Tic tac, tic tac, Alcante, Bollée et Rodier dégoupillent une Bombe qui fait date: « La BD historique, c’est autant le plaisir d’apprendre des choses que d’en créer. »

La Bombe, simple et efficace. Interpellant, ne fût-ce que par son titre, avant même d’avoir vu les centaines de pages qu’il recouvre. La Bombe, c’est un titre qui ne se suffit pas à lui-même pourtant, il faut assumer derrière. Alcante, Laurent-Frédéric Bollée et Denis Rodier font mieux que ça et livrent un album incroyable, passionnant et redoutable dans sa manière de mixer les genres. Espionnage, drames humain, choral et planétaire, thriller, science-fiction qui arrivera bien trop vite dans la réalité dans un grand fracas, en laissant des ombres noires sur les cités martyres. Faire d’une histoire aussi complexe et internationale une lecture addictive portée par un trait à la clarté noire et blanche incroyable, il fallait le faire. Voilà un pavé remarquable dans la mare de toutes les haines. Interview depuis la Foire du Livre de Bruxelles.

© Alcante/Bollée/Rodier

Bonjour Denis et Didier, fameuse brique que vous nous proposez là !

Denis : C’est sûr, il faut avoir le courage de s’y mettre, le matin. C’est comme dans tout, si on ne se plaît pas dans ce qu’on fait, pourquoi continuer, on se décourage. Par contre, si ça vous plaît, vous faites une page à la fois et le rythme se cale. Mais, tout de même, il fallait prévoir le coup, il ne s’agissait pas de tomber le malade. Mais Didier est un spécialiste du tableau Excel, ça a aidé.

La différence entre les comics et la bande dessinée franco-belge, c’est le rythme. C’est d’ailleurs sans doute pour ça que j’ai réussi à m’en tirer avec un aussi gros pavé que La Bombe. Parce que bien qu’on soit plusieurs dessinateur sur un même comic-book, il n’en reste pas moins que nous devons tomber 22 planches par mois. Donc, on ne fait pas un album, on sabre le champagne et on s’accorde une pause. Non. C’est un marathon.

© Alcante/Bollée/Rodier chez Glénat

Didier : C’est vrai, moi-même quand je l’ai reçu en vrai, je ne l’imaginais pas aussi grand. En intégrant la collection dans laquelle Terra Australis, de mon complice Laurent-Frédéric Bollée, je m’attendais à ce que La Bombe soit dans le même plus grand. Mais non, c’est plus grand.

Avec en plus, une exploitation des pages dans toute leur entièreté.

Didier : Oui, Glénat a eu la bonne idée d’imprimer quasiment toutes les planches à bord perdu, pour les agrandir au maximum. Ce qui rend plutôt bien. La surface lisible est du coup la plus grande possible. C’est un bel objet, le dos arrondi, le cartonnage parfait. Et c’est pesant, mine de rien. J’ai plaint le facteur quand il est venu m’apporter la caisse avec mes exemplaires.

Parce que c’est un one-shot… Ça n’aurait pas pu être une série ?

Didier : Un one-shot, c’est ainsi que nous avons proposer le projet aux éditeurs. Dix éditeurs ont reçu le dossier, tous étaient enchantés. Deux ont refusé parce que c’était trop différent de ce qu’ils avaient dans leurs catalogues. Notez qu’un des deux aurait été partant nous avions fait une série de dix albums. Ce n’était pas notre objectif. Les huit autres éditeurs se sont véritablement battus pour mettre la main sur La Bombe. C’était confortable pour nous, nous faisions monter les enchères. Parce qu’il nous fallait de bonnes conditions de réalisation. 472 pages, une brique, ça ne se fait pas pour trois francs six sous.

© Alcante/Bollée/Rodier chez Glénat

Je crois que ce genre de récit doit être complet, pouvoir se lire d’une traite et plonger le lecteur jusqu’à la fin. Ça n’a plus  beaucoup de sens, aujourd’hui, de faire attendre les gens qui, sur Netflix ou ailleurs, s’enfilent les épisodes. Ça pose le challenge d’être le plus passionnant possible.

Tellement passionnant que c’est un projet que vous nourrissez de longue date.

Didier : Depuis onze ans, effectivement. Mais avec des ramifications beaucoup plus lointaines. En troisième primaire, je suis devenu super-copain avec Kazuo, le fils d’un Japonais venu en Belgique pour étudier l’agriculture flamande au Moyen-Âge. Kazuo était très fier de son pays, il m’en parlait longuement: les samouraïs, les cerisiers en fleurs, les châteaux… Il me livrait un véritable pays de carte postale, idéal. Nos parents se sont rencontrés, le contact s’est noué.

© Alcante/Bollée/Rodier chez Glénat

Si bien que quand la famille est rentrée au Japon, nous avons gardé des liens. Jusqu’à passer des vacances avec eux. J’avais 11 ans lorsque j’ai découvert le Musée Hiroshima, ce fut bouleversant de découvrir comment le Japon avait pu être anéanti. Ce qui serait mon idée initiale pour mon scénario: comment techniquement une ville a-t-elle pu être anéantie ?

L’idée n’a fait que grandir, alors ?

Didier : Petit à petit, j’ai apprivoisé ce qu’était la bombe atomique. Des articles, des heures d’écoute… Quand on est scénariste, on se rend vite compte que ce sujet a un potentiel incroyable pour devenir un livre. D’autant que c’est un événement historique majeur: il marque la fin de la guerre et le début d’une nouvelle ère. Tous les événements militaires et scientifiques entourant cette histoire donnait un récit incroyable mais vrai.

© Alcante/Bollée/Rodier chez Glénat

C’est ce qu’on se dit à plusieurs moments de cet album. Mené par une voix-off qui n’est pas humaine…

Didier : Globalement, ce que nous racontons se passe entre 1933 et 1945, brièvement après. Durant cette période, nous suivons des personnages partout dans le monde, sur un angle entre Japon et USA mais aussi ailleurs sur le globe. Très vite, nous nous sommes rendus à l’évidence : nous ne pourrions pas tout montrer. En plus des dialogues, il fallait des récitatifs tout en veillant à ne pas ennuyer, évidemment.

Mais qui pourrait bien être le narrateur de cette voix ? Nous n’avions pas dans les mains de personnage qui puisse traverser toute l’histoire et être partout. À moins que… si! L’uranium. Celui qui naît au Congo belge, voyage aux États-Unis dans la bombe et vers qui tous les regards sont braqués. En filigranes ou au premier plan, il était de toutes les scènes. Et il nous permettait de le faire parler comme un dieu, de réaliser le destin qu’il a à accomplir et d’installer une tension. Mortelle.

© Alcante/Bollée/Rodier chez Glénat

Pour le reste, l’espace entier est occupé par une ribambelle de personnages. À commencer par les scientifiques qui se sont retrouvés à travailler sur cette bombe. Éclectiques.

Didier : Avec Laurent-Frédéric, nous avons voulu tout raconter, sans faire appel à des sources externes, des notes de bas de page. Avec nos personnages principaux, nous voulions en dire le plus possible.

Concrètement, il a fallu que nous mettions les mains dans le cambouis, étudier leur psychologie, leur vécu. Qui étaient-ils? En quoi ont-ils pu être déçus? Mais aussi en quoi croyaient-ils ? Personne ne fait jamais le mal selon ses propres critères. Il fallait trouver la manière la plus objective de présenter ces arguments.

© Alcante/Bollée/Rodier chez Glénat

Et tout se lit comme un thriller.

Didier : Oui, c’était l’effet voulu. Nous avons retenu les leçons d’Hitchcock. On sait très bien comment tout cela va finir. La bombe va exploser. Ce qui est intéressant par contre c’est de savoir Qui ? (que ce soit les instigateur, les chercheurs ou les victimes) et comment ?

Denis : C’était ça qui était intéressant. Dans certains pans de l’histoire, l’aventure est déjà bien présente, il n’y avait pas besoin de grandes inventions scénaristiques ou de digressions vers le romanesque. Tout était là.

C’est aussi ce qui me rend fier d’avoir participer à un album comme La Bombe, nous n’avons pas eu besoin de recréer du drame ou de l’action, comme on doit souvent le faire dans les biopics. La vie d’un écrivain, par exemple. Ici, nous pouvions nous en tenir aux faits.

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Vous avez quand même imaginé une famille fictive pour cet album.

Didier : Oui, les Morimoto, les personnages qui nous permettent d’entrer en terres japonaises. Il était important pour nous d’avoir une famille emblématique et symbolique. Le fils aîné est un militaire pur et dur, fanatique, comme en cherche l’impérialisme japonais. Il sera kamikaze, sans être pour autant un pion important.

Son père, lui, est un civil, il subit la guerre, tout en espérant que son fils reviendra. Son autre fils, lui, finira emporté par le flux de l’histoire. Embrigadé.

Si cette petite partie de notre récit est fictive, elle a été énormément documentée pour être crédible et réaliste. Puis, physiquement, je me suis inspiré de mes amis japonais.

© Alcante/Bollée/Rodier

Le cadet de cette famille va connaître une mort des plus atroces et absurdes.

Didier : Mais Okinawa fut une boucherie, une terrible bataille autour du dernier bastion. Tous les soldats là-bas se sont battus jusqu’au dernier. Mon personnage ne veut pas mourir pour son pays, il ne veut pas mourir tout court. Il se rend aux Américains qui l’abattent tout de même dans une espèce de show. Là encore, rien n’a été inventé. Ce genre de débordement a vraiment eu lieu.

Au-delà des actes, la psychologie des personnages intervient énormément dans vos pages.

Didier : Oui, il y a quasiment autant de personnages que de cas de conscience. Chacun est face à sa conscience, en paix avec elle ou pas, jugeant son action positivement ou négativement. 200 000 morts, ça pèse dans la balance.

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Mais les premières victimes, ailleurs que sur le champ de bataille, sont des anonymes américains.

Didier : Oui, en mettant au point des dispositifs sur base de plutonium ou d’uranium, des questions de sécurité vont très vite surgir. Notamment le jour où un scientifique avale par mégarde une dose de produit radioactif. La santé est impliqué. Quels sont les risques de ces éléments ?

Vient alors l’idée saugrenue aux responsables du Projet Manhattan de prendre des cobayes, des humains auxquels on injecterait du plutonium. Comme cet ouvrier afro-américain victime d’un accident sur un chantier et qui, à l’hôpital, sera soigné tout en recevant du plutonium. Il ne sera pas le seul, en tout, on compte 18 personnes qui ont servi cette étude sans le savoir.

© Alcante/Bollée/Rodier chez Glénat
© Alcante/Bollée/Rodier chez Glénat

Parmi les scientifiques, on note aussi beaucoup de cancers, non ?

Didier : C’est vrai, certains en son mort, d’autres en ont contracté. Est-ce à cause des radiations ? Nous n’aurons jamais de certitudes. Mais disons que la forte proportion paraît suspecte.

C’est hallucinant, lors de la première réaction en chaîne, même si ces savants sont tout à fait conscients des risques, ils l’observent sans aucune protection.

La Bombe, c’est une histoire de secrets! Comment les perce-t-on ?

Didier : Le secret a été levé sur pas mal de dossiers, déclassifiés. Comme Los Alamos, cette ville sortie du néant, sous des miradors et des barbelés. Personne ne pouvait en rentrer ou en sortir. La plupart de ses « habitants » ne savaient pas qu’ils travaillaient pour la bombe atomique. Même le vice-président des États-Unis n’était pas averti.

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Quand Truman devient président, à la mort de Roosevelt, dans les 24 heures, il est mis au courant.

Dans notre ouvrage, nous ne révélons jamais rien qui n’ait été révélé. C’est surtout un travail de documentation gigantesque, des résumés, des compilations de livres et de livres. Nous n’avons pas fait de travail d’historien. Tout ce que nous montrons l’a déjà été… mais de manière morcelée. Nous en avons fait un ensemble, chronologique, avec un aspect course-contre-la-montre. Le dernier ouvrage du genre en date remontait à 1994. On n’y parlait pas des cobayes. J’espère que la Bombe pourra être une référence, nous y avons tellement mis, tout en évitant l’écueil des manuels d’histoire et de physique. C’est avant tout, pour moi, un thriller dramatique dans la forme, qui vulgarise cette épopée dans le fond.

© Alcante/Bollée/Rodier chez Glénat

Denis : De la documentation, il en fallait. Il ne s’agissait plus, une fois lancé dans le dessin, de revenir à la recherche de documentation. Il faut être blindé, que tout soit là, qu’il n’y ait plus de doute. Heureusement, il y en a des spécialistes sur ce sujet. Il nous fallait des éléments véridiques qui viennent solidifier notre album.

Pas de couleurs, ici, juste du noir et blanc ?

Denis : C’était un plaisir. J’adore faire des encrages. C’est ce qui m’est le plus facile, aidé par des années d’expérience sur Superman. C’est devenu tout à fait naturel. Une fois ma structure placée, je peux faire l’encrage d’une main, avec le téléphone dans l’autre. J’ai l’impression qu’avec l’encrage, je complète mon illustration et qu’en noir et blanc elle est terminée. C’est du bonbon, parfois de rajouter de la couleur. Mais pas toujours. Il faut parfois que je me discipline pour ne pas aller trop loin dans le noir et laisser de la place à la couleur. Mais quand on peut se permettre de sortir un album en noir et blanc, pour moi, ce n’est pas un compromis.

© Alcante/Bollée/Rodier chez Glénat

Qu’avez-vous appris ?

Denis : Le plus intéressant était que cet album nous permette de briser le mythe et les idées reçues de la 2e Guerre : autant sur le comment la bombe nucléaire a pu voir le jour que sur la manière dont elle a pu influencer les conflits et la géopolitique d’après-guerre. Il y a des choses hallucinantes. On sait que la première pile atomique a été testée à Chicago mais se rendre compte que c’était au beau milieu de la ville, à l’université, c’est fou. Que se serait-il passé si on avait perdu le contrôle de la réaction en chaîne ? Chicago aurait eu une sérieuse claque. La Bombe, c’était le nouveau monde, les scientifiques qui s’affairaient autour ne pouvaient pas prévoir à quel point c’était dangereux.

© Alcante/Bollée/Rodier chez Glénat

La suite alors ?

Denis : Quel plaisir de passer d’un projet à l’autre. J’ai fait Superman pendant dix ans, presque. Ensuite, j’ai eu droit à beaucoup d’horizons, de découvertes. La BD historique, c’est autant le plaisir d’apprendre des choses que d’en créer. Je ne sais pas ce que sera la suite. J’ai un projet personnel en route, l’adaptation d’une nouvelle particulière de l’écrivain polonais Bruno Schulz, contemporain de Kafka et qui en a même traduit certains écrits en polonais. Nous sommes plus dans le rêve. Une respiration avant peut-être de se lancer dans quelque chose de plus massif.

Ah oui ?

Denis : On sent bien qu’il y a une étincelle avec La Bombe, nous devons discuter de la suite.

© Alcante/Bollée/Rodier
© Alcante/Bollée/Rodier

Merci à tous les deux pour ce pavé qu’on ne pensait pas lire de manière aussi addictive mais qui prendra du temps à être digéré. Quelle source d’informations !

Titre : La Bombe

Récit complet

Scénario : Didier Alcante et Laurent-Frédéric Bollée

Dessin : Denis Rodier

Noir et blanc

Genre : Drame, Espionnage, Guerre, Histoire

Éditeur : Glénat

Collection : 1000 Feuilles

Nbre de pages : 472

Prix : 39€

Date de sortie : le 04/03/2020

Extraits : 

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