Yakari, le Livre de la Jungle sioux enfin au cinéma, protégé par Grand Aigle, et ça fait du bien

Yakari, six lettres qui vont tellement bien ensemble et font rêver, ouvrir une sorte de Livre de la Jungle amérindien, sioux. Cinquante ans après sa création par Derib et Job, le héros cher à l’enfance de beaucoup, multigénérationnel, ne semble pas s’essouffler. Avant de connaître son 41e album – sera-ce vraiment le tout dernier? – et après avoir connu des adaptations tous azimuts, Yakari débarque enfin sur grand écran, avec tout son univers, attachant et respecté. Une origin-story soft pour mieux parcourir tous les lieux attendus, jamais communs, qui ont fait le bonheur et la longévité de la série. À la barre, le fidèle Xavier Giacometti, aidé de Toby Genkel (spécialiste de l’animation en Allemagne), ne galvaude pas l’esprit de la série animalière et humaniste.

Avant ça, souvenir, retour en 1983 :

Puis, en 2005:

Et maintenant :

Hé oui, très tôt, le monde de l’écran (petit jusqu’à aujourd’hui) voulait animer les aventures du Sioux téméraire venu de Suisse. La bagatelle de 208 épisodes (les deux séries confondues) fut tout de même diffusés, ce qui fait de Yakari l’un des héros de la BD franco-belge qui eut la carrière la plus longue à la télé, loin derrière Titeuf, à un crin de cheval des Schtroumpfs (!) et loin devant Spirou et Lucky Luke (bon, sans compter la série Les Dalton, et qui lui a eu plus de chance sur grand écran). Pas mal pour un petit d’homme qui a aussi eu droit à son jeu vidéo, à des livres thématiques et même à une comédie musicale, entre autres.

Au cinéma, il aura fallu la témérité de Xavier Giacometti pour mener ce projet de longue haleine au bout, en salles. Xavier Giacometti avait déjà réalisé la seconde série, il y a quinze ans, c’est dire s’il s’est accroché. En 2020, sa Grande Aventure voit enfin le jour, pleine de promesses et dans une refonte totale du visuel. Derib ayant été mis à contribution autour de croquis, Xavier Giacometti ne s’est pas reposé sur ses lauriers et voulait changer d’air, sans reprendre le travail déjà accompli sur la série et peut-être un peu vieillot. La musique a également été repensée par Guillaume Poyet, pour être en adéquation avec les rites et rythmes indiens. Le pari est du plus bel effet.

Pour tout recommencer et tout de même faire la grande aventure, Xavier Giacometti, également adaptateur et dialoguiste, a puisé dans ses connaissances de la série pour présenter Yakari à ceux qui ne le connaîtraient pas sans pour autant lasser ceux dont il est l’ami de papier depuis si longtemps. On a tellement l’habitude de la redondance au gré des reboots des super-héros de l’Oncle Sam, que le parti pris est séduisant. Très vite les enjeux sont posés. Yakari, ce papoose, a le sourire des gens qu’on connaît et nous sont proches dès le premier instant. Adorable héros. Téméraire et ruant dans les brancards, toujours partant pour donner un coup de main, il s’est mis en tête de dompter une chimère: Petit Tonnerre, ce mustang légendaire et réputé insaisissable. Même si Yakari se montre courageux, ce qui lui vaut une plume de Grand Aigle, ce totem d’envergure, et le don de communiquer avec les animaux, convaincre Petit Tonnerre qu’à eux deux ils peuvent changer la face du monde amérindien, ça ne va pas être une mince affaire. Alors que les bisons foncent vers l’abri, que les temps changent et que la tempête proche oblige la tribu à lever le camp, Yakari s’enfonce au loin, à la poursuite de son graal, sauvage.

Une fois largué Oreille-Tombante, il y aura une petite baignade avec des castors, une frayeur avec des ours, une rencontre avec un hibou de mauvaises plumes et un bout de chemin avec un attachant lémurien venu voir à quoi ressemble l’hiver dans les montagnes, voilà le menu non-exhaustif de la balade, périlleuse n’allez pas croire, que nous propose Yakari alors qu’Arc-en-ciel et Graine-de-Bison auront tout le temps de s’inquiéter de ne pas revoir leur ami. Bon, il y aura aussi quelques corbeaux, forcément de mauvais augure, mais, globalement, ce (premier) contact avec le monde animal dans le plus simple appareil, sans barrière ni grille, est tendre et réconfortant. Les seuls vrais méchants dans son périple seront le décor, de la montagne aux orages très forts qui guettent ce petit monde, et quelques adolescents d’une tribu antagoniste. Alors que Yakari le prouve, il y a tant de bénéfices à retirer d’une collaboration saine et paisible avec la faune et la flore.

Pour mieux trancher, sans le renier, le rendu de la série animée dont il veillait à la destinée, Xavier Giacometti a choisi de faire se rencontrer deux techniques. La 2D des décors et la 3D (assez soft pour garder un côté très dessiné) des personnages et des animaux, rendus loquaces mais pas pour autant trop humains. Après un petit temps d’adaptation allant de pair avec un début un poil trop démonstratif, on se rend vite compte que ce mélange bien négocié était le bon pour donner du relief, de l’amplitude et de l’allure à ce film d’animation très prenant et bienveillant. Avec un vrai soin de l’action et la poésie dont l’image animée est capable. La chevauchée est haletante et la dynamique de ce Yakari qui ne tient pas en place servent au mieux ce film sans temps mort…

… mais un brin bruyant. Car oui, si Yakari fait bien d’entendre les voix de ses frères animaux, sans quoi son épopée aurait été très taiseuse, le bruit est omniprésent durant les 83 minutes que dure l’aventure : dans les essoufflements, les rires et ricanements parfois épuisants, dans les réactions « onomatopiales » des personnages… C’est sûr, les petits y goûteront à merveille mais les adultes, eux, se sentiront peut-être un peu laissé sur le carreau. Ce fut mon cas, j’aurais aimé que le silence contemplatif fasse son oeuvre, quelques secondes de temps en temps. Autre détail qui m’a parfois fait sortir de ce magnifique et dépaysant récit: le fondu au noir. Vous savez, ces écrans assombris qui sont idéaux pour insérer une coupure pub dans les épisodes de vos séries favorites. En version cinéma, Yakari est pourtant complètement assumé, on l’a dit, haut de gamme, mais pourquoi ces réminiscences télévisuelles viennent-elles perturber la fluidité de ce film ? Mystère, surtout que l’un ou l’autre fondu enchaîné aurait fait merveille.

Bon, je pinaille mais cette grande aventure, c’est ce qu’annonce l’affiche, en est vraiment une, une belle, porteuse et émouvante, évitant les clichés et apportant un regard neuf sur une série toujours aussi moderne. Certaines scènes, rappelant les cinématiques de certains jeux vidéo sont grandioses, le traitement des ombres et du vent qui souffle sensitif. Puis, il y a cet esprit BD et 2D à l’heure où on a parfois l’impression que tout doit se faire en 3D, Yakari offre une bouffée d’oxygène d’authenticité. On sent ici la chaleur  du crayon, qu’il y a de l’humain, du vivant. Quel bel hommage, quelle audacieuse prolongation du travail sur papier de Derib et Job. Adressée aux tout-petits et aux petits, cette adaptation se veut surtout tout public et universelle. On sent ici la passion pour une oeuvre qui aura occupé une grande partie de la vie de son réalisateur. Xavier Giacometti livre un film intemporel mais idéal pour renouer avec les grands espaces, encore plus après la période que nous venons de traverser.

Un dessin de Xavier Giacometti lui-même.

La suite directe, ce sera un nouvel album (le dernier? la rumeur persiste depuis quelques tomes sans jamais se révéler exacte, tant mieux) de la série BD avec ni plus ni moins que Xavier Giacometti au scénario pour donner matière à dessiner à Derib. Ce quarante-et-unième tome s’intitule Le fils de l’aigle, comme un épisode de la série télé la plus récente. Alors en sera-ce l’adaptation stricte, passant de l’écran aux pages une fois n’est pas coutume, ou une remouture de cette histoire? Réponse dès le 2 octobre.

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Yakari, la grande aventure

De Xavier Giacometti et Toby Genkel

D’après la série BD de Derib et Job

Avec les voix de Aloïs Agaësse-Mahieu, Arielle Vaubien, Hannah Vaubien

Animation, Aventure, Jeunesse

France/Allemagne/Belgique

Sorti le 12/08/2020

 

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