Les Déracinés de Catherine Bardon et Winoc: une île paradisiaque, ça cache bien l’enfer d’un exil, d’une perte de repères

Un paradis, une plage, une famille unie, soudée… mais les racines peuvent-elles prendre lien sur le sable? Sur la couverture de la troisième adaptation BD d’un roman chez Philéas, dans le dessin de Winoc, tout est paisible, sans stress, à l’abri du monde qui souffle et souffre. Cachant bien la tragédie de bout en bout qui agite l’histoire relatée par Catherine Bardon, qui s’est fait sa propre adaptatrice dans le langage du Neuvième Art.

Recherches © WInoc

Résumé de l’éditeur : Des cafés viennois des années trente aux plages des Caraïbes, laissez-vous transporter par cette histoire d’amour et d’exil et le destin exceptionnel d’Almah et Wilhelm. Après l’Anschluss, le climat de plus en plus hostile aux juifs pousse Almah et Wilhelm à s’exiler avant qu’il ne soit trop tard. Ils n’ont d’autre choix que de partir en République dominicaine, où le dictateur promet 100 000 visas aux juifs d’Europe.

© Bardon/WInoc chez Philéas

Un verre qui casse, ce bruit n’est que le prélude du bonheur. Mazel tov, le mariage entre Almah et Wilhelm est luxueux, amoureux, comme une éclaircie dans un ciel de plus en plus chargé. Le courage politique ne suffira pas, Hitler et ses armées, ses gros sabots, invitent leur tyrannie partout dans le monde et l’Autriche n’y fait pas exception. Très vite, le bonheur d’Almah et Wilhelm, le journaliste culturel dont le métier pourrait tout de même le mettre à mal, fait place à la douleur. Celle de voir des proches tomber comme des mouches, ou se résigner, d’entendre le bruit d’une rue de plus en plus manipulée pour haïr les Juifs. Puis, il y a la déportation, auquel on peut peut-être échapper en s’exilant, si l’on remplit les conditions données par les pays d’accueil, selon des quotas assez inhumains. Parce qu’il n’y aura pas de place pour tout le monde et que les déçus iront au casse-pipe, au travail forcé ou à l’extermination.

© Bardon/WInoc chez Philéas

Dans leur chance, consécutive à pas mal de malchances, Almah et Wihelm vont devoir s’engager dans un tout autre rêve que celui qu’ils avaient imaginé, par-delà les frontières en guerre et les mers.  Les voilà donc à faire leurs premiers pas en République dominicaine, sans en connaître les us et coutumes mais investis dans un projet de taille, d’espoir : une communauté fondée sur quatre baraquements et des hommes et femmes l’ayant échappé belle, épris de paix et de liberté. Mais l’espoir de cette terre promise bien avant Israël, implantée beaucoup plus en douceur (malgré les excès et désaccords) et en accord avec le décor il est vrai régi selon la volonté d’un dictateur, peut aussi se confronter à des difficultés. Parce que l’effet de masse d’un groupe de plus en plus nombreux ne peut supplanter les aspirations privées et personnelles. Et que cette famille de rescapés, pas non plus aidés par les embûches que la vie peut mettre sur le passage en dehors des circonstances guerrières, ne va pas toujours voir la vie en rose. Comme si la douleur de pouvoir vivre en n’ayant pas choisi sa place ne suffisait pas.

© Bardon/WInoc chez Philéas

Dans ce début de fresque familiale qui se suffit déjà à elle-même (mais qui sait les trois autres romans écrits par Catherine Bardon connaîtront-ils le même destin graphique?), Catherine Bardon emmène Winoc explorer une facette méconnue de la guerre, nous extrayant très vite de la réalité européenne et mortifère pour rallier les décors de rêve dans lequel l’enfer se fait plus doux, tout en ne s’éteignant pas en ne relâchant pas sa pression. Car si certains ont échoué sur cette île dans laquelle il faut se fondre sans s’oublier, en renforçant même l’emprise du lieu et de la religion d’où l’on vient, d’autres sont restés et morts au pays. Trahis parfois, par des connaissances qui savaient très bien ce qu’elles faisaient ou par un pouvoir politique incapable de défendre ses citoyens face au nazisme rampant et bientôt debout.

© Bardon/WInoc chez Philéas

Dans cette quête d’identité, d’en construire une autre en oubliant les illusions qui nous berçaient quand tout allait bien, Winoc réussit superbement le contraste avec des décors lumineux, invitant à la contemplation à laquelle on ne laisse pas le temps. À travers les époques, de la naïveté et à la pleine conscience de ce qu’on pourra être et de ce qu’on ne pourra plus jamais être, les deux auteurs donne un visage humain, choral même, à cet épisode de l’histoire aussi doux que dur. Du très beau boulot autour d’un voyage forcé mais enrichissant, dans les épreuves comme dans les petits bonheurs. Une reconstruction face à l’océan réussie.

Titre : Les déracinés

D’après le roman de Catherine Bardon

Scénario : Catherine Bardon

Dessin : Winoc

Couleurs : Sébastien Bouët

Genre : Drame, Histoire

Éditeur : Philéas

Nbre de pages : 128

Prix : 18,90€

Date de sortie : le 21/01/2021

Extraits : 

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