Mal tournée, pour un porno, c’est plutôt bien tourné. Au coeur de la collection Porn’Pop, Clotilde Bruneau, Isa Python et Scarlett Smulkowski en font voir de toutes les couleurs et toutes les moiteurs en tirant leur héroïne dans les affres (et les bonheurs aussi) d’une imagination infiniment lubrique et débordante. Daphné, elle, ne voit pas des nains partout mais plutôt des géants, bien membrés. Dégagé de la perversion et du voyeurisme, de la violence même, des images diffusées sous code secret et à pas d’heure, le trio d’auteures est gagnant et pertinent. Interview avec Isa, la dessinatrice, lors de la Foire du Livre de Bruxelles.

Bonjour Isa, vous nous revenez avec un projet complètement décomplexé.
Oui, Mal Tournée, un album réalisé avec Clotilde Bruneau avec qui j’avais déjà travaillé sur d’autres albums (NDLR. Le Petit Prince). Nous avions sympathisé et nous sommes repartis sur ce projet.

Le genre d’album dont certains diront qu’il ne faut pas le mettre dans toutes les mains. C’est du porno ?
C’est la question: est-ce une BD porno ? Oui, sans aucun doute. Mais pas au sens pornographique comme on l’entend. Avec Clotilde, nous voulions nous dégager du malsain, du triste, de cet aspect guerrier et violent. De la nudité, même. C’étaient mes conditions. Et Scarlett, la coloriste, avait les mêmes revendications.

Et ce qu’elle a fait, qu’est-ce que c’est beau ! Mais, c’est triste, Scarlett n’est pas à mes côtés pour les interviews, les dédicaces. Les coloristes ne sont jamais invités. Nous pourrions faire du bon boulot à deux.

Quelle est la genèse de ce projet ?
Le directeur de collection est venu nous trouver et nous proposer ce projet. Clotilde en a tiré un scénario irrésistible, très libre, ce qui m’a plu et m’a entraînée dans une réelle récréation. La représentation qu’on se fait du porno revient souvent à imaginer des femmes qui ont peu besoin de leurs vêtements. C’est la grande tendance dans cette industrie. Sauf qu’ici, dans Mal Tournée, il n’y a aucune raison que ça arrive à Daphné, notre héroïne. Sauf qu’un jour, un lendemain de veille, le sexe déboule gratuitement dans sa vie.


Car tout devient sujet à interprétation, forcément libidineuse.
C’est un conte de fée avec du poil. Les contes de fée, ça s’adresse aussi aux parents. Il y a dans Mal Tournée!, un côté initiatique, imaginant combien la vie peut être cruelle et qu’il faut parfois accepter l’échec.

Quelqu’un a lu ces pages avant parution ?
Mon mari les a vues et il voulait les garder rien que pour lui ! Bon, il a quand même attendu que j’aie fini, il n’aime pas lire petit à petit. Il a donc lu l’album, une fois le dessin terminé, et ça lui a beaucoup plu. Notamment, pour ce côté libre dont je parlais.

Aussi dans la manière de créer ?
Un scénario, à la base, c’est un nombre de cases prédéfini. Cette fois, sans cadre fermé, je me suis amusé à faire autrement, le processus était souple et spontané. Avec le feu vert de Clotilde, j’ai fait les choses à ma façon.

La collection dans laquelle s’intègre cet album s’intitule Porn’Pop.
Le pop, c’est important. Une telle entreprise devait être drôle, pas sinistre. Une fois qu’on ouvre la porte, ça part dans tous les sens. Dès que notre héroïne touche une poignée, celle-ci se métamorphose dans son esprit. Elle est seule avec son fantasme et le problème que celui-ci peut devenir.


On s’est tous pris un jour un moment à prêter significations aux nuages.
Oui, ça arrive dans la vraie vie. Je sais que des gens se sont amusés, par exemple, à compiler les logos et travaux de graphistes malheureux, ambigus. Sans que les créateurs n’aient réfléchi au double-sens que cela pouvait provoquer. Mais on s’imagine des choses aussi en se promenant dans la rue. À proximité de la forêt de Fontainebleau, je sais qu’il y a un rocher en bord de route, une sorte de borne, avec une forme bizarre. Il m’interpelle toujours.

Dans notre album, nous voulions conserver un côté familier, drôle, léger… mais ne convenant pas forcément aux enfants. Remarquez, il n’y a rien de malsain. Mais c’est le genre d’album devant lequel les gens adoptent une attitude prudente. Parce que la sexualité reste quelque chose de réservé, qu’on n’étale pas en toutes circonstances. C’est quelque chose d’intime. Mais le décomplexer, ça peut être très drôle.
Nous, humains, avons un problème avec la nudité ?
En tout cas, elle n’est pas naturelle sinon humaine. Les autres habitants de la Terre ont des poils, de la fourrure, des écailles. Nous, pour courir, on doit se cacher. La nudité est liée à un aspect de découverte. Je me souviens avoir été éblouie la première fois que j’ai vu un homme nu. C’est comme au cirque.


Dans Mal Tournée, la nudité est exacerbée. Bien malgré elle, Daphné la perçoit comme une agression visuelle. Comme un lapin qui serait pris dans la lumière des phares d’une voiture.
Quelles sont vos attentes par rapport à un tel album ?
Je suis souvent impatiente à la sortie de mes albums. Ici, je l’étais encore plus. Je suis impatiente de voir comment les lecteurs vont recevoir cet album. Bon, j’ai déjà eu un aperçu avec mes voisins. J’ai été dénoncée. Du coup, ils étaient au taquet. Lors d’une fête, tous m’ont demandé quand il sortirait, ils étaient enthousiastes. Sur ma table de la foire du livre, je n’ai vu qu’un seul Monsieur ouvrir l’album et repartir aussi vite.

En librairie, ne risquez-vous pas de souffrir d’une mauvaise visibilité ?
Des fois, nous ne sommes même pas placées du tout ! À la librairie de Fontainebleau, Mal Tournée est en hauteur, hors d’atteinte. Pour ne pas que les enfants puissent attraper, mais personne ne saurait! Donc, à part pour les gens qui s’intéressent à ce que je fais, il va être difficile de mettre la main dessus. Pourtant, c’est bien d’une attitude naturelle dont il s’agit dans cette histoire. On ne s’installe pas devant comme un pervers pépère, la goutte au nez !

Comment crée-t-on la couverture d’un album comme ça ?
En plusieurs essais. Pour les Éditions Glénat, il était impensable de dessiner une bite sur la couverture. Du coup, certains de mes projets ont été écartés – je les expose sur mon stand – et je me suis orientée sur des dessins plus neutres. Bon, ce n’est pas trop grave.
Dans cette collection, on retrouve Céline Tran, mieux connue comme porn-star sous le nom de Katsuni.
Elle était très présente et impliquée lors des réunions de travail. Elle veille au côté artistique de la chose. Sur son blog, elle parle de la collection, s’entretient avec les auteurs.
Quel est le principe de cette collection ?
Je crois qu’il s’agit de rafraîchir et rajeunir le porno, dont la dénomination implique trop souvent des choses explicites. Il s’agit aussi de faire intervenir des auteurs qui ne sont pas spécialement connus pour des travaux dans le domaine de l’érotisme. La volonté de Glénat est de se dire que tout le monde peut réussir.


La suite pour vous ?
Pour le reste, je réalise des illustrations historiques et scolaires pour Nathan.
Une lecture érotique à nous proposer ?
Epoxy de Jean Van Hamme et Paul Cuvelier. Cuvelier, c’est un vrai mec. Au-delà de la représentation hétéro-sexuelle, son art est prodigieux sur cet album.

Titre : Mal tournée
Récit complet
Scénario: Clotilde Bruneau
Dessin : Isa Python
Couleurs : Scarlett Smulkowski
Genre: Erotisme, Humour, Surréalisme
Éditeur: Glénat
Collection : Porn’pop
Nbre de pages: 112
Prix: 19,95€
Date de sortie: le 19/02/2020
Extraits:
Super interview ! Cela me semble drôle et très rafraîchissant, merci pour la découverte !