De silence et d’immobile, François Avril: « le monde s’est arrêté, ça devrait me plaire mais c’est loin d’être le cas »

Les quatre coins du monde, le plus souvent silencieux et immobile, de François Avril invitent aux voyages à la galerie bruxelloise d’Huberty & Breyne. Au sein de celle-ci, il y a quasiment autant de dessins que de jours dans une année. Si l’exposition dure jusqu’au 3 avril, 324 dessins, esquisses, études et autres divagations sont accrochées aux cimaises, autant de prétextes à tester le répondant de papiers venus d’ici et d’ailleurs, qu’ils soient faits pour y dessiner ou pas du tout. Rencontre avec un artiste dont le monde silencieux et immobile est presque devenu réalité.

© François Avril

Bonjour François. 324 dessins compilés, exposés et, à peu de chose près, à vendre. Quelle collection. Mais pourquoi 324, et pas 325 ou 323 ?

Ce fut tout un travail de sélection. À un moment, il a fallu s’arrêter. Comme nous pensions les regrouper dans un livre, son épaisseur était déjà conséquente. Une brique. Puis, le chiffre 324 me plaisait bien. C’était graphique et ça me rappelait la voile du bateau dont j’allais me servir pour la couverture. Ce dessin, c’est le seul dans son genre. C’est une vue du sommet d’une étagère se trouvant dans mon atelier en Bretagne. S’y trouve un petit bateau. Ça sortait de mes thèmes habituels. Les objets sur une étagère, mélangés, ça raconte des choses.

La Bretagne, c’est sur elle et ses paysages, ses maisons côtières, que se terminent cette exposition et ce livre.

Oui, j’y ai passé huit mois l’année dernière. Je n’y passe jamais autant de temps d’habitude. Je me dis que mon installation y est peut-être définitive, avec mon bateau. J’y retrouve la liberté. Depuis huit ans, j’ai un atelier à Bruxelles, c’est là où j’ai passé le plus de temps. Mais le contact avec la nature est désormais confortable. J’ai le sentiment d’avoir mieux vécu cette pandémie depuis la Bretagne.

© François Avril

Dans cette expo et ce livre, près de 20 ans de croquis sont rassemblés, de manière non-exhaustive. Avec un point de départ en 2004.

Je conserve beaucoup de dessins. Quand je les aime bien. Il y a ainsi des petits dessins dont je ne savais pas comment je pourrais les vendre. Jusqu’à ce que l’idée d’en faire un livre leur donne du sens. Je n’avais pas à chercher très longtemps ces dessins, je savais où ils étaient, j’ai très vite remis la main sur les boîtes. En les regroupant, je me suis vite aperçu qu’ils étaient cohérents, encore plus dans la chronologie. Ces tentatives et recherches allaient dans le même sens.

Au fond, dans cette foule de décors qui nous emmènent aux quatre coins du monde, vous nous livrez une sorte de ville-monde de papier. Un labyrinthe.

J’aime l’idée des réseaux, des routes. Ces carrefours qui nous invitent à prendre la bonne direction. Dans quel sens aller. Un choix, et la vie se dessine. Je suis fasciné par ça. Serge Clerc m’a catégorisé comme dessinateur de carrefour. Je le revendique. Il faut parfois prendre du recul et de la hauteur pour savoir où aller.

© François Avril

Quand on répond à des commandes, comme je l’ai longtemps fait pour l’illustration ou la BD, on s’oublie, on est tête baissée. Aujourd’hui, je n’en fais plus. Je définis moi-même ce que je fais. Les bords de mer, par exemple. Je suis Breton d’adoption, mais je suis né à Paris. C’est la rencontre avec ma femme, Dominique Corbasson qui m’y avait amené.

D’où vient cette fascination pour les villes, les réseaux ?

L’un ne va pas sans l’autre. Je suis né et j’ai vécu en ville. La campagne, c’était en vacances. J’ai donc appris à maîtriser les réseaux, c’était mon espace naturel. Dans une ville, c’est amusant de se réparer. Quand j’étais à Tokyo, j’empruntais le scooter d’un ami. Je n’avais pas l’air d’un touriste avec mon casque et mon véhicule. Je trouvais des raccourcis, qu’il m’arrivait même de renseigner à des locaux.

© François Avril

En fait, je ne savais pas comment dessiner la nature, le mouvement, de la mer ou du vent. Quand les arbres sont penchés, secoués. Je ne suis pas un dessinateur de mouvement mais de silence et d’immobile.

Immobile comme ces paysages urbains dont vous faites le témoin privilégié, désertés.

Quand le confinement est venu, les villes sont devenues telles que je les dessinais depuis bien avant le confinement, silencieuses. Les animaux, les oiseaux sont revenus. Dans mes réalisations, les personnages ne se touchent pas. Ça vient du Japon, de sa culture des échanges sociaux. C’est comme maintenant, le monde s’est arrêté, c’est étrange. Ça devrait me plaire mais c’est loin d’être le cas. Ce vide, c’était mas quête pendant tout un temps, j’y aspirais quand le monde tournait autour de moi. Aujourd’hui, il est devenu contemplatif. Je ne peux m’empêcher aux jeunes, au temps qu’on leur vole et qui est perdu. C’est moche. À soixante ans, j’ai de la distance et du recul. Mais je me souviens très bien qu’à leur âge, nous nous foutions de tout, des religions, de la politique. Nous faisions du bruit sur nos engins pétaradants, et c’était bien. Être jeune en 2021, ça ne me plairait pas.

© François Avril

C’est vrai, j’ai pris l’habitude d’enlever les voitures, les hommes. J’aime ramener l’Homme à son échelle, tout petit qu’il est: une silhouette, une fourmi pour ponctuer la composition. Une virgule. Comme mes fenêtres, je ne les dessine jamais toutes. Je ne suis pas tributaire de la réalité. Si je réalise un paysage avec une maison sur un piton rocheux, je place les arbres, les rochers, comme je le veux.

© François Avril

Exception faite, je trouve, d’une illustration chargée de noir mais dans laquelle les humains ressortent, sous un parapluie. Hong Kong – Park, 2015.

J’ai passé une semaine à Honk Kong, pour une Foire Internationale. Avec Alain Huberty, j’ai découvert cette ville et notamment un parc très touffu, l’enchevêtrement noir que j’ai représenté, très noire. J’ai aussi aperçu deux petites silhouettes qui se dessinaient sous un parapluie. Il faut dire qu’Honk Kong connaît un climat très changeant, entre averses et soleil, entre la chaleur et l’humidité permanente. Avec leur parapluie, ces deux personnes ne se protégeaient pas de la masse noire du parc, qui pouvait, il est vrai, être inquiétante.

© François Avril

Remarquez que, même s’ils se distinguent, ils n’ont pas de visage. Il y a très longtemps, à Amsterdam, quelqu’un m’a dit que je détachais la tête du corps. Comme si l’esprit se détachait du corps. C’était très vrai, ça m’a marqué mais, jusque-là, j’avais agi ainsi sans le savoir.

Vous vous souvenez de la dernière fois où, du coup, on vous a dit: « ah mais non, ce n’est pas comme ça, vous vous êtes trompé ».

Oh, il y en a eu. Mais j’ai eu pire que ça. À Tokyo, quelqu’un m’a un jour dit: « Oh, c’est mon coin, j’habite juste à côté! » Bien sûr que non. Quand bien même mon dessin aurait ressemblé à un quartier de Tokyo, ce n’était pas celui-là. Mais cet homme s’était approprié ce dessin, avait reconnu un endroit qui n’existait pas. Sinon dans mon imagination.

© François Avril

En fait, si ce n’est une bouche à égout, les cabines téléphoniques ou encore le mobilier urbain qui change, toutes les villes se ressemblent.

Toujours à l’oeuvre dans vos illustrations, cette tension entre verticalité et horizontalité.

J’aime bien cette dynamique. Dans le temps, aux Éditions 9e Monde, j’avais sorti un double portfolio : Horizontales & Verticales. Sous des airs assez arbitraires, cette succession de dessins différents s’assemblait en fait. Le lecteur n’avait la composition qu’à la fin.

Horizontales Verticales © François Avril

La verticalité est donnée par les arbres, les immeubles. L’horizon, lui, est important, il structure tout. Dominique me disait que quand on raccorde un dessin à l’horizon, il tend tout de suite vers le figuratif. Même si j’ai une petite tendance à faire dans l’abstractionnisme, le figuratif est là avec l’horizon. Même quand on ne le voit pas, on le devine.

Dans la préface de François Landon, il dit que vous ne faites pas de repentir dans vos dessins, c’est vrai ?

Dans ces dessins-ci, en tout cas, qui sont des esquisses. Je travaille librement, je me laisse la possibilité de ne pas finaliser. Là où les processus menant à la BD ou l’illustration sont très morcelés; crayonnés, encrages, couleurs; j’ai eu des envies de premiers jets. C’est magique, même bourré de fautes, le premier jet est authentique, très personnel. Mes tableaux de peintre sont figés mais tout part du dessin. Je ne me catégorise pas comme peintre, je reste un dessinateur qui est venu à la peinture. Le dessin reste l’écriture, le langage.

© François Avril

Il s’agit de ne pas « fatiguer le papier », comme il est dit dans la préface ?

C’est une formidable phrase qu’avait eue Moebius lors d’une exposition de créations érotiques à laquelle j’assistais dans la galerie Stardom. Il se promenait entre ses dessins et, à un moment, il s’est arrêté, a fait la moue en disant: là, j’ai trop fatigué le papier. Dans mon cas, c’est vrai que je préfère la dilettante que d’être besogneux.

Puis, il faut aussi savoir arrêter son dessin. Dans l’artbook, j’ai enlevé les 3/4 des signatures, pour ne pas que ce soit redondant. Mais tous ces petits dessins sont signés. Quand on pose sa signature, on décide que c’est terminé. Après, avec le recul, en revoyant certains, je me dis que j’aurais pu continuer. Ou, à l’inverse, je m’aperçois que j’ai été trop loin, que c’est lourd, pataud. Ça tient à rien.

© François Avril

Y’a-t-il quand même des dessins qui finissent à la poubelle ?

Évidemment, toujours! Je suis fasciné à l’idée de faire les poubelles des dessinateurs. C’était arrivé à Tardi et ça l’avait rendu parano. Mais oui, il y a des dessins qu’on décide volontairement de déchirer pour que personne ne puisse les voir. Götting m’a un jour dit avoir fait un album avec trop de pages. Il aurait fallu en arracher les 3/4.

Tardi avait un jour subi un contrôle, du Fisc ou de quelque chose du genre. On lui avait demandé où étaient ces originaux. Il avait expliqué s’octroyer le droit de déchirer ce qui ne lui plaisait. Ce à quoi, le contrôleur lui avait répondu : non, vous n’avez pas le droit, c’est votre patrimoine. Comment peut-on arriver à dire ça ?

© François Avril

Surréaliste ! L’artiste a tous les droits.

Je pense qu’il faut parfois se séparer de ses dessins, de manière définitive en les déchirant ou physiquement en les vendant. Ici, j’ai eu un pincement au coeur, si j’avais gardé ces esquisses dans des boîtes, c’est que je les aimais bien. Mais l’idée qu’ils soient réunis dans un livre m’a fait accepter l’idée. J’en garde une trace. Mais ça n’arrivera pas souvent qu’il y ait autant de dessins à acheter.

On voit aussi votre atelier, au détour de l’exposition. Qu’est-ce qui fait que le 13 juin 2007, vous avez voulu le croquer ?

Mon atelier, je ne le prends pas souvent en photos. J’en ai parfois faites et je me suis aperçu qu’il avait changé. Pour financer ma maison en Bretagne, il y a quelques années, j’ai ainsi dû vendre une partie de ma collection d’originaux. Ça faisait de la place aux murs, j’ai dû tout réorganiser.

© François Avril

Mais j’aime rentrer dans l’intimité des artistes. J’ai ainsi acquis des vues d’ateliers de Nicolas De Crécy ou Jacques de Loustal. J’étais surpris qu’ils s’en séparent mais je ne me suis pas fait prier. Dans mon cas, mes dessins d’ateliers ne sont pas à vendre, je les garde pour moi.

Il y en a d’autres que vous ne voulez pas vendre?

Oui, quelques-uns. Dont ce canapé sur lequel on voit Dominique, ma femme. Elle est décédée il y a trois ans. C’est trop personnel que pour m’en séparer.

Horizontales Verticales © François Avril

On croise aussi deux évocations du film Drive, de ses muscles cars.

Là, pour le coup, c’est complètement anachronique comme ce lapin qui regarde dans le trou d’un arbre. Je ne sais pas dans quelles circonstances, j’ai pu le commettre. C’est une affaire d’impression, de sentiment du moment.

© François Avril

Pour ces voitures, il y a donc du mouvement. J’ai toujours aimé les voitures impressionnantes. Avec Ted Benoît, nous aimions les gros moteurs. Mais je ne vais plus tant que ça au cinéma. Drive, j’avais été le voir sur les conseils de Loustal. Quand il est séduit par un film, il le dit autour de lui et ça lui permet de le voir une seconde fois en compagnie de quelqu’un qui le découvre.

© François Avril

J’ai énormément aimé Drive, son ambiance, sa narration. Je l’ai encore plus aimé quand j’ai appris son histoire : Drive, c’est une commande que Nicolas Winding Refn a acceptée parce qu’il avait besoin d’argent. Mais il a transformé cette histoire dans la musicalité, l’écriture, le charisme de son personnage.

Votre oeuvre s’étend ainsi sur toute une panoplie de papiers, de différentes origines. Jusqu’au papier prédécoupé dont la ligne pointillée participe à vos dessins.

Mon atelier bruxellois se trouve dans le bas de la ville près de la librairie Little Nemo d’Éric Crochelet. Nous nous sommes vite entendus et quand il trouve des vieilles photos, des papiers de différentes origines, il m’en fournit. C’est amusant de se déployer sur des supports différents. On peut s’étonner, se surprendre. N’importe quoi est valable, j’ai déjà dessiné au dos du carton qui emballait le chocolat.

© François Avril

Et les couleurs ? Quand apparaissent-elles ou n’apparaissent-elles pas ?

Ça dépend parfois du dessin, parfois des couleurs que j’ai avec moi. Ou alors, je suis dans un esprit où je me limite, où je stylise, j’enlève plus que ce que je rajoute. Je suis totalement subjugué par ce que fait Lorenzo Mattotti. Il utilise toutes les couleurs de sa boîte – là où la plupart des artistes n’utilisent qu’une minorité de crayon, le marron restant intacte par exemple -, ça pourrait faire une cacophonie. Mais non, c’est harmonieux. Moi, je suis plutôt du genre à limiter les moyens pour trouver des solutions. Si j’utilise beaucoup de couleurs, c’est pour les enseignes dans une rue par exemple. Pour un paysage, par contre, je ne sais pas trop comment faire.

© François Avril

Cela dit, le blanc du papier est une véritable couleur, qui donne du répondant.

© François Avril

La suite, c’est quoi ?

Je prépare une prochaine exposition, des tableaux de Bretagne. Ensuite, je reviendrai sans doute aux villes, aux paysages industriels. La Bretagne, c’est délicat. Quand c’est beau, j’ai trop peur d’abîmer là où je peux sublimer une rue pourrie, une usine désaffectée. C’est plus confortable dans ce sens-là.

Merci beaucoup François. Et bonne exposition.

Expo-vente du 6 mars au 3 avril à la Galerie Huberty & Breyne à Bruxelles (33 place du Châtelain 1050 Bruxelles). Du mardi au samedi de 11h à 18h.

Titre : 324 dessins

Artbook – Catalogue

Illustrateur : François Avril

Préface : François Landon

Genre : Études, Paysages

Éditions : Huberty & Breyne – Les Arts Dessinés

Nbre de pages : 420

Prix : 40€ (60€ avec ex-libris)

Date de sortie : le 06/03/2021

Achat ici

 

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