon cardiologue deux ans après. Je lui avais fait lire les étapes du bouquin. Il était surpris de me voir dire que je menais une vie normale, sans signe avant-coureur jusqu’à ce que mon coeur s’emballe sur un terrain de foot et que, six mois plus tard, on m’opère. Il m’a dit que dès la première auscultation, il y a dix ans, il aurait pu me dire qu’il devrait me réopérer. Dès la naissance, même. J’avais vécu toute ma vie jusque-là sans savoir. Et je préférais ça que d’avoir, pendant tout ce temps, une épée de Damoclès au-dessus de ma tête. Être dans l’ignorance m’a permis de vivre normalement jusqu’à cet incident qui a fait que ma vie a un peu changé.

Mais le cardiologue me balançait qu’en fait il n’attendait qu’une alarme, un coup de fil avant de foncer. C’est tout juste si la salle d’op’ n’était pas réservée. J’ai storyboardé cet épilogue resté inédit. Car je me suis demandé où j’allais pouvoir m’arrêter. Si ça tombe, j’y serais encore aujourd’hui. Il n’était pas question de me censurer mais d’éviter des digressions à n’en plus finir.

Prologue/Épiloque 1 © Keramidas
Prologue/Épiloque 2 © Keramidas
Prologue/Épiloque 3 © Keramidas

Autre moment marquant, après l’opération, l’escalier de votre immeuble qui prend des allures de trails, jusqu’à bout de souffle.

On entre à l’hôpital en pleine forme. On en ressort guéri mais tout le travail de rééducation reste à faire pour être de nouveau en forme. On m’avait dit qu’il me faudrait trois mois pour retrouver 100% de mes capacités. Dans la tête, c’était vrai, physiquement non. Je n’ai pas fait le malin au festival d’Angoulême suivant où je tenais à être présent. Sacré décalage avec le cocon de ma chambre d’hôpital.

© Keramidas chez Dupuis

Quand vous sortez, le monde va vite, ne fait pas attention à vous, semble agressif. La première fois que je suis retourné à la Fnac – mon fantasme, mon but quand j’étais allongé dans mon lit -, j’ai eu l’impression d’être fendu en deux.

Alors, oui, il y a mon appartement, au quatrième étage, sans ascenseur. Même maintenant, je ne connais personne qui ne soit pas arrivé essoufflé en haut. C’est mon Everest. C’était toute la difficulté de mon ouvrage de faire ressentir tout ça, les pauses sur le palier, la sensation de suffoquer. Comment faire ? En roman, c’est plutôt facile, mais en images…

© Keramidas chez Dupuis

Ce que vous faites très bien, en une seule image, stroboscopique, qui montre à quel point cette ascension est douloureuse. La suite, pour vous, quelle est-elle ?

Je sors un album en septembre en compagnie de Joann Sfar chez Glénat. Un album d’heroic fantasy né de notre passion commune pour le jeu de rôle. Ce sera un pavé de cent pages, accompagné de son jeu de rôle en roman. Après cette expérience personnelle, il fallait un projet qui change.

Pas d’autre projet personnel à l’horizon alors ?

Non, je pense que l’envie reviendra toute seule. Mais pour l’instant, j’estime avoir tout dit.

Et Renaud, l’un de vos chanteurs fétiches ?

Ah, raconter une petite histoire, j’adorerais. Après me lancer dans une biographie pure et dure, ça éprouverait mes limites. Ce n’est pas facile de faire la caricature d’un personnage à toutes ses époques et âges. Mais aussi Paris et les rencontres importantes. Coluche par exemple. Les scènes de concert, c’est l’enfer. Ou alors, il faudrait fantasmer tout ça. Parce que dessiner le quotidien, ça ne m’excite pas de trop, vous l’aurez compris. Mais si je n’ai pas le choix, j’y vais. Et quitte à rêver, réaliser la pochette d’un de ses albums, ça, je veux bien !

Vous avez tout de même pu toucher votre idole du doigt avec une figurine.

Oui, une figurine est sortie en collaboration avec Renaud lui-même, qui l’a signée. Elle a été sculptée par Céline Godard. Je l’ai reçue hier (l’interview a eu lieu le 29 janvier), je suis hyper-content. Je me suis éclaté à faire ce petit projet, le croquis de cette figurine. J’adore faire de la BD mais j’aime aussi comme ce métier m’amène vers d’autres frontières.

© Keramidas

J’ai failli collaborer avec Shaka Ponk. Je les avais totalement fantasmés en singes, dans un univers déjanté. Eux voulaient plus qu’on les voit en tournée, avec leurs valises, leur public. On verra si ça se fait quand même.

Titre : À coeur ouvert

Récit complet

Scénario, dessin et couleurs : Nicolas Keramidas

Genre : Autobiographie, Drame, Médical, Vulgarisation

Éditeur : Dupuis

Nbre de pages : 208

Prix : 17,50€

Date de sortie : le 29/01/2021

Extraits : 

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