Sylvie Roge et Olivier Grenson dans l’intimité bouleversante d’une fée assassine: « Nous manquions de recul, le lecteur pas. »

C’est comme le début d’une nouvelle vie de papier. Après avoir signé des séries de premier-plan comme Niklos Koda, Carland Cross ou encore La femme accident, Olivier Grenson s’aventure pour la première fois sur le terrain du roman graphique, feuilletonnant sur 192 pages, et sur une histoire écrite par sa femme, Sylvie Roge. Celle-ci écrit depuis longtemps, nourrie par son expérience professionnelle et de son ressenti du monde qui l’entoure. Pour ses premiers pas, c’est dans un drame familial et empreint de gémellité, malsain mais humain, qu’elle nous engage, avec les yeux et le coeur. Pour comprendre l’incompréhensible. Interview avec le duo.

Bonjour à tous les deux, on vous retrouve en couple, c’est inédit, autour d’un format roman graphique inédit aussi pour Olivier. Comment est née cette histoire ?

Sylvie : Par un synopsis. Travaillant comme secrétaire-assistante médicale dans un cabinet de gynécologie et de pédiatrie, je me suis mise à écrire pour moi. C’était un passe-temps qui s’est installé dans la longueur sans imaginer que ça deviendrait un jour un album. Encore moins un dont Olivier serait le dessinateur. Toujours est-il qu’il m’a aidé à ficeler mon texte en vue de le présenter à un éditeur. Il m’a dit : « si tu le soumets en l’état, tu vas te faire harponner par l’éditeur. » Olivier m’a donc incité à découper le tout en séquences, ce que j’ai fait.

© Roge/Grenson

Mais comment en est-il devenu le dessinateur ?

Sylvie : À l’époque, Olivier était loin d’être prêt, il avait beaucoup d’autres choses sur le feu. Puis, quand sont venues les vacances, il a pris mon scénario et s’est mis à dessiner quelques planches, « pour me montrer ce que ça pouvait donner en BD… »

Olivier : Et je n’ai plus pu m’arrêter. Ce projet m’a pris par surprise. En créant les personnages par mes traits, je leur donnais déjà une consistance psychologique. C’était une manière de m’immiscer dans cette histoire et de ne plus pouvoir la lâcher.

Je connaissais depuis longtemps l’envie de Sylvie d’écrire. Depuis que nous nous sommes rencontrés. Elle couchait des bribes sur papier.

Sylvie : Autant de variations sur la relation mère-fille(s). J’avais envie de ce point de départ pour emmener plus les récits.

© Roge/Grenson chez Le Lombard

Des filles, mieux encore, des jumelles.

Sylvie : Oui, j’aime cette thématique de gémellité, cet effet miroir qui se marque graphiquement, dans la ressemblance nette sans empêcher les deux personnes d’être différentes. Je souhaitais aussi montrer une maternité qui n’est pas toujours voulue, qui ne vient pas au bon moment. En réalité, je crois qu’il y a autant de femmes que d’histoires, et inversement. Si on dit que l’arrivée d’un bébé ne peut-être que génial, tout n’est pas toujours tout rose.

Projet de couverture © Grenson

Comment représenter ces jumelles dès lors ?

Olivier : Faire une histoire avec des jumeaux, c’est dessiner deux fois le même personnage. Or, quand on fait de la bande dessinée, c’est déjà compliqué de faire revenir un personnage de case en case. Alors, deux ! La difficulté était double. À certains moments, dans une même case, l’une était bien dessinée, l’autre pas.

Mais, je savais constamment qui était Fanny et qui était Tania. Elles se positionnent différemment dans leurs rôles respectifs. Il m’importait d’être juste, de leur donner les bonnes expressions.

© Roge/Grenson chez Le Lombard

Le fait d’avoir commencé cet album pour du beurre, ça a laissé de la place à la spontanéité ?

Olivier : C’est sûr, ça y a contribué. En me lançant sans réfléchir, pour le plaisir, comme quand j’étais môme, quand l’envie essentielle était le plaisir de dessiner. J’ai ressenti ce besoin d’aller plus vers l’intuitif. Puis, Sylvie était fort derrière, pour préserver sa vision des choses, éviter de mettre trop de détails, de décors.

Sylvie : Je voulais que ce soit épuré, jeté. Olivier éprouvait le besoin de faire des motifs sur les rideaux, les tapis. Je l’ai invité à aller à l’essentiel, pour trouver une force personnelle. Oui, je lui ai dit: « enlève-moi tout ça! » (rires)

© Roge/Grenson chez Le Lombard

Olivier : Sylvie m’a amené à un dessin plus instinctif, moins porté sur le réalisme dans l’encrage, les perspectives, les décors. Et elle a bien fait !

Vous avez réellement appris à faire de la BD, alors ?

Sylvie : Complètement. Oh, je voyais bien passer les scénarios.

Olivier : Je pense qu’il n’y a pas une seule planche qu’elle n’ait pas vue. Elle amenait déjà un regard pertinent.

Sylvie : J’ai toujours été critique. J’étais tout le temps dans son dos. Cette expérience autour de La fée assassine, ce fut gai et enrichissant sans forcément imaginer que nous en arriverions à ce gros pavé. C’était la première fois que j’arrivais à quelque chose de totalement abouti. Au-delà de l’écriture, j’ai tout visualisé comme si c’était un film.

© Roge/Grenson chez Le Lombard

Olivier : L’intention de Sylvie, dès le départ, c’était d’explorer la psychologie, ce que j’aimais aussi. Elle a toujours eu plus goût pour le cinéma d’auteur que pour l’action. Ce fut un grand écart pour moi, après mon XIII Mystery, de m’attaquer à La fée assassine. Mais j’aime me trouver là où on ne m’attend pas. Ça m’a aussi permis de me remettre en question, mieux de faire quelque chose comme si c’était la première fois. Nos envies à tous les deux étaient les mêmes. Notamment celles d’une construction particulière, pour développer la psychologie. Il n’y a pas de suspense, du moins pas de la manière dont on peut s’y attendre.

Sylvie : Il s’agissait de mettre de la force dans les dialogues, d’aller crescendo pour monter de plus en plus haut et fort. Il s’agissait de marquer cette mère qui va se montrer sournoise, dont les mots et les procédés sont plus violents qu’une baffe ou qu’un coup de pied.

© Roge/Grenson chez Le Lombard

Comment cette narration à rebours s’est-elle mise en place ?

Sylvie : En fait, je n’ai pas réfléchi en ces termes, je ne voulais pas laisser la conséquence en suspens mais plutôt développer les circonstances, atténuantes. Je connaissais le démarrage et l’aboutissement. Pour le reste, j’ai procédé comme on le fait avec le tricot d’un pull. Je verrais bien où ça m’emmènerait, si c’était bien construit ou pas. Quand j’avançais bien, tant mieux, si je bloquais, je remisais ça dans un de mes trois tiroirs, bien remplis, pour plus tard. Mais il n’y avait de plan, tout s’enchaînait.

En tout cas, s’il y avait des circonstances atténuantes, le lecteur pouvait être entraîné à comprendre, à ne pas juger. Je crois que les personnages que nous mettons face à lui sont très humains. Même la marâtre. On la voit se morfondre dans sa chambre. Chacun a ses faiblesses, ses cicatrices qui vont permettre qu’on s’y identifie ou qu’on y reconnaisse quelqu’un de notre entourage. J’avais moins envie du mélo que de donner de la chair aux personnages. Je ne voulais pas non plus embrouiller l’histoire, il fallait qu’elle coule de source. Heureusement, il n’y a pas ce genre de tragédie à chaque coin de rue.

Crayonné © Roge/Grenson

Pourtant, jusqu’au bout, mais peut-être est-ce à cause de notre éducation aux séries et aux films à rebondissements, j’ai cru qu’un événement pourrait changer tout le point de vue de cette affaire.

Olivier : Ça nous avait échappé mais, oui, les premiers retours nous ont fait remarquer qu’un suspense se mettait en place. Parce que la question « que s’est-il passé » entraîne un doute. Mais nous n’avions vraiment pas anticipé l’idée qu’il y ait des rebondissements. Nous manquions de recul, le lecteur pas.

© Roge/Grenson chez Le Lombard

Dès le début, vous nous présentez Thibaut, docteur et mari de Fanny, qu’on pense s’imposer pour un bon moment mais qui reste personnage secondaire. Effacé dans cette histoire de femme.

Sylvie : C’est par lui que l’histoire s’amorce, il aide à comprendre Fanny. Et à appréhender qu’à la fin de l’histoire rien ne sera plus pareil.

Olivier : Thibaut, c’est le reflet de la part ensoleillée, le côté lumineux de Fanny. On part de ce point de vue initial, puis on développe avec l’avocat. Il y a aussi le point de vue de Louis, l’oncle, sur base de son carnet. L’alternance de points de vue nous permettait de composer un puzzle psychologique.

Crayonné © Roge/Grenson

Thibaut amenait le décalage, l’incompréhension totale de ce qui lui arrivait. Sa jeune femme est normale, il a vécu beaucoup de bons moments avec elle. Sa soeur, elle l’adore. La trame était simple, mais tout ce qui en découlait, les non-dits, la méchanceté nourrie des années durant, permettaient de comprendre l’incompréhensible.

Justement, puisque vous en parlez, il y a ce journal intime, véritable moment-clé de votre album, que vous avez mis en scène de manière complètement différente.

Olivier : J’ai très vite su que l’ouverture du carnet serait un moment important de ce livre. J’ai beaucoup réfléchi à la manière dont je pourrais agencer à la fois le texte et le dessin. Au départ, j’avais peur de rendre les choses trop statiques. La clé passait par le découpage, c’est lui qui pouvait amener l’originalité, un plus à cet album sur base de récitatifs. Ce devait d’être bien rythmé pour pouvoir mettre le public dans la position de Fanny découvrant ces pages.

© Roge/Grenson chez Le Lombard

La couleur est, elle aussi, très particulière sur cet album, non ?

Olivier : Oui, c’était l’envie de Sylvie.

Sylvie : Je voulais quelque chose tirant vers le monochrome.

Mais avec du rouge.

Olivier : Les ballons, l’anorak, le vin, le sang, c’était un choix qui coulait de source.

© Roge/Grenson chez Le Lombard

Les ballons rouges, c’est un symbole fort, souvent utilisé, non ?

Sylvie : C’est métaphorique. Je me souvenais d’une histoire de grand-mère qui disait que lorsqu’un ballon s’envolait dans le ciel, il représentait la mort. Ça me semblait essentiel d’adopter cette couleur, ce fil rouge.

Vous, Olivier, le rouge vous a suivi aussi dans d’autres projets. Notamment dans cette planche réalisée pour le Soir et le supplément Résister (au confinement).

Olivier : C’est fou comme les choses peuvent vous échapper quand vous créez. Je ne me suis pas rendu coup de la similarité avec La fée assassine quand j’ai commencé ce nageur solitaire. Mais en ce moment d’asphyxie, il y avait une cohérence.

© Olivier Grenson pour Le Soir

Un travail magnifique et onirique qui vous a poursuivi tout au long du confinement et dont nous espérons un recueil, un jour. En attendant, on peut le lire et l’admirer sur votre page Facebook. Pour revenir à la Fée assassine, naturellement, la première chose qu’on voit d’un livre, c’est sa couverture, son titre ?

Sylvie : Là, nous avons bien sué.

Olivier : Au départ, le titre n’était pas celui-ci et Sylvie y tenait : la fée Paradoxe. Il est ainsi resté sur le projet durant deux ans, sans qu’il ne soit question de le changer. Mais, à un moment, alors que les planches arrivaient au Lombard, le titre a été remis sur la table, parce qu’il risquait de cataloguer l’album dans un registre jeunesse. Il fallait quelque chose de plus violent.

Mais, du coup, le visuel de ma couverture avait été conçu pour aller avec ce titre. 

Sylvie : Olivier et moi avons rediscuté de la couverture. Le visuel conçu préalablement et le nouveau titre ne s’associaient plus.

Olivier : J’ai réalisé une douzaine de recherches sans convaincre. Puis, j’ai pris une case de l’album, celle qui voit une de nos héroïnes glisser en arrière dans l’eau. Et des bulles d’oxygène. Nous étions persuadés, à 100%, que cette couverture était la bonne. Chez Le Lombard, à trois semaines de l’impression, on n’était pas encore totalement convaincu. Ça leur semblait trop gentil. Alors, j’ai mis du rouge dans les bulles, du sang. Et ça a fait l’unanimité. J’ai bien fait de chipoter là où tout le monde disait ce qu’on devait faire.

Et la couverture précédente alors ?

Olivier : L’idée était de mettre les jumelles l’une à côté de l’autre, en résonance. Il y a cette phrase dans l’album: « Si elle souffrait, je souffrais; si elle mourait, je mourais. » J’imaginais un visuel intrigant, rappelant Shining, ce côté thriller. Le fait d’abandonner les jumelles, ce fut un choix compliqué à accepter pour l’éditeur, qui voulait pouvoir identifier cette thématique. Mais le changement de visuel fut radical.

Projet de couverture © Grenson

C’est une des couvertures dont je suis le plus fier. J’aime son mouvement, la manière dont elle est épurée, avec ce sang dans la bulle qui rend un côté tragique. La couverture est donc rouge et bleue, plongée dans une ambiance intrigante.

Sylvie : Moi, je n’avais plus de doute.

Olivier : Moi, j’avais toujours un doute. C’est très difficile de réaliser une couverture quand on est auteur et qu’on est habitué à penser le récit en cases, en association. Tout d’un coup, il faut sortir une image qui résume tout. C’est un travail de graphiste. En plus, il faut aller vite et que le rendu soit impeccable. Comme le travail de Sylvie. Je ne pouvais pas louper le coche.

Projet de couverture © Grenson

Naturellement, qu’il est difficile ce temps de pandémie pour faire vivre un album avec une rencontre du public très limitée.

Sylvie : C’est sûr. Nous avons dû effectuer un tirage au sort dans la librairie Filigranes. Le public présentiel était limité, nous devions garder nos distances. Naturellement, cela a fait beaucoup de malheureux. Mais il y aura d’autres séances, à un autre moment, dès que nous serons dans un autre monde, moins fermé.

Olivier : Mais il y aura sans une petite exposition à la galerie Marc By H&B (32 Rue Blaes à Bruxelles), petite-soeur de la galerie Huberty-Breyne de la place du Châtelain à Ixelles. mi-mars. Nous espérons être délivrés un peu des contraintes.

© Roge/Grenson chez Le Lombard

Alors, la suite ?

Olivier : Nous sommes en grande discussion pour savoir quelle histoire concrétiser ensuite.

Sylvie : Mon prochain scénario est découpé.

Olivier : Le mien aussi. Un roman graphique en solo dont j’ai eu l’idée il y a six ou sept ans. La question est : dans quel ordre les concrétiser ?

© Roge/Grenson chez Le Lombard

Que raconteriez-vous tout seul ?

Olivier : Le pitch est celui-là. En 1940, Londres connaît le Blitz. Je voudrais combiner une approche historique de ce moment où il fallait trouver abri où on le pouvait, dans un monde sombre et gris, réel; et un conte philosophique et onirique, plus fou et coloré.

Sylvie : J’ai hâte qu’on s’y remette, aussi. C’est terrible comme ça prend du temps la BD. Un album de 170 planches, ça vous décale de deux ans dans le temps. Mais c’est le temps à passer quand on a envie de raconter une histoire et de le faire bien.

© Roge/Grenson chez Le Lombard

Et vous, quelle est votre histoire ?

Sylvie : Celle d’une jeune adolescente qui s’ennuie très fort dans la campagne française, dans un vignoble. Pour pallier à son ennui, elle va rencontrer une autre jeune fille avec qui elle va créer une grande complicité, avec une psychologie forte et poignante. Avec elles, je toucherai à un phénomène très présent et actuel, mais je ne veux pas spoiler. Ce sera, cette fois, ancré dans le sud de la France, très lumineux, chaleureux. Ce sera donc différent de La fée assassine, moite,

Vous avez aussi d’autres projets ?

Sylvie : La fée assassine, c’est mon premier projet totalement abouti. Si je revenais voir les planches et les dialogues, j’ai été libérée plus tôt qu’Olivier qui devait s’occuper de la mise en page, du dessin, des couleurs. Pendant ce temps, l’envie d’écrire n’a cessé de monter, elle est présente tout le temps. Alors je teste des formats littéraires, des micro-fictions aussi. Mon tiroir en déborde. Mes micro-fictions, ce sont des histoires de trois à sept pages, trash, cash, caustiques. En tout, il y en a 56 et 200 page. Il s’agira à chaque fois de récit à la première personne, pour entrer dans la peau de chacun des personnages vivant ces histoires étonnantes, dérangeantes.

J’ai aussi écrit un roman, faisant appel à mes souvenirs professionnels. Il y est question de blessures du passé, de relations humaines, mère-fille, de générations. Je n’ai plus qu’à trouver un éditeur mais ce n’est pas facile de le faire dans un monde qui s’est refermé. Il n’y a plus de festivals, de salons, qui favorisaient les rencontres. Ici, il faut trouver les numéros, donner des coups de fil.

Merci à tous les deux.

Titre : La fée assassine

Récit complet

Scénario : Sylvie Roge

Dessin et couleurs : Olivier Grenson

Genre : Drame, Psychologique, Thriller

Éditeur : Le Lombard

Nbre de pages : 192

Prix : 22,50€

Date de sortie : le 12/02/2021

Extraits : 

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