Le cerf… des étoiles de Yoann Kavege et le singe bédéphile de Bubble se sont trouvés : « On ne veut pas lancer de bouteille à la mer »

“Traqué sans répit par une créature mystérieuse, Moon Deer n’a qu’un but : protéger l’Oeuf à travers l’espace immense et vide. À bord de son vaisseau, le petit cerf écume les planètes pour échapper à sa poursuivante et tente d’arriver à son but secret. Une course-poursuite terrible dont l’issue pourrait sceller le sort de l’univers frappé par le Grand Silence… Mais faut-il se fier aux apparences ?” Par ce résumé, un OVNI a débarqué sur notre fil d’actualité bédéphile : Moon Deer. Une odyssée de l’espace kawaii, silencieuse et très mystérieuse, le premier album BD de Yoann Kavege, mais aussi le premier de Bubble Éditions, après la parution de 9eme Art, Anthologie. Rencontre avec une partie de l’équipe éditoriale autour de ce crowdfunding, avant, dans un deuxième temps, de prendre le vaisseau spatial pour aller voir de quoi il retourne vraiment avec ce cerf des étoiles.

© Yoann Kavege
À lire aussi | Yoann Kavege met sur orbite Moon Deer : « Un personnage attachant qu’on peut mettre dans n’importe quel décor pour qu’il semble à sa place »

Bonjour à tous les trois. Après avoir lancé un outil moderne de gestion de collections de BD, créé un site où l’on peut découvrir des dossiers et des chroniques de BD, mais aussi racheté le site Comicsblog, il était important pour Bubble de se lancer dans le monde de l’édition ? Pourquoi ?

Nicolas : On adore faire plein de choses chez Bubble ! Au fil des quatre dernières années on est devenu la première application de gestion des amateurs de BD, on a lancé et relancé des médias en ligne (9emeart, Comicsblog) et on a créé une marketplace qui propose de la commande en ligne et du click & collect auprès de 110 librairies indépendantes. L’édition était une envie et aussi une vraie histoire de rencontres.

On a envie de se frotter à l’édition pour plusieurs raisons. Pour le plaisir égoïste de publier de beaux livres et parce qu’on côtoie tous les jours de jeunes auteurs pleins d’envies et bourrés de talents. Il y a en outre le vrai phénomène de l’édition participative avec l’explosion des campagnes de crowdpublishing. On a maintenant envie d’éditer des livres à notre sauce : toujours avec une approche inclusive, proposer et tester, demander des retours à la communauté et innover.

Ça a donc commencé avec une anthologie du Neuvième Art, de votre main, Thomas. Avant toute chose, d’explorer d’autres horizons (comme c’est le cas avec Moon Deer), il fallait planter le décor ?

Thomas : Oui et non. Sans planter le décor, c’était clairement une expérience d’édition qui nous a beaucoup servi pour Moon Deer. Ce livre, que j’espérais faire depuis longtemps, est un peu un accident. Un heureux accident hein.

Nicolas : Au départ, en réalité, il y a une première campagne de crowdfunding en 2018 qui a permis d’accélérer plusieurs grands chantiers : la mise en place du réseau avec les libraires indépendants et le site internet.

Thomas : Pour cette campagne, on imaginait des contreparties intéressantes et, à l’époque, je m’étais lancé dans un gros défi: faire des dossiers géants pour aider les nouveaux lecteurs à découvrir ou approfondir les BD, les comics ou les mangas. Parmi les utilisateurs de Bubble et les lecteurs du média, on m’avait posé plusieurs fois la question et Nicolas a proposé d’ajouter le livre aux contreparties. Il a changé plusieurs fois de forme durant les 3 ans de préparations, pour aboutir au livre publié, mais en gardant la même ligne éditoriale : casser les frontières, mettre des grands classiques et des choses méconnues ensembles, mixer les genres pour provoquer la curiosité.

Bubble Éditions est présenté comme un modèle plus juste et équitable. Comment ?

Nicolas : Dès l’Anthologie, on a réfléchi à comment mieux rémunérer les auteurs, et on a mis en place des droits dans la fourchette haute des auteurs (10 %) avec des paliers qui augmentent selon le nombre d’exemplaires vendus.

Pour Moon Deer, on tente d’aller un peu plus loin. L’idée finale est de mettre en place une répartition équitable et variable selon le canal de distribution : 15 % sur les précommandes Ulule et 10 % sur les ventes en circuit traditionnel, car nous voulons aussi diffuser le livre le plus largement possible à travers le réseau des librairies. Bonus pour Yoann, il récupèrera un pourcentage bien plus élevé sur les planches originales commandées, ce qui ramènerait sa rémunération à environ 24 % de la somme récoltée sur Ulule pour un tirage estimé de 2000 exemplaires.

Le circuit court en livrant partout en francophonie (et qui sait ailleurs), c’est possible ? Tout passera par un crowdfunding ? Pourquoi ?

Thomas : Ce circuit court du crowdpublishing sur les prochains projets va permettre à la fois de proposer une avance importante aux auteurs, de proposer des bonus offerts aux contributeurs (que l’on ne pourrait pas faire dans le circuit traditionnel), mais aussi de mieux calibrer les tirages et mettre de la communication.

Nicolas : Le livre sera aussi diffusé sur le circuit classique, boosté par la campagne de communication Ulule. Au final ce sera un mix hybride circuit court et classique, dans des proportions qu’on ne connaît pas encore. Rendez-vous dans 1 ou 2 ans pour un débrief ?

Avec plaisir ! Dès lors, quelle est l’identité de Bubble Éditions, que va-t-on y trouver comme projets ? La volonté est-elle d’intensifier le rythme des parutions ?

Nicolas : Le but n’est pas d’intensifier, on va rester sur 2-3 livres par an les premières années et bien les accompagner. Que chaque lancement soit un événement pour nous, et surtout pour les lecteurs ! On ne veut pas lancer de bouteille à la mer. On est très exigeants en amont, on accompagne l’auteur sur toute la réalisation et ensuite on pousse le projet le plus possible.

© Bubble Editions

Thomas : Avec les premiers projets, on dessine une ligne éditoriale autour de jeunes auteurs français et internationaux qui proposent une bande dessinée moderne, aux influences multiples, sans être cantonnés à un genre ou un type de récits balisés.

Comment réussit-on son crowdfunding ? Y a-t-il des dangers ?

Thomas : Le crowdfunding est devenu une composante indissociable de l’édition. À la marge d’abord, il y a aujourd’hui plusieurs lancements de campagnes par semaine : des auteurs qui s’auto-éditent mais aussi des éditeurs qui proposent une partie ou tout leur catalogue à la prévente. Pour le réussir ou le rater, il y a beaucoup de facteurs à prendre en compte, mais le plus important est, comme pour les livres qui apparaissent sur les tables des libraires, que le livre trouve ses lecteurs.

Il arrive fréquemment que certains livres soient des échecs, mais qu’ils trouvent un public lors d’une réédition ou un changement d’éditeur, il arrive que certains livres ne se vendent pas à la sortie, mais passent en réimpression parce qu’un grand média l’a mis en avant. Le plus grand danger est de « rater » cette communication pour aller chercher les lecteurs qui pourraient aimer, et qui n’ont pas vu l’info.

Je me fais l’avocat du diable, mais n’est-ce pas envoyer un mauvais signal aux libraires et leur montrer qu’on peut se passer d’eux ?

Thomas : L’un ne cannibalise pas l’autre, ce serait plutôt un circuit complémentaire. On a cru longtemps que les adaptations d’œuvre au cinéma allaient détourner les lecteurs qui trouveraient le film plus facile  ; mais c’est tout le contraire : les adaptations, et encore plus celles qui marchent, dopent les ventes des albums ou des livres originaux.

Nicolas : La campagne de crowdfunding va jouer le rôle de catalyseur. C’est un vrai outil promotionnel, un teasing XXL pour un album qui va se retrouver en librairie dans le circuit classique. Alors oui, 1000 ou 2000 personnes auront pu l’acheter en avant-première, mais ce n’est qu’une infime partie des lecteurs à travers le réseau de centaines de librairies.

© Bubble Editions

Thomas : Autre exemple, pour mon livre L’Anthologie du 9ème art, on en a prévendu 600 exemplaires via le crowdfunding, mais ça n’a pas empêché d’en vendre encore plus en librairie ou via Bubble depuis sa sortie. Grâce à cette prévente, on a touché plus de lecteurs qui ont eu l’info et voulu acheter le livre après la campagne.

Vous ne fonctionneriez donc qu’avec des auteurs émergents, découvertes ? Comme qui ? Quels sont les prochains projets et auteur(e)s ?

Thomas : On ne ferme pas de portes, mais on a envie d’aller chercher de nouveaux auteurs. Je ne peux pas encore évoquer les prochains projets, même si, certains sont déjà signés, mais reparlons-en ici même après l’été ! Toute notre attention est sur Moon Deer, sur cette campagne qui se termine le 30 avril et sur l’aide qu’on peut apporter à Yoann.

Venons-en à Moon Deer, justement, comment vous êtes-vous rencontrés tous les trois ?

Yoann : Lorsque j’ai fini mon dossier d’édition, il m’a semblé naturel de l’envoyer à l’éditeur de HiComics, à Sullivan Rouaud, dont je suivais et appréciais le travail journalistique puis éditorial depuis un moment. HiComics ne faisait pas de création, mais Sullivan, emballé par le projet, m’a recontacté dès qu’une opportunité s’est présentée. Cette opportunité, c’était Bubble qui cherchait son premier projet de création original, et comme nos envies convergeaient et que le courant passait bien, on s’est rapidement mis au travail avec Sullivan, Nicolas, Thomas et le reste de l’équipe.

Nicolas : Comme le dit Yoann, c’est grâce à Sullivan qui à la fois apporte le projet, mais joue le rôle de co-éditeur avec nous. C’est génial de bénéficier de son expérience et savoir-faire pour nous mettre le pied à l’étrier sur ce premier projet BD.

Après avoir lu le dossier, on a eu l’occasion de se voir et d’échanger sur la forme et sur la narration que pourrait prendre l’album, mais finalement c’est allé très vite cette histoire.

Thomas, Nicolas, qu’est-ce qui vous a séduit chez Moon Deer ?

Nicolas : C’est bien simple, c’est un coup de foudre au 1er regard avec la tête toute mignonne de Moon Deer qui peut vouloir dire beaucoup de choses. Ensuite, ce sont les explosions visuelles et l’ambition du scénario qui ont fini de m’emmener. Moment important pour la décision finale, la rencontre avec Yoann qui dégage une maturité et une confiance en lui malgré sa jeunesse. C’est bien simple je pense que Yoann c’est le futur Kylian Mbappé de la BD !

Thomas : C’est marrant parce qu’au début le titre m’emballait moyen quand on en a parlé. Puis j’ai vu les planches et pu lire le story-board complet et, là, j’ai compris le coup de cœur de Nicolas et Sullivan.

Je suis un gros fan de science-fiction et j’aime à la fois son approche classique assumée, son épure du décorum lié au genre pour servir son histoire. Il fait de même dans le dessin, en choisissant un personnage mignon, simple, pour mieux embarquer le lecteur dans son univers. Pour le média, je lis des dizaines d’albums chaque semaine pour sélectionner les chroniques et c’est rare de trouver un projet où le perso s’impose aussi facilement avec l’envie d’en savoir plus.

C’est peut-être pour ça que la campagne a très bien démarré d’ailleurs, les 10 pages qu’on présente (sur presque 200) suffisent à accrocher alors que lecteurs ne connaissent pas vraiment l’histoire ni les moments clefs qui composent l’album. J’aime aussi les albums contemplatifs où les personnages sont perdus, où on sent leur chemin intérieur au milieu de l’action, il y a plusieurs niveaux de lecture dont on pourra discuter une fois l’album dans les mains des lecteurs.

En tant qu’éditeur, avez-vous soumis à Yoann des corrections, des suggestions ?

Thomas : La chance sur ce projet était que Yoann avait tout story-boardé. Pour un projet, habituellement, les auteurs arrivent avec le synopsis, une dizaine de planches, des recherches, une note d’intention, mais rarement l’histoire complète découpée. On a pu travailler en amont sur certains passages avec Nicolas, proposer des suggestions plus que des corrections.

Sullivan a bossé plus étroitement avec Yoann, case à case, pour le challenger sur les compositions, les textes ou la fin. Malgré son âge et le fait que ce soit une première expérience, Yoann est assez pro pour accepter les remarques, mais aussi tenir bon sur ses intuitions. Tout cela a permis de pousser le projet dans la bonne direction avant que Yoann attaque les planches.

La suite dans le prochain article de Branchés Culture pour entrer dans le vif du sujet et lever un coin du voile des étoiles sur le projet Moon Deer de Yoann Kavege.

En attendant, le projet est donc en crowdfunding sur Ulule en suivant le lien.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.