Flipette et Vénère, soeurs ennemies et pourtant, quoi qu’elles en pensent, du même monde

Césarisée pour son court-métrage d’animation Pépé Le Morse, Lucrèce Andreae laisse l’écran de côté pour publier son premier roman graphique, au titre incapable de passer inaperçu : Flipette & Vénère. Soit près de 350 pages de scission (qui commence dès la couverture et la quatrième de couverture) entre deux soeurs qui ne sont définitivement plus du même monde. Un pavé engagé, fruit du temps qui court et qui nous entoure, avec ses combats et ses (dés)illusions, des cris et des mots étranglés et toujours cette recherche de ce qui fera qu’on sera utile. Ou qu’on ne le sera pas. 

Résumé de l’éditeur : Le monde actuel, sa complexité, son absurdité, ses horreurs… Flipette, c’est Clara. Mesurée et réfléchie, elle est tétanisée, incapable de trouver du sens à sa pratique de photographe. Vénère, c’est Axelle. Plus prosaïque, elle préfère se retrousser les manches et aller au front. Les disputes entre les deux soeurs reflètent la souffrance d’une génération qui oscille entre résignation et espoir obstiné.

© Andreae chez Delcourt

Quel roman graphique impressionnant que cette première immersion dans le langage BD de la jeune trentenaire.! C’est vrai qu’au départ, le vernissage de la première exposition de Clara et son lot de spectateurs ahurissants, j’ai un peu perdu mes repères dans face à ce dessin, la typographie et la manière de gérer les couleurs de l’auteure. Ce n’est qu’au fil des pages que les sensations ont dégagé l’impression d’être face à un album marquant. Par la qualité de sa mise en scène et de sa lumière, notamment, par la profondeur des thèmes abordés. Lucrèce Andreae vient de l’animation et ça se sent. Une fois n’est pas coutume pas par excès d’animation: le trait est immobile mais fulgurant.

© Andreae chez Delcourt

Flipette et Vénère, soir Clara et Axelle, ne se sont plus vues depuis un bout de temps. Axelle n’est pas très famille, elle en veut au monde entier, et évoquer leur mère tient encore de la gageure. Clara et Axelle n’était pas prêtes à se revoir. Mais un accident va forcé la chance (ou la malchance) qui va les faire se recroiser. Jambe cassée, fauteuil roulant, c’est bien peu pour canaliser le bouillonnement intérieur de celle qu’on connait mieux sous le nom de Vénère. Mais c’est beaucoup plus dur d’avancer. Sauf si elle a quelqu’un pour la pousser… dans ses retranchements. Flipette n’était pas franchement heureuse à cette idée… mais quand c’est maman qui le lui demande, elle doit bien s’y résoudre. Faire plaisir est un déplaisir.

© Andreae chez Delcourt

Artiste en manque de reconnaissance d’elle-même, malgré tout le baume au coeur qu’essaie de lui mettre son meilleur ami, Flipette est au creux de la vague quand elle part à la rencontre du monde totalement différent dans lequel baigne sa soeur. Ici, on ne roule pas sur l’or mais on se tient chaud dans l’esprit de bande. Celle-là qui pense qu’un autre monde est possible et veut le changer. Donner un coup de pied dans la fourmilière, avec du tempérament, parfois inconscient. La révolte à chaque instant.

© Andreae chez Delcourt

Interrogeant la place de l’engagement, de l’art, du bonheur, mais aussi du doute et de l’hésitation, Lucrèce Andreae livre un album hybride fait de points de non-retour contournés en nouveaux départs entre les deux soeurs qui n’étaient pas faites pour vivre ensemble mais s’en accommodent finalement. De l’incursion de Flipette dans ce milieux de doux (parfois durs) rêveurs, Lucrèce Andreae tire un vrai documentaire, au coeur de la fiction, dans un monde bénévole en circuit-court et, parfois, en courts-circuits. Avec des leçons à tirer dans les différentes rounds d’observation de cette rivalité familiale qui se pensait sans pardon.

© Andreae chez Delcourt

Volubile et sociétal, portant la parole des indignés (que ce soit pour du vrai ou du faux) et celle des oubliés, Lucrèce livre en fin de (règlement de) compte, un formidable album avec la tête bien faire et un corps bien charpenté, avec de vrais réflexes de cinéma mais une totale connaissance de la puissance de la BD, dans les cadrages et le découpage, la verticalité de l' »écran » de papier et les couleurs dégagées du réalisme pour créer l’intensité et mieux prendre la température de ces personnages provocants et attachants en bout de course parfois mais au début de quelque chose de plus grand qu’eux.

© Andreae chez Delcourt

Titre : Flipette & Vénère

Récit complet

Scénario, dessin et couleurs : Lucrèce Andreae

Genre : Drame social, Psychologique

Éditeur : Delcourt

Collection : Encrages

Nbre de pages : 342

Prix : 24,95€

Date de sortie : le 19/02/2020

Extraits : 

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