San-Antonio prend la mer, Sanlaville en fait son affaire : « Le pouvoir du crayon est hallucinant »

Après Lyon, c’est en Bretagne que Michael Sanlaville poursuit un rêve de gosse qu’il n’aurait jamais pensé réaliser: prêter vie de papier et de dynamisme à un commissaire de police sans pareil : San-Antonio. Léché dans tous les sens du terme, avec de l’aventure houleuse, l’auteur nous fait embarquer, Dard-dare, avec une galerie de personnages qui crèvent les cases. En espérant que vous n’ayez pas le mal de mer, interview.

Une des illustrations pour les nouvelles couvertures des rééditions qui paraissent depuis 2019 chez Pocket © Sanlaville chez Pocket

Bonjour Michael, je me suis laissé dire que San-Antonio, il fait partie de votre vie depuis longtemps !

C’est vrai, je le lis depuis que je suis tout petit… enfin, on se comprend. Je me souviens des couvertures de Wolinski. J’avais l’impression de transgresser l’interdit, de lire quelque chose de défendu. Alors, je lisais ces aventures en cachette mais j’en avais toujours un dans mon cartable ou mon sac à dos. Je décryptais le vocabulaire argotique.

En fait, cet univers, je l’ai découvert à un âge où je n’aurais pas dû. Remarquez, mes parents s’en sont vite rendu compte et m’ont laissé faire, à demi-mot. Pourvu que ça me donne l’envie de lire. D’autant plus qu’il y avait des allusions à d’autres grands auteurs, des citations. Bien sûr, il y avait l’érotisme, le porno qui était tout sauf subtil sous la plume de Dard. Mais la poésie pouvait cohabiter.

© Michael Sanlaville chez Casterman

Le premier ?

Je crois que c’était San-Antonio au bal des Rombières. J’ai été marqué par le dessin de Wolinski et m’y suis immergé. Après quoi, j’ai cherché petit à petit d’autres romans de la série. Les couvertures m’attiraient. Puis, chaque histoire était plus rocambolesque, c’était l’escalade.

C’était intéressant de rebondir de l’un à l’autre. Bon, les 175 ne sont pas tous bons. Mais je garde une affection pour les premiers, qui racontent la naissance du personnage, avec Béru, Pinaud, les camarades. San-Antonio se montre vraiment comme un James Bond truculent, plus humain, sans gadgets mais avec des failles. Puis, il se laisse avoir, il est dans les jupes de sa mère.

Votre coup de coeur dans la série ?

La belle époque, ce sont les histoires parues dans les années 70 et 80. Après quoi, Dard se fait manger par le personnage, il décide donc de l’abîmer. Il en a tellement marre qu’il détruit son univers, l’étouffe de porno.

Comment ce projet de nouvelle adaptation en BD vous est-il arrivé entre les mains ?

Il arrive que l’éditeur vous propose des projets qui ne vous plaisent pas forcément. Lors d’un repas avec Benoit Mouchard, en guise de blague, je lui ai suggéré d’acheter les droits de San-Antonio, que ça me plairait de me réapproprier ce héros. Je n’aurais jamais pensé que Casterman avait déjà un interlocuteur chez Fleuve Noir avec les adaptations de Nestor Burma. Deux semaines plus tard, le contrat était prêt.

© Sanlaville chez Casterman

N’y avait-il pas déjà eu une série BD ?

En effet, avec Patrice Dard au scénario. Ces albums étaient des créations originales, dans un style très rétro, avec Franz et Henri Desclez au dessin. Une idée du studio Fleuve Noir de l’époque. Ici, nous avons fait d’autres choix.

Ici, c’est l’esprit moderne qui mène la danse.

Je dessine comme j’en ai toujours eu l’habitude, avec des références au cinéma, à l’action. Des aspirations manga aussi, j’aime le mouvement. San-Antonio, ce sont beaucoup de péripéties combinées à des choses plus délicates dans le texte, une langue truculente. Frédéric Dard est connu pour ses digressions sans fin. Si bien que si je devais amputer le texte pour en faire une BD, il fallait que le dessin en vaille la peine.

Et voilà le deuxième tome.

Oui. Le premier était timide, je trouve. Je n’avais pas pu faire l’économie de texte, c’était trop surchargé. Un peu comme ce que faisait la première série, écrasant complètement la BD et ne permettant pas à l’histoire d’exister en tant que BD, justement.

Dans ce deuxième tome, paradoxalement, j’ai fait la part belle au texte mais en l’harmonisant et en en sélectionnant les belles tournures, les phrases qui frappent. Certaines sont tellement belles que je les ai mises en avant dans l’image.

© Sanlaville chez Casterman

Avec des conditions ?

Non, sinon de me faire plaisir. J’avais carte blanche. Aucune correction n’a été faite. Je pouvais livrer mon ressenti personnel. San-Antonio me permettait de revenir à mon amour de jeunesse. Ça me tenait tellement à coeur de ne pas faire une adaptation froide. Mais il me fallait être fidèle. Alors, j’ai laissé libre cours à mon imagination. J’ai voulu que le décor soit plus moderne et resituer les personnages dans l’époque qui me fut chère : les années 90 quand j’étais encore enfant. Dans le premier, il n’y a ainsi pas de téléphone portable, il faut faire appel à des standardistes et à ces gros téléphones gris à cadran.

Je visais l’entre-deux: moderniser sans sortir les choses de leur contexte.

Recherches © Sanlaville

On croise ainsi des guests dans ce deuxième tome.

Oui, il y a Renaud, Brigitte Bardot. C’est mon petit jeu à moi, je suis fan de caricatures, comme celles qu’on voyait dans Lucky Luke, Astérix. J’ai aussi mis JK Simmons. Ce sont des clins d’oeil.

© Sanlaville chez Casterman

Mes caricatures sont bien aidées par Dard qui aimait s’entourer de caricaturistes. J’ai d’abord essayé de caricaturer mes professeurs. Aujourd’hui, la caricature, si c’est un exercice reposant, c’est plus marrant pour les débats qu’elle peut occasionner. Une caricature de Greta Thunberg met le feu aux réseaux. J’ai eu droit à beaucoup de remontrances. C’est fascinant comme un petit dessin sur un bout de papier peut faire autant bouger les foules. Le pouvoir du crayon est hallucinant.

Cette fois, c’est la belle Bretagne qui nous ouvre ses portes. C’était prémédité dès le début ?

Pas du tout. Je suis souvent allé en Bretagne mais je suis Lyonnais d’origine. Cela tombait sous le sens que je commence chez les Gones. Après quoi, j’avais envie d’entreprendre une sorte de Tour de France des régionalismes. La langue de Dard est tellement franchouillarde. Comme le Tour de Gaule d’Astérix, avec les clichés marrants.

© Sanlaville chez Pocket

La Bretagne vous permet en tout cas d’explorer l’eau.

C’est un régal. Quand on travaille sur l’eau, il s’agit de répéter des masses de couleurs, c’est bien plus agréable qu’un building ou une rue bondée même si je ne suis pas du genre à redessiner une ruelle exacte. La mer, c’est relaxant.

J’aime les passages qui bougent dans tous les sens. En plus, si les textes sont amusants. Je ne pense pas qu’il y ait une scène plus compliquée. Mais quand l’eau est partout et que les personnages, secoués, donnent l’impression de s’envoler, c’est bien plus facile. Après, des situations ont fait débat. Encore une fois, il importait de bien choisir les textes, qu’ils ne soient pas trop lourds et que l’action soit une récréation. Comme cette rencontre avec un paquebot, c’est une bagarre avec les Romains, c’est gratuit.

© Sanlaville

Finalement, le plus difficile, c’est peut-être l’entrée en matière et la conclusion.

Au fond, vous êtes un adepte des polars ?

Non, je n’en suis pas un grand lecteur. Par curiosité, j’ai bien lu un Nestor Burma ou un Maigret. C’est peut-être ma chance, arriver dans le registre sans en connaître les ficelles. Peut-être que ça me permet de me démarquer.

Avec beaucoup de couleurs, quand même.

Oui, là où le polar est référencé en noir et blanc. Ici, je n’ai pas cherché à savoir ce que je devais faire. Tout était tellement dans ma peau. Il était tout à fait logique que je procède comme vous pouvez le voir. Je n’ai pas eu à travailler l’univers, tout était construit dans ma tête et est venu naturellement.

© Sanlaville chez Casterman

Il y a des astérisques tout de même. À la première personne, étonnant.

Il faudrait des bas de pages plus grands. J’aimerais tellement en mettre plus. Mais ce processus de Dard permettait la mise en abîme, de mélanger les personnages à l’auteur.

Au fond, aviez-vous déjà dessiné San-Antonio?

Quand j’ai fini mon cursus à Emile Cohl, pour le cours de Lax, j’ai choisi d’illustrer un court passage d’un roman de Dard. Nous étions en 2001 ou 2002, mon dessin était beaucoup plus manga, dans le code, la trame. J’étais beaucoup plus immature, gamin.

© Sanlaville

Mais vous l’êtes resté, non ?

Oui, je m’amuse à fait la promotion du second tome dans le second degré, comme le faisait Dard dans des fausses préfaces. Il inventait des choses tordues. Ici, alors que l’album est sorti depuis quatre jours, je disais qu’il avait été primé dans le monde entier, en Inde, à New York, etc. Ça me permet de donner le ton… en dehors du bouquin.

Comme la couverture. Comment l’avez-vous créée ?

On revient à l’histoire du dynamisme et de l’énergie. Par la couverture, il faut donner envie tout en étant dans l’iconique. San-Antonio est ici sur la proue du bateau, il y a un tourbillon, une cascade, c’est le délire. Et, autour, gravite un tas de personnages hauts en couleurs. Il y a là quelque chose d’à la fois frivole et de coup-de-poing.

La frivolité, inséparable de San-Antonio.

Cette fois, j’ai mis le curseur plus haut que dans le tome précédent. Il ne s’agit pas d’un album qu’il faut vite ranger parmi les BD pornographiques – il y a des sacrés passages dans les romans de Dard – mais d’agir de manière subtile, pas trop explicite. C’est plus sexy que choquant, en fait, malgré l’aspect torride. Ce sont des scènes hyper-agréables à réaliser. Dard a beaucoup souffert d’être rangé parmi les romans de gare, il en est devenu grossier.

Et, on l’a déjà abordé, vous mettez en lumière une sacrée galerie de personnages.

Pour le deuxième épisode, c’était la condition: travailler la galerie de personnages. Dans le premier, en me frottant aux deux héros emblématiques, j’étais trop timide pour exploiter toute une galerie. Je devais être à l’aise avec les personnages principaux. Alors, cette fois, j’ai été plus loin.

© Sanlaville

Bien sûr, Achille le patron et César Pinaud, ce vieil inspecteur imbibé sont là. Puis, il y a Marie-Marie. Dans les romans, elle apparaît le plus souvent comme une fillette, à la Fifi Brindacier. Mais, cette fillette aurait été trop attendue dans la BD. Alors, j’en ai fait une adolescente. La manière dont je l’amène en dit beaucoup plus long sur San-Antonio. Je voulais avoir un vrai discours. Amuser la galerie mais aussi approfondir ce San-Antonio qui vit dans les jupes de sa mère et se rend compte que, cette fois, il est peut-être en train de tomber amoureux.

La suite ?

Je n’ai pas encore travaillé sur le troisième San-Antonio. J’ai un autre projet, un travail lourd, aussi grand. J’ai besoin de revenir à un découpage comme Last Man, je n’aime pas être cantonné. Je prépare donc un album érotique pour adultes et un manga pour enfants. Le confinement n’a pas changé grand-chose si ce n’est que mon album a été reporté d’un mois. J’ai eu de la chance. Avoir les enfants à la maison, ça m’a imposé de lever le pied. J’ai donc planché sur l’écriture plutôt que de me ruer sur un nouveau projet à dessiner.

San-Antonio a aussi été adapté au cinéma.

Je comprends bien la volonté du cinéma à adapter un personnage comme celui-là. Mais l’argent est roi et le producteur décide de tout, d’autant plus que les enjeux sont monstrueux. Alors qu’en BD, on peut tout dire, en étant seul à la réalisation. C’est une petite économie pour des résultats potentiels grands si le succès est au rendez-vous. Le dessin, c’est quelque chose d’extraordinaire qu’on peut réaliser en un temps limité. On caste qui l’on veut. La BD permet d’aller plus loin.

Vous, vous avez fait de l’animation, non ?

Pendant dix ans, j’ai oeuvré dans un studio d’animation à Paris. Je suis sorti des Gobelins. J’ai participé à Oggy et les cafards ainsi qu’aux Dalton et des séries pour enfants. Je pense avoir hérité d’un bagage. Peut-être que mes dessins bougent trop mais la lisibilité est pour moi évident et ne me pose pas de problème. Elle doit servir le propos.

Reste qu’il est intéressant d’apprendre à faire bien avec très peu de sous et de temps, trouver le moyen efficace de raconter la mer, le mouvement, par exemple.

Comment travaillez-vous ?

En tout numérique. Avec une palette et un vieux logiciel piraté. J’aime le minimalisme, je sais que des logiciels hors de prix permettent des miracles mais je trouve que cela manque parfois de consistance.

Pour Lastman, nous n’avons pas multiplié les outils. Un logiciel, quatre outils, notamment pour les ambiances, et cela convenait à toutes les situations que nous explorions. Nous recherchions l’efficacité.

Lastman, ça pourrait continuer ?

Mais ça va continuer. L’univers est posé, il ne sera jamais fini. Nous avons bouclé l’arc principal. La première saison animée est finie mais la deuxième est en écriture. Puis, il est question de spin-off. C’est un univers solide, référencé. Je n’aurai aucun souci à y revenir. Mais il faudra que ce soit habile.

Que lisez-vous en ce moment ?

Je relis, plutôt. Je me suis racheté une grosse série de mangas. Puis, je me fais l’intégrale de Manara. J’étais passé à côté. J’ai fait un pas vers lui.

Des BD’s, j’en ai lu par kilos. J’ai toujours craint le mimétisme. Je sais que je n’invente rien, nous sommes tous les enfants des grands dessinateurs que nous avons admirés. À l’heure actuelle, des BD’s sortent et sont tellement hallucinantes qu’elles font vite mode. Je m’en préserve, je ne voudrais pas tomber dans la répétition. Ce que fait Bastien a chaque fois, dans ses albums, c’est extrêmement réussi. Subtil et courageux car les thématiques qu’il aborde ne sont pas faciles.

Une BO pour ce deuxième San-Antonio.

Forcément, Renaud. Dès que le vent soufflera.

© Sanlaville chez Casterman

Tatatin !

Série : San-Antonio

Tome : 2 – Si ma tante en avait

D’après l’univers et le roman de Frédéric Dard paru en 1962 chez Fleuve

Scénario, dessin et couleurs: Michael Sanlaville

Genre: Action, Humour, Polar

Éditeur: Casterman

Nbre de pages: 96

Prix: 16€

Date de sortie: le 10/06/2020

Extraits : 

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