Aurélie Cabrel a vaincu sa trouille des pirates et souffle dans les voiles de son attachante Zélie: « Une boîte molletonnée, dans laquelle rien ne peut nous arriver »

Les troubadours d’Astaffort se suivent et se ressemblent dans l’authenticité et la passion créatrice, dans l’amour du partage et des Zolies choses bien faites aussi. Alors que Francis Cabrel est sous le feu des projecteurs à l’aube revenant, un album délicieux et dont on avait bien besoin; Aurélie, elle, publie enfin un projet qui lui tenait à coeur: un livre-disque alliant chansons, textes et dessins. Avec son équipe bienveillante et fédératrice (Esthen Dehut, Olivier Daguerre et Bruno Garcia à l’écriture; Guylaine Lafleur aux illustrations; Nathalie Delattre, Moise Fussen, Bruno Garcia et Patrick Waleffe aux voix et chants; Baboo Music et Foo Manchu – Kif Music à la co-édition, entre beaucoup d’autres), nous voilà partis à l’abordage d’un univers riche et palpitant, alliant magie et le goût de l’aventure. Encore plus quand on est une fille. Interview avec Aurélie Cabrel. 

Bonjour Aurélie, je me suis laissé dire que ce super livre-album qui de jeter l’ancre chez nous était une aventure de longue haleine. C’est vrai ?

Oui, ça fait un moment que nous sommes entrés dans cette aventure. Il y a quatre ans, je commençais l’écriture de ce projet dédie au jeune public. Il y eut de grosses coupures pour que je puisse me consacrer à d’autres idées, j’ai laissé tomber Zélie deux-trois fois, sans jamais l’oublier. Ce fut une longue gestation, bien accompagnée. Nous sommes très heureux de la voir enfin disponible pour le public.

© Aurélie Cabrel/Guylaine Lafleur

Votre papa, Francis Cabrel, signe la préface de cet album, en plus de jouer quelques instruments sur le cd. Il dit être fier de vous voir prendre la relève. Il vous a raconté beaucoup d’histoires dans votre jeunesse ?

Comme tous les papas et les mamans, j’espère ! C’est un moment de tendresse partagée avec l’enfant. Je connais d’incroyables auteurs mais s’il n’y a pas un super-conteur pour les faire vivre, une partie du charme est enlevée. Raconter, ça génère énormément d’images. Une histoire, c’est une transmission. C’est très important dans notre vie de famille et j’ai l’impression que la boucle se boucle avec Zélie.

Des pirates, sur les écrans et maintenant en BD, notamment, il y en a beaucoup pour le moment, non ?

Ah, peut-être. En tout cas, ça ne m’a pas influencé. Nous avons tout écrit à quatre avec Olivier Daguerre, Bruno Garcia et Esthen Dehut. Je savais que je voulais parler à la jeunesse mais par contre j’ignorais dans quel univers. Mais la piraterie s’est vite invitée. Nous cherchions un monde qui plaise autant aux petites filles qu’aux petits garçons, mais aussi un monde qui puisse se décliner en tomes, chapitres. Parce que nous avons envie de plusieurs épisodes, d’aventures multipliées.

Or, il se trouve que l’univers pirate est vaste. Il y a de quoi séduire les petits garçons mais les petites filles ne sont pas en reste. Raison de plus pour leur proposer une héroïne. Nous avons intégré de la magie avec le perroquet géant Hashtag. Le plaisir, c’était le maître-mot, pour nous et les lecteurs.

En plus, les pirates, c’est un univers très sonore, non ?

C’est vrai que c’est très musical. On n’a pas besoin de grand-chose pour entendre un accordéon, des percussions, une ambiance joyeuse ou plus sombre lorsque la tempête ou l’attaque guette. Nous nous ouvrions le champ des possibles dans les sons que nous pouvions y mettre. Mais, il y avait aussi des valeurs. Le côté fraternel et la manière dont la piraterie était un monde pouvant faire écho à celui dans lequel on évolue.

© Aurélie Cabrel/Guylaine Lafleur

Vous avez été bercée au rythme des flots des aventures flibustières, dans votre jeunesse.

Ah non, quand j’étais petite, pas du tout. J’étais trouillarde, je n’aimais pas avoir trop peur, être trop aventurière. Je me contentais des Disney, des Tintin. Si c’était trop impressionnant, je devenais vite pétocharde.

Justement, comment place-t-on le curseur ?

La base, c’était donc la piraterie, le premier squelette. Nous y avons amené la douceur de notre héroïne, qui permettait de romancer. Hashtag, lui, apporte la magie. Zélie, ce n’est pas un livre historique, c’est une fiction, la parole à l’imaginaire. Les pirates, c’est haut en couleur, fort identitaire, avec des qualités et des défauts identifiables. Les pirates, ça correspond bien à un jeune public, jusqu’à onze ans, par exemple.

Et même plus, parce que les parents ne s’y embêtent pas.

Mais, c’est vrai que c’est très français de devoir définir des cases, des codes, des tranches d’âge pour mieux placer en rayons les oeuvres. Clairement, pour Zélie, nous ne voulions pas d’âge-arrêt. On voit des adolescents qui s’éclatent dans cet univers, qui dansent dessus. Ma fille de 5 ans et mon fils de deux ans réagissent différemment mais ont adopté Zélie. C’est une héroïne au caractère fort, capable d’entraîner tout le monde.

Mais comment élabore-t-on ça de manière sonore ?

Il faut garder en tête de faire perdurer le plaisir d’écoute. Il ne faut pas que ce soit redondant. Il faut penser aux parents qui pourraient devoir écouter 146 fois par semaine le même CD. Malgré eux, nos enfants furent le public test de cet album. Nous avons la culture joyeuse et conviviale dans la famille. Je pense qu’elle fait réagir, interagir. Et quand il y a des enfants autour, nous nous laissons guider.

© Aurélie Cabrel/Guylaine Lafleur

Alors, nous avons vu ce qui pouvait effrayer un peu dans l’histoire que nous composions. Le graphisme, les couleurs devaient rassurer. Il fallait que Zélie soit un univers conçu comme une boîte molletonnée, dans laquelle on s’installe bien et où rien ne peut nous arriver.

D’ailleurs, il n’y a pas vraiment de méchant, tout juste un personnage avide de renommée et de pouvoir.

Nous ne voulons pas de méchanceté à proprement parler dans ce premier tome. Bon, je ne dis pas que nous ne ferons pas appel à elle dans le chapitre 2 ou 3. J’espère que les lecteurs pourront grandir avec Zélie.

Mais c’est ma fille qui m’a guidée vers cette idée. Un jour, elle m’a dit: j’en ai marre, pourquoi il y a toujours des méchants ? Je lui ai répondu que s’il n’y avait pas de méchant il n’y avait pas de héros. C’est le yin et le yang. Mais je comprenais très bien cette question: quand on est enfant, on a tellement envie que tout se passe bien. Et dans notre monde qui part totalement à vau-l-eau, il m’était important de souffler le bien-être plutôt que la peur. Alors tout est bien qui finit bien, on rigole, on danse, tout va bien dans le meilleur des mondes.

© Aurélie Cabrel/Guylaine Lafleur

Au fond, écrire pour les enfants, n’est-ce pas s’offrir plein d’horizons différents ?

Quand on écrit pour les grands, des chansons par exemple, on revient à cette idée de case: il faut être dans l’urbain ou le pop, avoir un phrasé, des codes, un champ lexical. Avec le jeune public, il n’y a aucune limite… si ce n’est celle que j’ai mise au niveau de la grossièreté et de la vulgarité. J’avais envie de replacer un monde qui rend leur place aux enfants, loin des réseaux sociaux, de la téléréalité. Oui, c’est un conte qui aurait pu voir le jour il y a trente ans, pourquoi pas.

En fait, la seule barrière, ce sont celles de sa propre imagination. Tout est permis, tout est à inventer. Alors pourquoi pas un perroquet qui agit comme un GPS en se connectant aux étoiles ?

Et qui nous permet de parcourir tous les océans de la francophonie. On trouve au chevet de ce projet des Français, des Belges, des Québécois.

Il faut savoir tirer les bons enseignements de ce que la vie met sur votre chemin. Grâce à mon métier, j’ai pu visiter d’autres pays, rencontrer des artistes étrangers. La chance, aujourd’hui, c’est que le monde entier est à portée. Au milieu de ma campagne, avec une bonne connexion internet, je peux joindre n’importe qui. Nous sommes tous pas très très loin.

J’adorais les dessins de Guylaine Lafleur, le graphisme de Ronald. Puis, les Belges Nathalie Bellatre, Patrick Waleffe, Moïse Fussen sont venus chanter. C’était fabuleux, enrichissant.

Avec Guylaine Lafleur, vous signez donc les dessins colorés de cette aventure.

Oui, pour rendre vivante cette histoire, la seule chose dont nous ne disposions pas dans le son, c’était l’image. Dès le départ, nous voulions assortir ce CD d’un livre. Ainsi quand on écoute le CD, on peut tourner les pages, se créer comme un film. Bien sûr, il y a le sound design, l’illustration musicale ou sonore qui crée des interactions, induire les expressions des personnages. La musique permet de tout faire passer comme émotions. Il manque juste le dessin animé, en fait.

Nous avons tout construit en 3D. Pour que les enfants dans leur coin, quel que soit leur âge, puissent tourner les pages, regarder les images. Nous voulions un objet culturel multi-usage.

© Aurélie Cabrel/Guylaine Lafleur

Vous êtes musicienne sur ce CD mais on ne vous entend pas chanter. Vous n’aviez pas envie d’incarner Zélie ?

J’ai fait plein de choses: produit, dessiné, tout écrit avec mes comparses. Force est de constater que le talent de comédien fait beaucoup, et ce n’est pas mon métier, ce ne le sera jamais. Comédien, c’est un vrai métier. Pour réussir un projet, il faut connaître ses talents et ses faiblesses. Je ne crois pas en la personne qui fait tout elle-même. On peut même faire couler un projet si on ne laisse pas la place aux autres. C’est fascinant et porteur de faire confiance aux gens dont c’est le métier. Dans ce livre-album, tout était important. Si les voix sont mauvaises, qu’elles ne transmettent pas les bonnes intentions, le risque est grand que le lecteur-auditeur ne croie pas en cette histoire.

Mais je ne vous connaissais pas dessinatrice!

Disons que j’ai tellement travaillé sur le storyboard, placé l’univers dans son contexte. Je savais exactement à quoi devait ressembler chaque pièce du puzzle. Alors, mes dessins étaient des gribouillages caricaturaux. Guylaine y a mis son talent monumental pour donner vie à mes gribouillis. Je cosigne donc les illustrations parce que je les ai pensées jusqu’au bout.

Quand on écrit une histoire, on construit tout d’un personnage. On lui donne vie, on va plus loin que ce qu’il sera dans le texte final. Je connais leurs couleurs préférées, leurs passions, ce qu’ils aiment boire et manger, les dialectes qu’ils utilisent. C’est ce qui bâtit tout un caractère même si on ne se servira qu’à 5% de ces éléments. C’est hyper important pourtant d’avoir fait le travail à 100% pour vivre ces héros dans leur évolution. On écrit mieux quand on sait qui ils sont. L’aventure n’en est que plus naturelle. C’est magique.

Et vous ne prenez pas les enfants pour des gros bêtas. Et s’il faut aller chercher la définition d’un mot au dico, allons-y gaiement.

Nous avons tout fait pour que les enfants comprennent. Mais nous ne nous sommes pas privés d’un langage soutenu. Les enfants ne sont pas des imbéciles. Il faudrait beaucoup plus les écouter.

Comme je le disais, dans Zélie, tous les éléments sont importants. Encore plus quand on s’adresse à un jeune public. Il faut miser sur l’élocution, le rythme. Peut-être que de jeunes enfants ne comprendront pas totalement le sens profond, mais qu’ils comprennent quelque chose. La volonté était qu’ils ne soient pas complètement perdus.

J’ai publié deux albums en tant que chanteuse avant ça, pourtant j’ai l’impression que Zélie La Pirate est la chose la plus importante que j’aie réalisée artistiquement.

C’est un petit livre carré, 21cm/21cm, et pourtant il est rempli de tellement de choses. Des dizaines de valeurs qui me tiennent à coeur. Je ne lance la pierre à personne, j’en fais partie: nous vivons dans un monde qui va tellement vite, dont les embouteillages nous font arriver chez nous après 19h. On rentre, on donne un bain rapide, on mange rapidement. On a tellement tendance à sacrifier cette vie, cette dynamique parents-enfants, dans cette idée aussi que la numérisation de la vie a pris le dessus sur nos vies humaines. Alors, à un moment, il est bon de s’arrêter, de couper le téléphone, d’éteindre la télé. Et, surtout, de regarder les enfants ! C’est un apprentissage culturel.

Cela dit, si on continue comme on est partis, je ne sais pas à quelle place la Culture sera reléguée. Pourtant qu’est-ce qu’elle est importante. Elle a sa place, importante, pour combattre l’illettrisme, pour contribuer au développement moteur. Cette capacité de se cultiver, c’est elle qui fait que les enfants deviendront adultes, des beaux grands.

© Aurélie Cabrel/Guylaine Lafleur

On le voit donc sur la pochette/couverture, il est marqué « chapitre 1 ». Que nous réserve le deuxième ?

Je n’en dirai rien pour le moment. Mais nous sommes partis pour minimum trois chapitres. Nous allons nous laisser guider.

Bon, pour le moment, c’est compromis, mais un spectacle live pourrait-il voir le jour ,

Tout le monde nous en parle. J’ai tout de suite pensé à une incarnation scénique. C’est l’étape suivant si on nous en donne l’opportunité.

Cette époque est faste pour les Cabrel. Votre papa vient de sortir son nouvel album, À l’aube revenant. Vous y faites notamment les choeurs pour le premier single Te Ressembler, adressé à un grand-père que vous n’avez pas connu, je pense. Dans cette manière de créer aussi pour la jeunesse, vous lui ressembler aussi.

C’est vrai, je n’ai pas connu ce grand-père. Je l’ai perçu à travers ce que la pudeur de mon père en a laissé voir, dans les grandes lignes. Chez nous, il y a toujours une histoire de passation. Comme dans toute famille italienne, il y a cette conscience des gens qui ont migré, qui connaissent la valeur de la terre, de la passation génétique et patrimoniale.

Mon père a écrit cette chanson, alors qu’il était très pudique. J’y ai contribué dans les choeurs. Puis, Zélie est arrivée et c’est au tour de mon papa d’avoir écrit la préface. Il me lisait des histoires et désormais il écoute les miennes. Comme si les planètes s’étaient alignées à un moment où le monde est décadent.

Justement, comment vivez-vous ce confinement. 

Il faut s’accrocher, ça va passer. Il faut resserrer les liens, les rangs, familiaux, patriotiques, au niveau national. Mais surtout il faut que nous nous parlions, que nous nous écoutions. Respectons-nous surtout.

Parlons-nous, c’est d’ailleurs une autre chanson d’À l’aube revenant sur laquelle vous posez votre voix. Tout se recoupe, encore. Si on continue d’évoquer la jeunesse, avez-vous des lectures à conseiller ?

En ce moment, les Martine restent une valeur sûre. J’avais toute la collection quand j’étais petite. Sinon, j’ai un livre super, dans le genre « Cherche et Trouve », Où est Charlie. C’est un grand livre, on peut même s’asseoir dessus.

Les livres, pourtant, en France, ce n’est pas considéré comme un bien essentiel. 

Nous nous sommes très bouquins. Les bibliothèques de la maison en sont archi-remplies. Chaque fois que je reçois des amis, ils me disent: mais pourquoi n’en fais-tu pas don ? Mais si j’en donnais, j’aurais l’impression de donner une partie de moi. C’est tellement personnel, essentiel. Tant pis s’il y a des piles partout. Bon, à l’avenir, il faudra quand même réfléchir à ce problème.

Ainsi Zélie arrive au moment où tout ferme. L’album se trouve dans tous les rayons culturels, dans les grandes chaînes aussi, mais nous avons voulu privilégier les petites librairies. Ainsi, voilà notre livre-disque, comme tant d’autres bouquins, dans les rayons d’espaces culturels barricadés de scotch, comme une scène de crime. Ma colère est immaîtrisables quand je pense à tous ces gens qui essaient d’adoucir ce monde et sont rendus indisponibles, pas essentiels. C’est incompréhensible. Même en laissant entrer les clients deux par deux, il y avait tout de même moyen de laisser ouvert ces magasins.

Mais bon, Zélie attend qu’on la déscotche. Sinon, il y a le site internet créé de manière artisanale, avec nos petites mains. Celles-là même qui vous emballent l’album et vous l’envoie dans les 24h à 48h si vous le commander par cette voie.

Merci Aurélie. Et bon vent à Zélie, petite pirate qui semble avoir beaucoup d’aventures à vivre et une générosité assez contagieuse.

Titre : Zélie la pirate

Chapitre 1

Auteurs : Aurélie Cabrel, Esthen Dehut, Bruno Garcia, Olivier Daguerre

Illustrations : Aurélie Cabrel et Guylaine Lafleur

Voix : Nathalie Delattre, Moïse Fussen, Bruno Garcia, Patrick Waleffe

Nbre de pages : 48

Nbre de titres : 26

Production : Baboo Music

Édition : Baboo Music, Foo Manchu, Kif Music

Prix : 18,95€

Date de sortie : le 30/10/2020

Site Internet : www.zelielapirate.com

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