Horace Frink prisonnier du malheur et du rêve/cauchemar du bonheur sous la statue de la Liberté et l’influence de Freud

Vous êtes sûr que vous voulez vous lancer dans une lecture traitant de psychanalyse? Bon, d’accord, ça peut faire peur, donner de l’eau au moulin des réfractaires. Pourtant, n’ayez pas peur, après trente planches auxquelles il faut s’accrocher, Pierre Péju et Lionel Richerand revisitent l’enseignement et la discipline de Sigmund Freud par son rêve américain et l’homme qui le caractérisa: Horace Westlake Frink. Dans son ascension et une chute sans retour.

© Péju/Richerand chez Casterman
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Résumé de l’éditeur : Frink l’élève brillant, l’athlète, le représentant exact du Nouveau monde et de ses possibles, qui sera tour à tour disciple et cheval de Troie pour gagner la conquête de la prude Amérique. Frink qui sera surtout cas d’école et sujet, piloté par Freud qui influera sur son divorce, son remariage avec la puissante Angelika Bijur (héritière de General Motors) et son implantation à la tête de Société psychanalytique américaine.

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Frink & Freud, ça commence pareil, ça pourrait faire un duo de music-hall, d’humour. Pourtant, ces deux-là, c’était du sérieux, pas des rigolos. Chirurgiens de l’âme et du psychique là où les chirurgiens de chairs éprouvaient leur limite. Car le psychologique aussi se soignait, de manière très différente des maux tangibles et observables sur des radios. Placée du côté des sciences humaines, la psychanalyse est une discipline relativement jeune, née à la fin du XIXe siècle, entre des zones sombres. Comme l’oubli total de l’apport, en tant que pratiquant mais aussi que sujet et comme modèle des choses à ne pas faire, d’Horace Westlake Frink.

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Meurtri dès son plus jeune âge par des parents absents et tyrans, puis dans ses rêves (un peu forcé par son grand-père, adorable pourtant) de devenir chirurgien, l’homme au doigt définitivement cassé voulu se raccrocher à la guérison de patients par l’échange humain, verbal. C’est ainsi qu’il croise la route d’un mentor qui le mettra, à son tour, sur la route de Sigmund Freud lors de sa visite américaine. Mais aussi sur celle d’Angelika Bijur, la chose de son mari, magnat de la presse (avec la puissance de feu de tuer dans l’oeuf l’art de Freud et Frink si les choses tournent mal). Une haute-dame, soi-disant simple mais aux élans luxueux et en quête de liberté et… du désir de son thérapeute. Entre eux, ce sera plus qu’un transfert, ce sera une fusion. Quitte à faire exploser leurs couples respectifs et ne pas améliorer leur santé mentale. Croyant en son rêve, plutôt que de l’écouter et de faire preuve de la réserve qui l’avait longtemps habité, Frink brûlera ses ailes et la courte « gloire » que Freud lui avait accordée en le nommant à la tête de ses représentants américains. Frink ne sera jamais heureux.

© Péju/Richerand chez Casterman
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Ce roman graphique se commence de manière bizarre, par un flashforward vers un moment qui aurait eu sa place au milieu de ce récit, chronologiquement. Ainsi, pendant trente planches suit-on la visite de Freud au Nouveau Monde, avec dans la délégation un certain Frink. Premier contact concluant avant de retourner en arrière et de suivre la genèse de cet homme pâle et maladif, déjà névrosé et fantasmant le feu et la fumée. Noire si possible. Drôle de procédé narratif que ce bond en avant dégageant sur un bond en arrière et une suite du récit tout à fait chronologique. C’est en ça qu’il faut s’accrocher.

© Péju/Richerand chez Casterman
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Pour le reste, il faut bien dire que Freud (j’allais écrire Freuk!) n’est pas aussi présent qu’on pourrait le penser, du moins physiquement: deux rencontres importantes et une influence plus ou moins puissantes par-delà les océans. Car Frink n’en fera qu’à sa tête et à la folie de sa dulcinée du moment, riche mais pas si équilibrée que ça. De quoi mener Frink, qui fait concurrence au Cri de Munch, à sa perte, à ne jamais gagner l’éclat et la porte de sortie qui aurait pu chasser les démons du passé.

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En noir et blanc, avec un lettrage tintinesque et un dessin très expressif (y compris dans l’impassibilité d’Horace) lorgnant tantôt vers le dessin de presse tantôt vers la gravure voire le vitrail mais n’oubliant pas également la dynamique du cinéma muet (acteurs réincarnés en prime), Pierre Péju et Lionel Richerand livrent avec cette reconstitution biographique, une masterclass, une rencontre au sommet autant que dans les abysses des pulsions et des choix humains, dans la perte de repères et une foule à têtes de dieux égyptiens. Tout cela me paraissait assez austère mais j’ai mordu à l’hameçon et, de mon divan, j’ai passé un bon moment, éprouvant, intrigant, assez enrichissant.

© Péju/Richerand chez Casterman

Titre : Frink & Freud

Sous-titre : Le patient américain

Récit complet

Scénario : Pierre Péju

Dessin : Lionel Richerand

Noir et blanc

Genre : Biographie, Drame psychologique

Éditeur : Casterman

Nbre de pages : 200

Prix : 22€

Date de sortie : le 27/01/2021

Extraits :

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