Espé et David Ratte racontent des histoires de famille mouvementées pour insuffler la vie malgré les drames

Des petits ou des grands, les parents ont besoin des enfants, autant que ceux-ci ont besoin d’eux. Même si les courants de la vie, son hasard aussi, font que les liens sont parfois soumis à rude épreuve. La preuve avec deux albums parus récemment aux Éditions Grand Angle, qui aiment décidément beaucoup les albums familiaux qui font sens. Le col de Py d’Espé et Ma fille mon enfant de David Ratte.

Le col de Py

© Espé/Battistutta chez Grand Angle

« Certaines histoires s’inventent, d’autres se racontent… » Dans le circuit du Neuvième Art depuis plus de vingt ans, jamais, sans doute, Espé n’avait planché sur un récit aussi personnel, intime, que l’est l’histoire du Col de Py.  S’il a mis le temps à réaliser cet album sur son fils, atteint d’une malformation cardiaque à la naissance, c’est sans doute pour laisser les souvenirs nuancer le qui-vive permanent que génère cette situation en équilibre fragile. L’expérience, elle, est intacte, et la manière qu’a Espé de retracer cette tranche de vie douloureuse mais vivante, tant qu’il y a de l’espoir. Magnifique.

© Espé/Battistutta chez Grand Angle

Résumé de l’éditeur : Camille et Bastien attendent leur deuxième enfant. Un moment de joie. Mais le bonheur est de courte durée. À la naissance de Louis, le diagnostic tombe. Louis est atteint de graves malformations cardiaques. Vu son âge, l’important est de gagner du temps avant une intervention qui peut s’avérer fatale… Durant ces mois de tension et d’incompréhension, les parents trouvent du réconfort du père de Camille, qui vient les aider malgré le cancer qui le ronge petit à petit… Ces longs moments d’attente vont se transformer en mois d’échanges, de jeux, de tendresse, d’émotion et d’amour entre Louis et Pablo, qui resteront à jamais gravés dans leur vie.

© Espé/Battistutta chez Grand Angle

Dans les maternités, on ne peut qu’imaginer le bonheur bruyant que font les nourrissons. Si ça crie,c’est que ça vit. Ce jour de mai 2007, Louis arrive, il est beau, il est chaud. Maman et papa sont prêts pour la vie à quatre. Il y a des doudous, des tétines et des sourires ravis qu’une mauvaise nouvelle va faire exploser aussi vite. En apparence sain, Louis est atteint d’une grave malformation cardiaque qu’il va falloir surveiller sérieusement avant d’envisager un traitement et, sans nul doute, une périlleuse intervention, pas tout à fait safe. Le monde s’écroule, la bulle familiale se crashe. Personne n’est préparé à ça.

© Espé/Battistutta chez Grand Angle

On ne naît pas papa, on le devient. Et c’est peut-être encore plus le cas dans pareille circonstances qui demandent de redoubler de prudence pour avancer à tâtons. Si les mines sont graves, avec sa petite famille qui se sert bien fort dans ces cases, Espé investit de chaleur humaine son dessin, leur destin, pour ne pas faire de cette oeuvre un crève-coeur. S’il y a des phases bouleversantes, il y a aussi de grands moments généreux et rigolards, bien aidé par ce grand-père qu’on aurait bien voulu connaître et est exemplaire, pour ne pas toujours céder à la panique.

© Espé/Battistutta chez Grand Angle

Entre les salles d’hôpitaux, il y a aussi de la place pour les évasions, les promenades. Dans ce périple fait de réconforts et de douleurs, Espé nous fait dire qu’il a bien fait de coucher sur papier cette histoire pour mieux la faire déborder de vie et d’espoir. C’est grand, c’est beau et ça finit bien et mal à la fois. Ce n’est pas toujours le cas, alors profitons de ce superbe témoignage et, surtout, ne nous plaignons pas de broutilles.

Ma fille, mon enfant

Quelques mots de Serge Reggiani… C’est fou ce qu’indépendamment de la signification que donnent les chanteurs à leurs chansons, celles-ci peuvent faire échos différemment dans l’esprit des vivants qui les écoutent. Pas rompu à l’exercice des one-shot, David Ratte livre une histoire qui se tient, entre ressorts comiques et autres dramatiques, sur des traits plus que jamais réalistes, pour varier plaisirs et déplaisirs autour d’un sujet qu’il a à coeur: l’intégration et la tolérance.

© Ratte/Ratte chez Grand Angle

Résumé de l’éditeur : Le jour où Chloé annonce à sa mère que son petit copain s’appelle Abdelaziz, la nouvelle passe mal. Car, bien qu’elle s’en défende, Catherine est raciste. Et que personne ne se berce d’illusions ! Elle désapprouve cette relation et ne se prive pas de le faire savoir. Les relations entre la mère et la fille se tendent, se détériorent, s’amenuisent, puis disparaissent. Quand un évènement tragique frappe Abdelaziz, Catherine veut soutenir sa fille. Mais le lien est rompu.

© Ratte/Ratte chez Grand Angle

« Je ne suis pas raciste mais… » On la connaît la ritournelle. Dans le cas de Catherine, les contre-exemples sont difficilement dénichés. Catherine est raciste… point. Et la voisine qui ne cesse de l’épier doit avoir un sacré dossier sur cette énergumène qui accumule les clopes dans le cendrier et de clamer pour que tout le monde l’entende sa vérité, la seule, l’unique. Vous savez, chez ces gens-là…

© Ratte/Ratte chez Grand Angle

Chez ces gens-là, ou plutôt chez cette mère-là (car le père est bien sous tous les rapports), la vaisselle casse quand la fille unique lui annonce qu’elle a un copain. Il s’appelle Abdellaziz et il est arabe. « Tu n’as pas trouvé autre chose comme petit ami ? » Une relation nait, l’autre s’étiole. Catherine est intraitable et, lors de la rencontre avec les beaux-parents, elle n’essaie même pas de faire bonne figure. Pourtant, des « Arabes », elle a été amenée à en fréquenter sans jamais tiquer. Parce que « ce n’est pas pareil ». Creuse encore, tu as dépassé le fond. Dans le round d’observation, d’interrogatoire même, Catherine trouve pourtant toujours de quoi incriminer son gendre qui a pourtant tout pour plaire. Mais quand on est aveuglé par une haine qu’on crée pour soi, que voulez-vous.

Et quand l’irréparable se produit, la distanciation entre la mère et la fille se durcit, jusqu’au point de non-retour ?

© Ratte/Ratte chez Grand Angle

Témoignant de la tolérance mais aussi de la bêtise la plus hargneuse sans laquelle notre Monde tournerait bien plus rond, David Ratte réussit un bien bel album sous le soleil et dans le joli paysage d’un village charmant. Rythmant les passations et joutes verbales par des pleines pages qui respirent la quiétude, l’auteur ne va pas par quatre chemins pour isoler, non pas, Chloé, mais Catherine. Car cet « intrus » va irrémédiablement marquer la vie, le comportement et la colère permanente de cette femme qui a un problème avec le monde entier, finalement. Ou serait-ce elle-même ?

© Ratte/Ratte chez Grand Angle

Sans sombrer dans le déjà-vu ou le cliché éculé, David Ratte signe une tranche de vie libre comme l’air, ébranlée par les prises de bec mais devant avancer. Et tant pis si certains restent sur le quai. Dans la générosité des cultures qui entremêlent pour faire la richesse humaine, plutôt que dans leur opposition, l’auteur complet (ici, aidé aux couleurs par son fils) signe un album pas facile et pourtant irrésistible, avec du drame et de l’humour, de la vie surtout, là encore.

© Ratte/Ratte chez Grand Angle

Titre : Le col de Py

Récit complet

Scénario, dessin et couleurs : Espé

Genre : Autobiographie, Drame

Éditeur : Grand Angle

Nbre de pages : 104

Prix : 17,90€

Date de sortie : le 03/06/2020

Titre : Ma fille, mon enfant

Récit complet

Scénario et dessin : David Ratte

Couleurs : David et Mattéo Ratte

Genre : Comédie dramatique

Éditeur : Grand Angle

Nbre de pages : 96

Prix : 18,90€

Date de sortie : le 29/01/2020

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