TheSynne dans l’enfer tragi-comique de la Burocratie de la société « Paperass & son »: « Toute ressemblance avec des personnes existant n’est pas que pure coïncidence »

Une fois n’est pas coutume, parole à l’artiste que je vous présente aujourd’hui puisqu’il fait de la pub et qu’il sait se vendre. « Kristof Synnesael, dit « The Synne » ou encore « mon p’tit chouke » par sa mère, est directeur artistique, coloriste et auteur de bande dessinée (scénario/dessin). Il est né en 1975 à Eeklo, en Belgique. Enfant des années 80, cinéphile et geek, il est amoureux depuis toujours d’humour de bon goût ; c’est un fan absolu de Fluide Glacial. Le dessin et l’humour sont présents dans sa vie depuis son plus jeune âge. Après des études d’art plastique et de graphisme beaucoup trop longues à son goût, il se lance à 20 ans dans le graphisme et la publicité. Durant 4 ans, il publie ses gags dans un magazine hebdo néerlandophone belge, Suske en Wiske Magazine (édition Standaard), avant de travailler plusieurs années en tant qu’illustrateur humoristique pour les quotidiens belges Le Soir, Le Soir Junior et Swarado. Il se détourne ensuite brièvement de la BD pour se consacrer au graphisme et à la pub. En 2018, tout en poursuivant son activité professionnelle dans la pub, il devient co-scénariste pour une célèbre série jeunesse, puis décide de lancer sa propre série, Burocratie, qui sera publiée chez Bande à part. Plusieurs nouveaux projets sont actuellement en cours de préparation… »

Aujourd’hui, comme on prend le métro-boulot-dodo, on ouvre la porte de son monde qui est aussi celui de l’entreprise, qui prête sacrément le flanc aux rires et au foutage de gueule, universel et respectueux, bon enfant et jamais gratuit ni acide. Interview-découverte. It’s TheSynne, comme chantent les Pet Shop Boys.

© Kristof Synnesael

Bonjour The Synne, si mes infos sont bonnes Burocratie est votre tout premier album de BD. Info ou intox ?

Info! Je n’avais jamais vraiment eu l’ambition de faire un album, jusqu’ici je créais mes gags dans mon coin… Il m’arrivait aussi d’en proposer à des magazines. Et quand je m’ennuyais, je mettais fin à la collaboration.

The Synne, pourquoi avoir choisi ce pseudonyme ? D’autres s’offraient-ils à vous ? Ça fait un peu super-héros, non ?

Ha ha ha, tant mieux, j’adore les super-héros ! À la base, c’est une abréviation de mon nom de famille, trop long à écrire et imprononçable. Le « the » vient du pseudo qu’on me donnait au bureau, « De Synne » en néerlandais, ce qui veut dire « Le ». Un peu comme on dirait « Hé ! V’la le Synne ! » en français.

© TheSynne aux Éditions Bande à Part

Cela dit, cela fait longtemps que vous dessinez, non ? On vous a vu dans les journaux et suppléments Le Soir, notamment. Vous y étiez dessinateur de presse, alors ? Qu’y dessiniez-vous ?

Oui, je travaillais à l’époque pour le magazine jeunesse « Suske en Wiske », tout en continuant mon métier de graphiste. J’étais bien installé, j’avais ma petite série toutes les semaines… Ça a duré 4 ans, ensuite, pendant une nouvelle période de 4 ans, j’ai bossé pour les suppléments du quotidien « Le Soir ». Je dessinais des gags pour pré-ados, en rapport plus ou moins proche avec l’actualité. 

Je me suis ensuite détourné de la BD, pour me concentrer sur mon métier de graphiste et de directeur artistique.

Revenons au début, d’où vous viennent cette passion et ce métier du dessin ? Vous avez toujours dessiné ?

Oui, toujours. Mon premier souvenir en relation avec le dessin est ma mère qui me dessinait des tas personnages quand j’étais petit. J’étais impressionné. Ma passion me vient d’elle…

Mais honnêtement, encore plus que le dessin en lui-même, c’est faire sourire, voire rire, qui me plaît le plus. Et le dessin est un de mes moyens d’y parvenir.

© Kristof Synnesael

Quels sont vos maîtres ?

Ma mère, déjà ! Ensuite, des auteurs qui m’ont influencé ou fait rêver, il y en a des tonnes : Gotlib, Franquin, Janry, Frank Pé…

Mais pas que dans la BD ! Des tas d’humoristes aussi… Les Charlots, Les Inconnus, Les Nuls… Je suis aussi et surtout un enfant des années 80-90, dingue de tous les dessins animés, films, séries de cette époque ! L’arrivé des mangas, les jouets, le club Dorothée… Je suis fan d’Akira Toriyama, Miyazaki, Go Nagai… Goldorak (Grendizer) forever ! Un geek de la première génération, quoi.

La découverte de Fluide Glacial fut déterminante ?

J’y ai surtout découvert un humour, un ton, une liberté d’expression… J’étais mort de rire devant les gags d’Edika, de Gotlib, Tronchet.

Mais, au fond, vous êtes natif d’Eeklo, au-delà de Gand, en Flandre, donc. Votre éducation BD s’est-elle du coup faite en néerlandais ?

Ma mère est francophone et mon père néerlandophone. Même en ayant fait une petite partie de ma scolarité en néerlandais, mon éducation reste largement francophone…

Avec une tradition différente en matière de Neuvième Art entre les deux parties du pays ? Des héros différents ? Et d’autres fédérant francophonie et néerlandophones ?

En réalité, je ne connais pas beaucoup les BD néerlandophones. Je pense que le 9e Art est moins ancré dans la culture en Flandre que dans les pays francophones. Comme tout le monde en Belgique, j’ai lu des Bob et Bobette, mais c’est à peu près tout.

© TheSynne aux Éditions Bande à Part

Avec Burocratie, vous nous emmenez dans le monde fabuleux d’une entreprise et de la faune que l’on peut y rencontrer. D’où est venue cette idée ? Vous avez vécu dans ce monde impitoyable ? 

À la base, j’avais créé la série pour Instagram, sans imaginer que cela pourrait devenir une BD. Elle est née de mon besoin de me moquer gentiment du monde du travail, de ma propre expérience et de celle des autres. Il y a tant de choses absurdes, tant de personnages différents, tant de situations ridicules à aborder.

À l’heure du confinement et de la dématérialisation des bureaux pour faire place au télétravail, on se surprend presque à être nostalgique de certaines situations que vous décrivez, non ? Le frigo commun qui schlingue, les pauses XXL au cofee corner.

Je suis plutôt un solitaire, le confinement ne me dérange pas vraiment. Par contre, ce n’est pas toujours simple pour bosser. Je suis dans le domaine créatif et j’ai besoin de temps en temps de voir l’expression, la réaction de la personne en face de moi… Mais c’est vrai que certains collègues me manquent… D’autres un peu moins 😉 Par contre, le coin café ne me manque pas du tout ; le café y est infect !

© TheSynne aux Éditions Bande à Part

Cela dit, l’entreprise que vous nous faites visiter, Paperass & Son, est aussi dans l’air du temps : elle fabrique des rouleaux de papiers WC. On sait que les rayons des magasins les proposant ont été dévalisés lors du premier confinement. À l’heure des grands complots, n’auriez-vous pas créé la panique pour faire la part belle à votre livre, machiavélique que vous êtes ?

Ha ha ha ! Je bossais sur la série avant cette situation. Un pur hasard… Je suis innocent !

Je voulais une entreprise avec un symbole fort, marrant, utile et ridicule à la fois. « Paperass » est un mot-valise pour « Paper Ass », pour ceux à qui ça aurait échappé ;-p Merci Sylvie pour le jeu de mots.

Question bête, vous avez déjà dessiné sur du papier toilettes ? Ça ne doit pas être évident…

Oui ! Pour avoir un bon résultat, il faut bien choisir la qualité du papier et du feutre, dessiner sur une surface dure et surtout ne pas prendre un papier double couche ! Voilà, c’était le tout premier tuto de « The Synne » ! La semaine prochaine, nous apprendrons à transformer un rouleau de papier-toilette en oreiller 😉

© TheSynne aux Éditions Bande à Part

Pour imaginer ces gags d’une ou deux planches, avez-vous laissé faire l’imaginaire ou fait appel à des situations que vous avez vécues ou que des connaissances vous ont rapportées ?

Les deux, mais c’est d’abord et surtout basé sur ma propre expérience et mon observation. Ensuite je force un peu le trait si nécessaire. J’ai aussi la chance d’avoir un pote qui travaille en tant que RH, il m’a bien aidé avec certaines histoires. Thx Arnout !

Peut-on dire que tout se base sur des faits réels ?

Toute ressemblance avec des personnes existant ou ayant existé n’est pas que pure coïncidence. 😀

© TheSynne aux Éditions Bande à Part

Burocratie, c’est un univers de grosses têtes. Vous cadrez la majeure partie de vos gags sur le buste, à hauteur d’ordinateur et de bureau, pourquoi ?

Comme je l’ai dit, c’était une série destinée à Instagram à la base, à raison d’un gag ou deux par semaine. Je devais donc trouver une façon facile et rapide de produire des gags (écriture, dessin et mise en couleur) tout en ayant un style typique et reconnaissable.

Le style caricatural que vous vouliez insuffler à cette saga s’est vite mis en place ?

Oui ! C’est venu très facilement… naturellement même ! Je voulais surtout des personnages pas trop beaux et un peu ridicules, c’est plus drôle à dessiner!

© TheSynne aux Éditions Bande à Part

Mais, du coup, cela ne demande-t-il pas énormément de travail sur les visages, comme ce sont les seuls qui diversifient les personnages ?

Oui, je dois faire attention à ce que les différents personnages ne se ressemblent pas trop. Mais la difficulté se situe aussi au niveau du cadrage, qui est très limité, même si c’est par choix. Pas toujours évident pour les mises en situation…

Quelles ont été vos inspirations, graphiques et spirituelles, pour cet univers ?

À part l’univers du monde du travail, aucune, vraiment… J’ai commencé à écrire des gags sur cet univers assez naturellement, sans trop de réflexion, pour me marrer.

© TheSynne aux Éditions Bande à Part

Dans ce premier tome, on croise donc Peter, votre héros employé de bureau; Fletcher, des ressources humaines ; Archibald Strickland, le chef de sécurité ; Omar, un autre employé de bureau ; Néo (quelque chose à voir avec Matrix ?), l’irremplaçable informaticien ; Hans Sonof Junior, le PDG… Vous nous les présentez ? Qui sont-ils ?

Ce sont de simples personnages, plutôt typiques dans la vie d’une entreprise. L’idée de la série était que les gens puissent se reconnaître dans certaines situations ou se dire « Tiens, celui-là, il ressemble à Georges de la compta ! » On connaît tous un collègue qui nous fait penser à un des personnages de la série. On en est peut-être un soi-même, même si on n’aime pas se l’avouer. On peut tous être le Peter de quelqu’un…

© TheSynne aux Éditions Bande à Part

D’autres personnages pourraient venir agrandir le casting ? Des femmes par exemple ?

Spoiler !!!!!!! Oui ! Pour le premier tome, je ne voulais pas présenter trop de personnages à la fois. Je voulais des personnages vraiment ridicules pour donner le ton. J’ai plus de mal à rendre les femmes ridicules, même si certaines ne se défendent pas mal non plus… 😀 Mais pas d’inquiétude, elles arrivent !

Restait à trouver un éditeur pour ses variations comiques en open-space, vous qui travaillez dans la publicité, c’est facile de vendre un projet BD ?

Non, ce n’est pas simple. De nombreux facteurs entrent en jeu : la qualité du dossier, le projet, la ligne éditoriale… Est-ce que le projet a été vu ? Par la bonne personne ? Au bon moment ?

© TheSynne aux Éditions Bande à Part

Comment êtes-vous arrivé chez Bande à Part ?

Je ne connaissais pas l’éditeur BAP, c’est un influenceur Insta, BDlire, qui m’en a parlé. Et il a bien fait ! Bande à part a très vite réagi, je n’ai pas eu à chercher longtemps. Merci David pour ta confiance… et ton argent surtout ;-p

Je me suis laissé dire aussi que le graphisme de vos héros me faisait penser à des papertoy. Comme d’autres auteurs, comme Lapuss, vous me semblez aussi être un passionné de jouets. Vous les collectionnez ? Quels sont vos fétiches, et pourquoi ?

Ah oui ? Tiens, c’est marrant, je n’avais jamais fait le lien ! C’est vrai, il y a une ressemblance ! Comme Lapuss, je suis un enfant des années 80-90. Je regardais des dessins animés et des pubs de jouets toute la journée. Et, au final, pour pas mal de séries, le dessin animé était en réalité une énorme pub pour vendre des jouets… Tout ça me fascinait ! C’était une époque formidable pour un gamin ! L’arrivé des dessins animés, des mangas, les jouets, les micro-ordinateurs, les consoles…

Donc oui, je collectionne encore aujourd’hui certains jouets. La série Mask (de Kenner) par exemple. Les Tortues Ninja, Optimus Prime des Transformers, les Legos ou Playmobil de certaines licences, les consoles… Pour tout vous dire, je deviens fou dans un magasin de jouets rétro ! 

D’où vient cet amour du jouet, qui perdure même si vous avez grandi ?

Je pense qu’il y a une partie de moi qui reste nostalgique de cette époque que j’adorais. Les jouets étaient très bien pensés, à la fois créatifs et bien foutus ! Même les packagings me faisaient rêver ! C’était un moyen de m’évader un peu, de créer des histoires…

Vous naviguez dans l’univers du gag mais avez-vous des envies de récits longs ?

Pas vraiment, non. L’univers du gag court me convient parfaitement. En tout cas pour le moment.

© TheSynne aux Éditions Bande à Part

J’ai lu qu’il y a peu vous étiez devenu co-scénariste pour une célèbre série jeunesse ? Vous pouvez en lever le voile ?

Oui, bien sûr ! J’ai déjà travaillé sur deux tomes des « Blagues de Toto », de Thierry Coppée. Au départ, c’était censé être un one shot, juste pour filer un petit coup de main. Mais l’envie de refaire de la BD est rapidement revenue … Du coup, j’ai commencé Burocratie pour Insta.

Fan Art de Thierry Coppée

Quels sont vos autres projets ?

J’en ai plusieurs en tête, mais j’ai malheureusement trop peu de temps pour les réaliser… Je travaille dans la pub, je n’ai que mes soirées et mes week-ends pour me consacrer à la BD.

La plupart de mes projets actuels sont des projets jeunesse, j’aimerais notamment créer un conte pour enfants. Et bosser sur le 2e tome de Burocratie…

Nous le disions, vous êtes aussi actif dans le milieu de la publicité. C’est quoi une bonne pub ?

C’est une pub qui arrive à créer de nouveaux besoins chez le consommateur pour l’inciter à consommer davantage…  avant qu’il n’appuie sur Skip ads ! 😀

Faire de la BD vous donne-t-il des armes pour faire de la pub ? Et vice-versa ? Y a-t-il des recoupements entre ces deux activités différentes mais invoquant la puissance du visuel ?

Oui, sans aucun doute. Dans les deux cas, on part d’un processus créatif, l’écriture, comment raconter une histoire, faire passer un message pour une certaine cible, la direction artistique… Ça reste un bon exercice créatif complémentaire.

© TheSynne aux Éditions Bande à Part

Quels sont les types de pub dont vous raffolez ? On voit que dans Burocratie, tout est très hiérarchisé. C’est pareil dans la pub ? Peut-on néanmoins y faire preuve d’imagination ?

Je raffole des pubs humoristiques, décalées ou un peu rentre-dedans… Mais j’aime aussi beaucoup les pubs qui arrivent à éveiller des émotions chez le consommateur. Je suis un grand sensible 😉

Merci TheSynne et bon amusement dans cette sacrée entreprise. Pour ceux qui voudraient vous découvrir un peu plus, on peut vous trouver sur l’Instagram de Burocratie ainsi que sur votre site internet.

Série : Burocratie

Tome : 1

Scénario, dessin et couleurs : The Synne

Genre : Chronique sociale, Gag, Humour

Éditeur : Bande à Part

Nbre de pages : 72

Prix : 10€

Date de sortie : le 9/10/2020

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