Isabelle Dethan, d’un empire, égyptien, à l’autre, babylonien : « Soit, je me calque sur la réalité historique et vérifiée, soit, j’utilise les clichés à mon avantage »

Pendant longtemps, Égypte et Babylone sont restées des ennemis intimes, rivalisant de forces et de fastes. Au point de marquer les esprits, même des siècles plus tard. Dans un climat où tous les petits avantages sont bons à prendre, Isabelle Dethan nous entraîne entre les deux royaumes, de mythes en mythes et de croyances en superstitions. Avec leurs lots, aussi, il faut bien le dire, de dogmes incontournables. Comme le mariage forcé auquel une princesse va tenter d’échapper, avec son amoureux, pour mieux se jeter dans les bras de l’adversaire. Interview lors de la dernière Foire du Livre de Bruxelles.

© Dethan chez Dargaud

Bonjour Isabelle, après, entre autres, vos longues séries égyptiennes, vous nous revenez avec un diptyque entre Égypte et Babylone, pas plus ?

En effet, il y aura bel et bien une fin, c’est étudié comme un diptyque. Depuis quelques années, l’éditeur invite les auteurs à penser plus court, il y a des contraintes économiques derrière ce choix. On n’arrive plus à voir sur du long terme.

© Dethan chez Dargaud

Pourquoi pas un one-shot alors ?

Un one-shot aurait fait cent pages. Deux tomes, ça me permettait d’en faire 108, deux fois 54. Huit pages supplémentaires, c’est loin d’être négligeable, ça m’a permis de placer quelques grandes cases de décors, où rien ne se passe mais qui font entrer le lecteur dans l’histoire. Sur la page 15, j’ai ainsi reproduit, en transparence, une carte du ciel. Personne ne la verra, sauf moi et les astronomes qui liront cette BD.

© Dethan chez Dargaud

C’est la première fois que je vous rencontre, reprenons depuis le début: d’où vient cette fascination pour l’Égypte ?

L’Égypte antique, c’est 3000 ans d’histoire, je ne sais pas si ça me fascine mais, en tout cas, ça m’intrigue. Je ne suis pas tombée en admiration devant la Grande Pyramide mais j’aime l’antiquité en général. Mais là où les femmes avaient un rôle mineur à Rome, en Égypte, je pouvais sans souci imaginer un polar dont l’intrigue serait menée par une enquêtrice. Cette civilisation donnait plus de droits aux femmes.

© Dethan chez Dargaud

Pourtant, votre mémoire, c’était bien sur la littérature médiévale que vous l’avez basé.

C’est plus compliqué que ça. J’avais voulu y étudier la matière qui avait servi de support à un roman du XIIIe siècle racontant l’histoire d’Alexandre le Grand… en Égypte. C’était rigolo comme livre puisqu’il avait été écrit par un moine qui n’avait jamais mis les pieds dans le pays des pharaons. Cela donnait un condensé de clichés égyptiens remaniés avec des légendes de dragons et de fées Morgane. Bref, c’était très exotique.

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Venons-en au Roi de paille, vous vous intéressez vous aussi à une légende, à moins qu’elle soit véridique ? Toujours est-il que vous partez du principe que pour retrouver les grâces des dieux, le roi de Babylone était sacrifié… ou plutôt un sosie. Un roi de paille.

C’est un rituel qui existait, effectivement. J’en ai retrouvé la trace dans des livres d’Histoire qui racontait comment des individus pouvaient servir de boucs émissaires. Ainsi mettait-on sur une seule tête tous les malheurs du monde avant de les évacuer par le sacrifice.

© Dethan chez Dargaud

Ça va tomber sur Sennedjem qui fuit l’Égypte mais va se faire capturer. Comme Neith, sa demi-soeur, fille de pharaon. Elle va tenter de le sauver du sacrifice qui l’attend.

C’est un peu passif dans un premier temps, il faut que Neith prenne des contacts, sache à qui elle peut faire confiance dans ce monde qui lui est inconnu et dans lequel elle a une marge de manoeuvre réduite. Puis, elle va être aidée. Pharaon n’est pas un idiot, il va envoyer un espion.

© Dethan chez Dargaud

Au fil des démarches de votre héroïne, on découvre, outre les fastes babyloniens, le sort réservé aux Égyptiens prisonniers. Les plus vieux s’y sont accommodés et ont même des privilèges.

Oui, c’est curieux de voir comment, au sein du palais du roi babylonien, des conventions sociales régissent les comportements. Au fil des guerres qui ont opposé les deux civilisations, des Égyptiens furent faits prisonniers. Notamment lors de la prise de Jérusalem. Les Babyloniens ont ainsi récupéré une partie de la population égyptienne qui y vivait. Min, le chef des esclaves égyptiens qui apparaît dans cet album, était tout jeune à cette époque. Au fil de sa vie captive dans les murs du palais, il a pourtant acquis des privilèges, est monté petit à petit. Résolument, la vie n’était pas plus mauvaise qu’ailleurs dans ces conditions.

© Dethan chez Dargaud

Cette scène avec les esclaves témoigne de toute la grandiloquence du palais, de ses pièces.

L’époque que nous visitons n’est pas la plus tardive, on trouve ainsi de grandes colonnades, de grandes salles émaillées; assez mastoc finalement, peu colorées. Là où les Égyptiens privilégiaient les fleurs, des tons ocre, jaunes ou orangés, des petites touches de couleurs vives.

Pour ce qui est de la hauteur du palais, on le sait, tous les cinquante ans, Babylone était rasée et reconstruite, à peu de chose près. Les strates témoignent des époques auxquelles ont eu lieu les travaux. Dans cette ville de 1000 ans, on trouve donc les caves de l’ancien palais. Il y a quelques années de cela, j’ai visité le palais de Dioclétien à Split, dont les caves sont, elles, intactes. Je m’en suis inspirée.

© Dethan chez Dargaud

Le voyage commence d’ailleurs là, dans les couleurs.

Oui, je voulais marquer l’identité de chaque monde. Pour ce faire, on ne sort pas de certains clichés, on a en tête des décors emblématiques. Dans mon cas, Babylone, c’était avant tout la Porte d’Ishtar, des notes bleutées donc.

Pour les décors, j’ai en plus investi ma fascination pour les aquarellistes. David Roberts en tête, ce peintre écossais qui a voyagé au Moyen-Orient et en a ramené des lithographies incroyables sur la vie là-bas et les monuments tels qu’ils se présentaient au XIXe siècle. J’ai cultivé cet aspect à la fois flou et rentre-dedans.

© Dethan chez Dargaud

Tout en détachant les personnages de leurs milieux de vie ou d’action.

Tout à fait, j’ai cherché à distinguer l’avant-plan et l’arrière-plan, en jouant avec les aquarelles ou le crayon, les pastels. Je voulais amener de la profondeur comme je l’aime et une sorte de signature.

Dans les premières pages, vous nous faites découvrir Saïs. Nous l’avons cherchée sur une carte, difficile de trouver cette ville.

Nous sommes en 562 avant Jésus-Christ dans l’histoire que je raconte. L’empire égyptien est fort. Mais c’est vrai qu’aujourd’hui, il reste de Saïs trois cailloux. Le reste de la ville est sous des champs. Ce n’est plus la grande ville d’antan.

© Dethan chez Dargaud

Par contre, Babylone…

Ça, ça marque l’imaginaire, la tour de Babel, la porte d’Ishtar, le règne de Nabuchodonosor… Cette histoire, il m’a fallu deux ans pour la concrétiser. Cela commence par une idée, jamais par blocs. J’ai un carnet dans lequel, page après page, je consigne les idées.

Comment reconstitue-t-on tout cela ?

C’est une question de curseur à placer entre ce qu’on sait et ce qu’on ignore. J’enquête sur des sources plus anciennes ou plus récentes. Mais il reste des inconnues. Je ne suis pas parvenue à savoir combien d’enfants avait eu Nabuchodonosor. Dans mon récit, je me suis arrêté à quatre, deux garçons et deux filles. Certaines choses restent au conditionnel et sont le reflet des connaissances actuelles. D’un point de vue archéologique, si on a retrouvé des traces de la fameuse Tour de Babel, mais rien en ce qui concerne les jardins suspendus. Si ça tombe, on les a situés à Babylone alors qu’ils étaient à Ninive. Ce serait génial qu’on en retrouve des restes, un jour, mais en même temps ça m’embêtera s’ils ne sont pas là où je les situe !

© Dethan chez Dargaud

Quant aux costumes visibles dans l’album, je ne pense pas qu’ils soient précisément du siècle dans lequel se trame mon histoire, disons que c’est le même millénaire. Iconographiquement parlant, c’est difficile d’être plus précis, j’ai fait ce que j’ai pu.

Cela dit, ils sont pas mal dévêtus.

Et oui, il faisait très chaud ! Pour revenir à la reconstitution, j’ai toujours été fascinée par les chantiers de fouille. En France, je me suis ainsi retrouvée sur le site d’une ville gallo-romaine, à Vaison-la-Romaine. J’adore, sur base des ruines, imaginer à quoi cet endroit pouvait ressembler fini, comment cela s’est fait.

Et les clichés, qu’en fait-on, on les évite ?

Il y a de grandes discussions entre les Égyptologues sur ce qu’on connaît de cette civilisation. Ce qu’on en connaît, c’est surtout ce qui a été retrouvé dans les tombeaux. On a associé le blanc à la pureté et habillé de cette couleur les Égyptiens dans la vie de tous les jours. Alors qu’ils auraient très bien pu porter des vêtements beaucoup plus colorés.

© Dethan chez Dargaud

Pour ce qui est de mon imagination, soit je me calque pile sur la réalité historique et vérifiée, soit, pour le reste, j’utilise les clichés à mon avantage, pour emporter l’adhésion. Parce que je ne peux pas aller à contre-courant des décennies d’oeuvres sur l’Égypte, les lecteurs ont besoin de repères. Cela dit, quand j’utilise des clichés, je m’en sers pour combattre d’autres clichés et idées reçues. Par exemple, ce ne sont pas des esclaves qui ont construit la Grande Pyramide.

En réalité, on a souvent appréhendé l’Égypte à travers le prisme de la Bible. En matière de harem, c’était un phénomène extraordinaire en Égypte. Seulement, au XIXe siècle quand des scientifiques ont découvert que les sultans possédaient des harems, ils ont imaginé que Pharaon faisait pareil. Alors, effectivement, le pharaon avait plusieurs femmes mais il lui fallait une grande épouse royale, cela participait à l’équilibre des forces religieuses. Quant aux concubines, elles n’étaient pas enfermées ni gardées par un eunuque. Elles pouvaient recevoir leur famille et devenaient souvent des femmes d’affaires, dotées d’un domaine. Même quand elles n’avaient eu une aventure avec le pharaon que durant six mois ou moins. Bref, pour elles, c’était la vie de propriétaires terriennes qui les attendaient. Par contre, qu’on ne les y prenne pas à tromper Pharaon !

© Dethan chez Dargaud

Et la couverture de votre album, comment a-t-elle été créée ?

L’idée est venue tout de suite. Après quoi, il y a eu différents essais, devait-on prendre la vue de haut, ou de profil. Au moment où j’ai dessiné le regard de Neith, j’ai su que je tenais quelque chose. Ça la faisait sortir de sa chrysalide de gentille princesse.

La question du décor s’est ensuite posée. Au début, j’avais imaginé un plan rapproché du visage. Les commerciaux de Dargaud voulaient une mention plus explicite de l’Égypte. J’ai donc intégré mon personnage dans un palais. Il ne fallait pas que le décor mange le visage.

Pour ce qui est deuxième et dernier tome, vous prenez le contre-champ de cette couverture, non plus dans un palais égyptien mais dans un palais babylonien. Que racontera cette conclusion ?

J’aimerais encore changer l’un ou l’autre détail à la fin. Je me suis arrachée. J’en suis à la page 36 sur 54 (NDLR. ceci début mars lors de notre interview), encore 18. Je peux dire qu’il y aura des surprises et tout le monde ne s’en sortira pas bien. Dans ce second tome, les personnages vont se structurer.

L’antiquité est très superstitieuse, il y aura donc des répercussions de la malédiction.

Dans ce monde dans lequel les personnages ont l’impression d’être soumis à leur destin, la fin de cette aventure permettra à ceux qui sont encore de ce monde de gagner une place, un statut.

© Dethan

La suite alors ?

Un one-shot. Je travaille sur le scénario d’un copain, Antoine Ozanam. Je ne fais que le découpage et le dessin et, mine de rien, quel gain de temps. Cette fois, je sors de ma zone de confort puisque nous abordons une histoire se déroulant au XIXe siècle à Paris. Il y a une partie de documentation et je teste des choses différentes, notamment au niveau de l’encrage.

© Ozanam/Dethan

Pour Dargaud, j’ai également imaginé une histoire avec, une nouvelle fois, un personnage féminin, ma marque de fabrique.

Pourquoi y’a-t-il tant de BD en Égypte ?

Vous trouvez ? Moi, je trouve qu’il y en a eu peu. Papyrus, Les héritiers du soleil, quelques autres. Par contre, c’est vrai que l’Égypte est souvent un morceau d’intrigue, dans les Alix, Napoléon. Mais le pays des pharaons reste finalement méconnu par rapport à la Grèce ou la Rome Antique. J’en suis la première étonnée, je ne comprends pas le pourquoi du comment.

Merci beaucoup Isabelle pour ce partage de passion dans l’antiquité de tous les possibles.  

Série : Le roi de paille

Tome : 1/2 – La fille de pharaon

Scénario, dessin et couleurs : Isabelle Dethan

Genre : Drame, Histoire

Éditeur : Dargaud

Nbre de pages : 56

Prix : 14,50 €

Date de sortie : le 24/01/2020

Extraits : 

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