Si rire est le propre de l’Homme, le défigurer n’est-il pas l’arme ultime d’une sinistre dictature, d’une vertigineuse pièce de théâtre de papier?

Iconoclaste et grandiloquent, L’homme sans sourire est une sacrée expérience de papier, une comédie musicale, une pièce de théâtre (qui rime et qui rame comme tartine et boterham comme on dit en Belgique), un thriller avec le couteau entre les dents mais qui risque de se retourner contre vous si vous esquissez le moindre sourire. Voilà le programme de ce nouvel album orchestré par un Stéphane Louis inédit et jusqu’au-boutiste pour révéler le trait vertigineux de Stéphane Hirlemann dont c’est le premier album, sous les couleurs de Véra Daviet. Un opéra burlesque et dramatique.

© Louis/Hirlemann/Daviet chez Grand Angle

Résumé de l’éditeur : “Sauver ou être sauvé ? Un dilemme qui ne prête pas à rire.” Monsieur Hubert 31-36 est un «homme sans sourire». Dans son royaume, toute forme de joie est interdite aux « Sinistres », les gens du bas peuple. Le moindre manquement à la loi entraîne de terribles sentences. D’ailleurs, Monsieur Hubert porte encore les cicatrices infligées par le régime totalitaire pour un simple rire étouffé durant son enfance… Un jour, il rencontre par le plus grand des hasards la fille du roi, Monsieur Joyeux. Perdue et hilare, la princesse n’a pas conscience des risques qui la guettent ici-bas, car la police du Sourire n’a que faire de qui l’on est…

© Louis/Hirlemann
© Louis/Hirlemann/Daviet chez Grand Angle

Il était une fois dans une nuit sans fin pas si lointaine, un monde où les dirigeables ont pris la place des destriers d’antan, où le roi est devenu complètement fou et a imposé sa dictature du rire. Pourtant, Monsieur Joyeux n’est pas un fendard, de sa tour d’ivoire où seul son entourage peut se laisser aller à tous les délires, il tombe dans la déprime mais ne doit rien en montrer. Il tente bien de se rebooster le moral dans sa salle de sport, de torture, avec un attirail comme celui que le jeune Willy Wonka portait pour avoir une dentition parfait, mais rien n’y fait. Pourtant, pas question de faire marche arrière, de laisser le privilège de l’amusement être dilapidé par la foule qu’il a si souvent défigurée pour le moindre écart dentaire. Pas question non plus de donner le lead à Fol Espoir, son frère qu’il a exilé mais, il le sent comme quand quelqu’un vous épie depuis les bosquets, qui prépare sa vengeance. Là où il va, pas de masque mais des bouches gonflées, mutilées, infectées jusqu’à la mort pour s’être déridées.

© Louis/Hirlemann/Daviet chez Grand Angle

Se pourrait-elle qu’elle passe par ce Sinistre Hubert 31-36, dont le sourire a été cicatrisé, arraché, dès le plus jeune âge (une entrée en matière à couper le souffle), ou par la délicieuse Carmine, princesse isolée comme Raiponce mais dont la peur de l’extérieure nourrie depuis des années l’a retenue prisonnière jusqu’ici. Jusqu’ici, car c’est peut-être en train de changer par l’alignement des astres et des désastres. Car s’aventurer dans la ville des Sinistres, c’est pouvoir refréner le moindre mouvement de zygomatique sous peine d’être arrêté, ligaturé.

© Louis/Hirlemann/Daviet chez Grand Angle
© Louis/Hirlemann/Daviet chez Grand Angle

En cinq chapitres, le trio magique et frénétique que forment Stéphane Louis, Stéphane Hirlemann et Véra Daviet prouve à quel point un sourire, et en lui l’expression d’un monde libre, peut provoquer un séisme. Quand la conquête des hautes sphères et celle des bas-fonds se réunissent, ça donne ce phénoménal album, complètement fou et ardent. Faisant disjoncté l’intrigue sous les vers et les joutes verbales, l’équipée réunie autour de L’Homme sans sourire, réussit un tour de force, entre comédie et tragique, théâtre mû en cinéma par la grâce du dessin et la panoplie infinie de décors qu’il propose (Hirlemann, venu du dessin animé est fortiche, habité). C’est dantesque dans tous les sens, dans la manière dont les mots rythment les dessins, et vice-versa, dans le dialogue qui s’opère entre deux mondes scindés et incapables de collaborer. On se demande où tout ça va s’arrêter, ou ne jamais s’arrêter.

© Louis/Hirlemann/Daviet chez Grand Angle
© Louis/Hirlemann/Daviet chez Grand Angle

C’est sûr, à force d’être généreux et sûr de sa cause, Stéphane Louis en a peut-être trop mis mais comment lui en vouloir ? Cet album est tellement sincère, élégant et bestial à la fois. Stéphane Hirlemann se révèle en pince-sans-rire, jouant sur le réalisme et la caricature, trouvant la grandeur et les abysses pour donner le bon ton graphique à cet album et ébranler ses murs, ses cases, par un son tonitruant, le propre l’homme qui vaincra peut-être la morosité imposée. En équilibriste pour apporter la lumière à ce monde bien sombre, Véra Daviet combat, elle, pour faire exploser la lumière et finir d’apporter le relief à cet univers qu’on a souvent l’impression de toucher du doigt. En moins glauque heureusement. Une oeuvre inclassable et ébouriffante.

© Stéphane Hirlemann

Titre : L’homme sans sourire

Récit complet

Scénario : Stéphane Louis

Dessin : Stéphane Hirlemann

Couleurs : Véra Daviet

Genre : Anticipation, Conte, Drame, Horreur, Théâtre

Éditeur : Grand Angle

Nbre de pages : 72

Prix : 16,90 €

Date de sortie : le 03/02/2021

Extraits : 

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