Quand la peur de perdre la main de l’autre vous entraîne à la perdre : Olivier Ka et Marion Duclos racontent les drames de Ginette dite le Crabe

Quatre ans après Ernesto, et ses fantômes de la guerre d’Espagne, revoilà Marion Duclos. Et elle n’est pas seule. En compagnie du polyvalent Olivier Ka, voilà qu’elle plonge dans une fiction exacerbant jalousie, emprise et les conséquences d’un passé que tous n’ont pas exorcisé et qui peuvent bien perturber les lignes de nos mains. Bienvenue entre Ginette et Marcelin, mais mettez un casque, entre eux l’amour fait parfois place à un ouragan colérique que Marcelin essaie en vain de contrôler.

© Ka/Duclos chez Delcourt

Résumé de l’éditeur : La Crabe fait peur, ses mains ressemblent plus à des pinces qu’à autre chose, à peine deux doigts comme des antennes collées sur des boursoufflures. Mais cela n’a pas toujours été le cas. Il fut une époque où on l’appelait encore Ginette, une époque où elle était la femme de Marcelin le droguiste, une époque où Marcelin était fou amoureux de ses mains…

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Avec sa panoplie de gants et de maniques en couverture, certes accrocheuse comme cette grosse pince de crabe qui joue les trouble-fêtes et -fleurs, j’étais bien incapable de me projeter dans cet album. J’imaginais bien un drame cancérigène sur fond de jardinage, mais j’étais bien loin du compte. Preuve que la vitrine peut être aguicheuse tout en gardant tous ses mystères.

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Les mains de Ginette, c’est donc un grand flashforward partant d’un jet de pierre de garnement et des regards en coin des clients de l’épicerie locale qui regarde passer le Crabe et ne semblent pas la porter dans son coeur. Parce que tout ce qui est difforme, anormal, gêne, nourrit les pires soupçons et légendes tout en ôtant le goût de comprendre ce qu’il s’est vraiment passé. Celle-dont-on-ne-connaît-plus-le-prénom n’a plus que ses pouces, là où les autres pointent l’index dans sa direction. Ne lui fichera-t-on donc jamais la paix?

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Tant pis pour les intolérants et les esprits fermés, un narrateur extradiégétique nous entraîne dans la danse (c’en est une sous le talent de Marion Duclos) des souvenirs, pour ouvrir les mains, encore indemnes et mignonnes, et le coeur de Ginette. Avant que le grand cric ne la croque, ne la crabe. Son cric intérieur. Car Ginette, elle se défend. Elle a tellement connu le malheur qu’elle semble avoir peur du bonheur, de tout le bien que Marcelin lui veut. Marcelin qui n’a pas eu le coup de foudre en voyant ses cheveux, ses yeux, ses seins mais plutôt ses mains. Car, dans sa droguerie, le rayon phare et multicolore de Marcelin, c’est celui des gants, tous azimuts, pour les grandes paluches ou les délicates menottes. Dans l’univers, ça doit être le plus grand assortiment jamais vu. Alors, des mains, il en a vu passer, et repasser, conseillées… Jusqu’au jour où Ginette a conquis sa vue et sa vie.

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Car Ginette, c’est une sacrée paire de manches. Elle a son caractère et ses fêlures que Marcelin, aussi amoureux et attentionné soit-il, ne saura refermer tant il est aveuglé. Ginette a changé de vie en abandonnant son statut de Mademoiselle Faillard pour devenir Madame Gavoche, mais que Marcelin continue la sienne, tenant d’autres mains que les siennes, dans son magasin, lui était insupportable. Venin et colère ont monté en elle. Elle a tenté d’isoler son mari, de l’empêcher de lui être infidèle. Mais les amis de Marcelin ont eux aussi voulu réagir pour ne pas être privé de ce binoclard moustachu qui était leur plus grand ami. Et comme on ferait tout pour son ami… Les jalousies vont s’opposer, s’exploser. Et rien ne va être réglé.

© Ka/Duclos chez Delcourt
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Sous ses allures de comédie (musicale même, dans certains passages où Marion Duclos fait chanter son trait, guilleret), Olivier Ka soigne une vraie tragédie du quotidien. De celles qui sont tapies dans l’ombre et attendent leur heure sournoise. Tellement sournoise qu’elle entend faire rire des déconvenues qu’elle va imposer à ses personnages. Entre rires et larmes, les premiers emportes peut-être la gagne, ce qui déséquilibre un peu cette oeuvre tendant vers la lumière et les couleurs plutôt que la noirceur. Même si cette histoire finit mal. Mais les enjeux sont bien là compréhensibles. Il y a cette volonté de bien faire qui amène au pire mais aussi cette incapacité à communiquer, à sortir de la spirale infernale et des affres du passé qui vous ont conduit à vous refermer comme une huître, comme la pince d’un crabe. Olivier Ka nous met dans le malaise tant nous ne pouvons qu’assister impuissant au spectacle tragique qui se joue sous nos yeux. Nous n’avons pas la clé, ni même les copains de guindaille de Marcelin qui tentent pourtant de le sortir du marasme… Il n’y a que ces amoureux-rivaux qui l’ont. Arriveront-ils à s’entendre, à se prendre dans les mains, les bras, avant qu’il ne soit trop tard ?

© Ka/Duclos chez Delcourt
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Cette histoire un brin longuette aurait pu être désespérante, à sens unique, c’était sans compter le goût de la vie et de sa pétillance qui font le style Duclos qui ouvre les portes et les fenêtres pour faire entrer le soleil, pour baigner une histoire d’amour déchirée, mais histoire d’amour quand même. Dans laquelle, il aurait peut-être fallu mettre plus de gants… et de pincettes pour entretenir son jardin secret et, qui sait, le partager, pour n’avoir aucun regret. Voilà une histoire qui fait chaud et froid au coeur, qui ne laisse pas indifférent par son excentricité, sa joie de vivre et de mourir un peu. Un album débordant dans la rencontre de deux théâtres, celui de Duclos et celui de Ka.

© Ka/Duclos chez Delcourt

Titre : Les mains de Ginette

Récit complet

Scénario : Olivier Ka

Dessin et couleurs : Marion Duclos

Genre : Comédie dramatique

Éditeur : Delcourt

Collection : Mirages

Nbre de pages : 98

Prix : 16,50€

Date de sortie : le 24/03/2021

Extraits : 

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