New York rêvé par Chabouté et un peu plus tangible dans son Yellow Cab: « Un faux huis clos dans une boîte à roulette »

Benoît Brisefer avait ses taxis rouges, Benoît Cohen avait son taxi jaune dans son road-city-movie. Enfin, « ses » taxis, parce qu’à chaque location, c’est dans un autre véhicule qu’il passait la journée ou la soirée. Chauffeur de taxi à New York, ce n’était pas une vocation, c’était la possibilité de l’évocation et de fertiliser une créativité en berne. Être taximan, c’était croiser des visages, des figures, des gens silencieux ou loquaces, une multiculturalité dense à chaque fois que s’ouvre une portière ou se baisse une vitre. Il n’y a pas besoin de beaucoup pour voyager, à ciel et building ouvert. Parti pour trouver le décor et les personnages d’un film, Benoît Cohen en a d’abord fait un roman millimétré qui, une fois passé les dédales administratifs et kafkaïens qui mènent à devenir chauffeur de taxi, s’organisait comme un carnet de route et de doutes, transcendants, au milieu d’une foule qu’il n’aurait jamais croisée. Aujourd’hui, alors que le roman ressort en version de poche (quoi de plus normal pour le caler dans le vide-poches), c’est Christophe Chabouté qui rêve New York depuis cet habitacle, ce mètre-cube qui permet de cerner la vie, dans un roman graphique. Interview.

© Chabouté

Bonjour Christophe, on vous retrouve loin mais tout près des réalités humaines. Comment avez-vous embarqué dans ce taxi jaune new yorkais, qui a baladé  ?

Je le dois à CharlÉlie Couture. Nous avions exposé ensemble à Paris et Bruxelles sur le thème d’A Real Dream of New York. Un New York vécu pour CharlÉlie et rêvé pour moi. Car je n’y ai jamais mis les pieds. CharlÉlie m’a glissé ce roman dans les mains et je l’ai dévoré en une nuit. Je n’avais pas dans l’idée de l’adapter mais sa thématique me plaisait: cette mise en situation de l’auteur à New York alors qu’il est en panne d’inspiration.

© Chabouté

Ça faisait écho. Cela fait vingt ans que je fais ce métier, j’étais à sec, un genou à terre. Et je me suis retrouvé dans cette histoire. J’ai retrouvé Benoît Cohen sur les réseaux sociaux, pour le remercier. Le hasard voulait qu’au même moment il embarquait à Roissy pour retourner chez lui. Il sortait de chez son éditeur, Flammarion. Une potentielle adaptation BD était sur la table. « Et on avait pensé à toi », m’a-t-il dit.

© Chabouté

C’est fou, cette transmission de pensée. Vous vous connaissiez, alors ?

Pas personnellement. Nous connaissions les oeuvres l’un de l’autre. Mais nous avons fait plus ample connaissance lors d’un rendez-vous dans un bistrot de Paris. Benoît a réitéré son souhait de me voir adapter son livre. Mais j’étais réticent, parce que je travaille seul. Si j’ai adapté Herman Melville et son Moby Dick, c’est parce que je savais que personne ne m’ennuierait. Melville me ficherait la paix. Alors, je voulais bien m’emparer de l’expérience de Benoît mais il devait me refiler le bébé.

© Chabouté

Pourquoi cette fascination pour New York sans vous y être rendus ?

Ça a toujours été une ville que j’avais envie de rêver. J’ai réuni beaucoup de documentations puis j’ai baigné dans les images de films de l’époque. Avec Yellow Cab, je voulais proposer autre chose que ce qui est classique, ne pas jouer sur les clichés. Montrer un panneau, les gens qui arpentent les rues.

© Chabouté chez Glénat

Du paysage, on va en voir, pourtant coincés dans l’habitacle très étroit finalement du taxi.

C’est vrai, c’est un faux huis clos dans une boîte à roulette. Mais au-delà de l’habitacle, les gens défilent, le paysage se déroule. L’histoire est ouverte, aussi, le lecteur peut s’engouffrer. J’ai eu tendance à mettre beaucoup d’images silencieuses, comme des portes ouvertes.

Le tout sans jaune, en noir et blanc.

Oui, j’adore le noir et blanc. J’adore déjouer les pronostics. Tout le monde s’attendait à ce que je ne déroge pas à mon noir et blanc habituel mais que je garde seulement le jaune du taxi. Je fais le contraire de ce qu’on attend de moi. Le noir et blanc, c’est un outil pour raconter.

© Chabouté

Mais je n’ai rien inventé dans la manière de raconter, de dire les choses, de montrer ou ne pas montrer. L’important, c’est de raconter.

Avez vous ajouté des choses ?

Non, il n’en était pas question, j’ai gardé la structure de base. Mais j’ai mis beaucoup de moi en respectant les doutes, l’expertise de Benoît. Je ne me mettais pas en danger, nous nous posions les mêmes questions.

Il y a quelques années, au lieu de m’installer dans un taxi, je m’étais posé sur un banc, face aux gens qui passent, s’assoient… Les scènes me sautaient à la figure, il n’y avait qu’à se baisser pour les prendre. Ça avait donné Un peu de bois et d’acier. Ce que je fais, c’est de l’ordre de la surbrillance.

© Chabouté

Ici, on sent l’imagination nourrie à chaque client que Benoît transporte.

Une porte s’ouvre, suivie d’autres, c’est la pêche à l’inspiration qui force à écouter, à regarder autrement. Ça apporte un regard neuf sur tous les jours. On décortique ce qui paraissait futile.

© Chabouté

Benoît n’est pas absent de ce livre, vous le représentez et avez repris certains de ses monologues.

Oui, je me suis rendu compte que j’avais besoin d’une voix off. Alors, j’ai repris les notes qu’il avait dressées au fil de ses courses. Je ne voulais surtout pas surenchérir, en tout cas. Là encore, je n’ai rien voulu inventer, il n’y a pas d’esbroufe. Il y a des scènes du roman qui ne se sont pas retrouvées dans la BD.

© Chabouté

Quel casting dans la centaine de passants qui ne sont que de passage ou restent un peu avec Benoît. On s’oblige à trouver des gens différents, qui ne se ressemblent pas ?

Non, s’ils se ressemblent, ils se ressemblent. Cet album ne devait pas être une galerie de trogne, il fallait des gens avant tout. Je voulais des Messieurs Tout Le Monde. Des gens ont des têtes bizarres, d’autres passent partout. On se demande ce qu’il va bien pouvoir se passer à chaque fois que l’un d’entre eux est chargé dans le taxi. Parfois, rien ne se passe, une image, un silence.

Croquis, recherches, pas spécialement pour Yellow Cab © Chabouté

En tout cas, Benoît ne décrit jamais les mêmes personnes. J’ai fait mon casting dans les personnes qu’il avait croisé. La question qui se posait était de savoir s’ils apportaient quelque chose à l’histoire. S’ils ne venaient pas la servir, je m’en séparais. Avec le piège : certains n’amènent rien mais enlèvent beaucoup si on s’en passe. Il y a quelques scènes cocasses dans la BD, mais beaucoup plus dans le roman.

© Chabouté

Il y a les vitres du taxi pour s’ouvrir à l’extérieur. Puis, les fenêtres que vous avez divulguées sur vos réseaux sociaux. Un passe-temps du confinement ?

J’ai joué à ça un soir. J’ai pris ma fenêtre et j’ai rippé dessus, imaginé ce que je pourrais y voir, en toute légèreté, sans prétention. Je voulais faire rire. Mettre des couleurs.

Comment s’est déroulé votre confinement ?

Oh, vous savez, en tant qu’auteur, on est toujours confiné parmi les feuilles blanches et les dessins. Je suis seul, je m’entends bien avec mon chat, celui que j’ai mélangé à celui de Benoît dans la BD – c’est notre chat partagé -, qui fiche un peu le bordel.

© Chabouté

Bon, c’est vrai que j’aime commencer ma journée en prenant un café au troquet du coin. Puis, j’aime sortir quand j’en ai envie sans regarder les heures. Pour le reste, je veille au respect d’autrui.

© Chabouté

Vous avez parfois vécu de nuit ?

Fut un temps, je faisais mes journées à l’envers. Mais le côté hibou m’est passé.

Comment avez-vous négocié la couverture de cette BD ?

J’ai toujours une idée précise de ce que je veux en tirer quand je commence un livre. J’en connais d’ailleurs le début, le milieu, la fin.  Ici, je voulais marquer une fissure, une ouverture, une flèche claire. Puis, une nouvelle fois, je voulais échapper au cliché. On s’attendait à voir un taxi jaune, je ne l’ai pas mi. Je prends toujours le contre-pied du tape-à-l’oeil, tout en visant le simple et efficace. Il n’y a pas de prouesse graphique et je ne mets jamais de personnage sur la couverture.

En réalité, je conçois la couverture comme un début et une fin. Qu’elle intrigue suffisamment que pour amener le lecteur à tourner la page et que son sens s’éclaire un peu plus après la lecture de l’album tout entier. Ça me plaît qu’on puisse la comprendre avant et après.

Pourquoi entretenez-vous cette flamme pour New York ?

C’est une ville de clichés. J’ai baigné dans les films que j’ai vus quand j’étais plus jeune. Avec l’impression qu’il y a des histoires à chaque coin de rue, dans une architecture riche. C’est une ville chargée d’histoire et il est graphiquement agréable de s’y promener, de l’imaginer. C’est simple, il y a tout à New York. C’est un grand fantasme.

© Chabouté chez Glénat

Tiens, et pour ceux qui, comme vous, veulent continuer à la rêver, quelles oeuvres conseilleriez-vous ?

Je dirais Taxi Driver. Puis, le roman Yellow Cab. Pourquoi pas en écoutant les disques de CharlÉlie Couture.

Vous écoutez de la musique en travaillant ?

Oui, quand j’écris, ma bande-son est constituée de jazz et de classique. Quand je crayonne, j’écoute de tout. Et quand j’encre, place aux livres audio.

Comment Benoît a-t-il réagi face à votre adaptation ?

Je l’ai senti ému, vraiment, il m’a dit avoir retrouvé sa propre émotion.

© Chabouté

A-t-il repris le volant d’un taxi, depuis son aventure ?

Non. Il a roulé durant six mois, c’était il y a cinq ans. Mas il a encore sa licence de taxi, s’il rembraie, il a juste un test à passer. Il m’a juré que, si je me pointe un jour à New York, il viendra me chercher en taxi.

Ah, donc, vous allez finalement vous y rendre ?

Oui, je veux y aller. Mais je veux faire ça bien, avoir les mains dans les poches, sans projet. Je veux être happé par la ville et m’y perdre.

© Chabouté

Au fond, qu’en est-il du film que prévoyait Benoît ?

Il a toujours envie de le faire mais d’une autre manière. Il n’a plus d’envie de gros budget, je pense, plutôt d’un docu-fiction.

Maintenant, sur quoi travaillez-vous ?

Je n’aime pas parler des projets sur lesquels je travaille. J’ai peur de perdre l’énergie que je pourrais y mettre. Résolument, je suis incapable de pitcher, je me réserve le droit d’écrire l’histoire, de le faire par images, en BD.

© Chabouté chez Glénat

Nous attendrons alors, impatiemment. Merci beaucoup pour cette aventure contemplative, vivante et vibrante dans ce New York des taxis jaunes.

Titre : Yellow Cab

D’après le roman de Benoît Cohen

Scénario et dessin : Christophe Chabouté

Noir et blanc

Genre : Autobiographie, Documentaire, Société

Éditeur : Vents d’Ouest

Nbre de pages : 168

Prix : 22€

Date de sortie : le 06/01/2021

Extraits : 

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Titre : Yellow Cab

Auteur : Benoît Cohen

Genre : Autobiographie, Documentaire, Société

Éditeur : J’ai Lu

Nbre de pages : 256

Prix : 7,20€

Date de sortie : le 06/01/2021

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