Scars d’Ellis et Burrows enfin publié en français: l’horreur dans le plus simple appareil et le vertige de ne plus savoir prendre de la hauteur

Traîné sur la mauvaise pente à la suite d’accusations de comportements indélicats et harceleurs envers la gent féminine, Warren Ellis risque, si cela est avéré, de voir sa carrière subir un solide coup de bambou malgré toutes les qualités narratives du bonhomme. Séparons le scénariste du prétendu animal pour nous intéresser à Scars, dernière parution de l’excellente équipe de Komics Initiative qui aime à porter quelques frenchies parmi les plus audacieux de leur génération tout en important des créations restées inédites en francophonie de quelques maestros du monde des comics. 

© Ellis/Burrows

Résumé de l’éditeur : « Nous avons là un homme apprenant à être un monstre ». John Cain est inspecteur à la criminelle depuis plusieurs années. Il fait équipe avec Pat Amersham. Le duo est habitué aux tueries et aux autres morts sordides. Pourtant, cette fois-ci, l’innommable se produit. Le meurtre d’une petite fille et l’état du cadavre secouent Cain. Comment peut-on infliger un tel traitement à un enfant ? Pour lui, il va devoir sombrer pour débusquer le monstre qui a commis ces atrocités… « C’était pas une affaire pour toi, c’est tout.»

Vous avez le coeur bien accroché ? Parce que quand la bande-annonce de ces 184 planches se met en route (ci-dessus), épileptique, les sensations fortes et ébranlantes ont vite fait de nous happer. Il s’appelle John Cain. À ne pas confondre avec McClane, le rigolo incarné sur les écrans par Bruce Willis. Aussi imprévisible, le personnage imaginé par Warren Ellis et Jacen Burrows est un tourmenté, du genre qui n’a pas peur de se montrer au lecteur en position de fragilité, la tête entre les mains, perdu dans un océan de solitude. Et, sur le terrain, John fait de moins en moins illusion, impulsif, aliéné à la douleur que réveille en lui la sombre affaire dont lui et son équipier ont hérité. La dernière avant le naufrage dans la folie totale ? Pourquoi y’a-t-il toujours des monstrueux dingues prêts à s’en prendre à des enfants ?

© Ellis/Burrows chez Komics Initiative

Sur une vision d’horreur initiale, une boîte dont les restes humains qu’elle contient vous sautent à la figure, instille immédiatement le cauchemar innommable en vous, Warren Ellis lie immédiatement la dimension policière à celle horrifique qui ont fait le succès de Seven et de Prisoners pour ne citer que ces deux exemples plus ou moins récents. Mais, ici, du moins dans son enquête, pas de retournements de situation: le suspect est vite trouvé, vite piégé. Comme John Cain. La vraie proie, c’est lui, de ses cauchemars, de son instinct, de son vécu, de ses croyances et de ce qu’il abhorre, du fait de ne pas être qu’un inspecteur de police mais d’être un humain avant tout. Pas blindé pour un sou, il est pris par ses vertiges de ne pas savoir prendre de la hauteur.

© Ellis/Burrows chez Avatar

Face à « un homme apprenant à être un monstre », John Cain ne doit-il pas en devenir un à son tour ? Tant l’indicible est insoutenable. Quitte à bastonner ses collègues, caillasser sa bagnole, prendre tous les risques au point de faire peut-être plus de victimes que celui qu’il prend en chasse.

© Ellis/Burrows chez Avatar

Variant les plans et les angles, Warren Ellis et Jacen Burrows nous mettent à 100%, durant tout le temps que dure ce calvaire, en présence de leur héros de plus en plus borderline. Aveuglé par ces convictions et par le sentiment de ne rien pouvoir réparer, annihilé. La perte d’un enfant est incommensurable, comment lutter contre la haine dévastatrice de ceux qui lui prennent la vie ? Dans la compa-ction, John Cain va au bout de son chemin de croix, pas sûr que ce soit le bon, mais c’en est un, un choix imposé par la situation et son état moral, ébranlé. Comme nous devant cette oeuvre en perte de repère et de couleurs (qui auraient rendu l’ensemble sans doute insoutenable), paru en 2004 mais qui n’a pas pris une ride. Toujours viscéral, frappant le coeur et les yeux. Il faut dire que Jacen Burrows a réussi la tâche délicate (sans doute encore plus que dans un film dans lequel les images passent, se chassent les unes après les autres) de mettre en images arrêtées cette horreur dans son plus simple appareil.

Couverture édition collector avec couverture de Laurent Lefeuvre

On ne s’arrête pas en si bon chemin du côté de Komics Initiative. Jouissant déjà d’un sérieux catalogue (les oeuvres de Laurent Lefeuvre, Les contes du givre de Josselin Billard mais aussi Dark Blue du même duo Ellis-Burrows, du Garth Ennis, du Ed Luce…), Komics Initiative vient de lancer sa campagne de financement pour Visions, une anthologie de trois récits inédits du grand et génial Alan Moore: Another Suburban Romance, pièce de théâtre devenue chansons et comics de Antony Johnston et Juan Jose Ryp; Light of Thy Countenance avec Felipe Massefera et Writing For Comics, essai sur la propre méthode de travail d’Alan Moore illustré par Jacen Burrows et Juan Jose Ryp. Un beau bébé de 180 pages minimum (plus la cagnotte monte plus les bonus croulent), en somme.

Titre : Scars

Récit complet

Scénario : Warren Ellis

Dessin : Jacen Burrows

Traduction : Michael Géreaume et Alain Delaplace

Noir et blanc

Genre : Horreur, Polar, Psychologique

Éditeur´VF : Komics Initiative

Éditeur VO : Avatar Press

Nbre de pages : 184

Prix : 17€

Date de sortie : le 11/09/2020

Extraits : 

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